‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 78 sur 94 · I. L Irréligion de l Avenir. Paris. F. Alcan. 1887, p · texte numérisé non relu

I. L Irréligion de l Avenir. Paris. F. Alcan. 1887, p

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différer d'opinion lant qu'on voudra, cela n'empêcherait pas, non plus, « la multiplication des points de contact avec la nuit ».

Parlant d'Alexandre Selkirk (le prototype de Robinson), j'ai eu déjà l'occasion de montrer combien les relations de l'homme et du milieu physique sont plus nombreuses que les relations de l'homme avec ses semblables. Les relations entre l'homme et le milieu physique sont le principal, les relations entre les hommes sont pour ainsi dire l'accessoire. Il en est dans le domaine intellectuel exactement comme dans le domaine économique. La richesse est une adaptation du milieu à nos besoins; la science, une adaptation de nos cerveaux au monde extérieur. Dans l'un et l'autre cas, les rapports entre l'homme et le milieu sont le fait h; plus important de notre existence.

Voilà donc un premier point élucidé. Oui, la vérité provient d'une lutte, mais nullement dans le sens où l'entendent les darwiniens, c'est-à-dire d'une lutte entre les hommes. L'accord parfait régnerait entre les humains que leur faculté individuelle de lutter contre la nature pour lui arracher la vérité ne subirait pas la moindre diminution.

Si l'on se place sur le terrain social, il est évident, au contraire, que l'accord augmenterait sensiblement ces lacullcs individuelles. Tout se tient dans la vie : les phénomènes écoudiniques et les phénomènes intellectuels entre autres. Avec plus de richesse, l'homme aurait plus de loisirs et plus de ressources pour organiser les laboratoires où s'opère la recherche de la vérité. J'ai déjà montré que l'association du geiiic humain tout entier est la combinaison qui assurera le maximum de richesse, ce qui, en retour, procurera la plus grande somme de moyens pour les travaux scieiilili(|ues. Donc l'association universelle du genre liuinaiii facilitera sa lutte contre la nature pour la découverte di' la vé'riti'. l'A l'association générale du genre humain se fera d'autant plus vite (juc les

hommes seront plus d'accord entre eux. Tout cela montre incontestablement que la découverte de la vérité n'est pas uniquement en fonction de l'antagonisme des idées humaines, comme le pensent les darwiniens.

Mais il faut pousser l'analyse plus loin. Même entre l'homme et l'univers, la découverte de la vérité est une lutte, mais non la. connaissance de la vérité. Cette dernière est justement le contraire d'une lutte, c'est une alliance et même la plus étroite do toutes, puisque c'est elle qui constitue la jouissance et le bonheur.

La vérité est la corrélation précise entre le monde extérieur et sa représentation interne. C'est donc un état d'équilibre entre le macrocosme et le microcosme. C'est vers cet état d'équilibre qu'aspire l'être vivant, et c'est parce qu'il ne peut pas l'atteindre qu'il souffre. Le jour où cet équilibre serait réalisé, la lutte entre le macrocosme et le microcosme serait finie, nous aurions l'omni-' science, nous serions des dieux, nous jouirions du bonheur parfait.

Mais les darwiniens soutiennent que cet équilibre définitif serait la stagnation et la mort. C'est pourquoi ils prétendent que la lutte, c'est la vie. Il est difficile d'imaginer une idée plus fausse que l'identification de l'équilibre avec l'immobililé. L'immobilité est une abstraction enfantine de notre esprit, sans aucune réalité objective. Existence et mouvement sont des termes synonymes. Une chose qui ne se meut pas n'exerce aucune action sur le milieu, donc elle n'a pas de réalité concrète, elle n'est qu'une abstraction métaphysique de nos cerveaux, elle est même une conception contradictoire. L'équilibre n'est pas l'absence de mouvement (chose absolument inconcevable dans le monde réel), il est la constance des trajectoires. Non seulement l'équilibre ne comporte pas nécessairement une diminution de rapidité du mouvement, mais, au contraire, il peut produire une grande accélération, justement parce que les mouvements rythmiques

(donc équilibrés) sont ceux qui, ne rencontrant .pas de courants antagonistes, peuvent s'accélérer'.

L'équilibre mental entre le microcosme et le macrocosme ne serait pas non plus l'arrêt des mouvements cérébraux, mais leur accélération pour ainsi dire infinie. L'équilibre entre le microcosme et le macrocosme serait l'omniscience. Or, il est impossible de venir affirmer que, lorsque notre cerveau refléterait tous les mouvements de l'univers, il s'y opérerait moins de mouvements que lorsqu'il en reflète seulement une infime partie.

Loin d'être un arrêt ou un ralentissement, l'équilibre aboutit donc à une accélération. Gela est aussi vrai des faits politiques que des faits psychologiques. Si, demain, un équilibre complet pouvait s'établirentreles Etats européens, si la guerre devenait à jamais impossible, il se produirait, dans nos sociétés, un accroissement d'activité et de mouvement dont il nous est même difficile de nous faire une idée. D'abord, nous aurions la sécurité complète. Par suite, une masse d'affaires, que l'on n'ose pas entreprendre maintenant, par crainte des incertitudes du lendemain, seraient entreprises immédiatement. Les milliards qui sont enfouis aujourd'hui en armements et qui sont perdus, seraient alors jetés dans la circulation économique et créeraient d'innombrables exploitations agricoles et industrielles. Enfin, les obstacles venant de l'inimitié des peuples (passeports, douanes, privilèges de pavillon, etc., etc.) étant supprimés, les voyages et les transports de marciiandises prendraient une extension énorme. L'anarchie, en créant des craintes et des haines, réduit au minimum les relations internationales. Au contraire, l'équilibre, qui est l'ordre et la régularité (puisqu'il est la constance des trajectoires, donc le mouvement ryllimi(|ue et non chaotique), donnerait aux relalions inlernatioiialcs la régiilarilé la plus grande p(issii)le. Dnur irMiuililirc poli-

1. Tel esl le Uiix nerveux ijiiniul il se translDriiic cm Ii.UmIikIi' pur suite d'un exercice répété. Il va toujours s'accéléraiit.

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tique, comme l'équilibre psychologique, aurait pourrésullanle une accélération et non un ralentissement de mouvement.

Muni de ces considéiations préliminaires, on est mieux armé pour aborder l't'lude des opinions daiwiniennes au sujet des faits intellectuels.

C'est une idée très généralement répandue parles partisans de cette doctrine que, si les hommes étaient tous d'accord, la stagnation mentale se produirait aussitôt, ce qui serait le commencement de la mort.

Ceux qui soutiennent cette opinion oublient seulement un tout petit fait : l'existence de l'univeis. L'univers semble une quantité négligeable aux esprits hypnotisés par le phénomène de la lutte. Les rapports entre les hommes masquent et font oublier les rapports entre l'univers et l'homme. Je répèle ici textuellement, pour les phénomènes intellectuels, ce quej'ai dit plus haut, d'une façon plus générale, pour les phénomènes de la vie.

Le jour oii nous serons tous d'accord sur les princijies philosophiques, scientifiques et sociaux ne marquera nullement le moment où nous aurons trouvé le remède contre la tuberculose. Mais nous aurons beau être unis, nous n'en aurons pas moins besoin de trouver ce remède. Notre désir de guérir celte cruelle maladie ne sera en rien diminué par l'accord universel des esprits. De même, cet accoi'd des esprits ne nous fera pas comprendre immédiatement la véritable nature des canaux de Mars et ne nous empêchera pas de vouloir connaître celte nature. En un mot, l'accord universel de tous les hommes ne les rendra pas omniscients. L'accord universel des hommes représente l'établissement de rapports autres que ceux qui existent de nos jours (rapports harmonieux au lieu de rapports anarchiques). Mais l'accord entre les hommes ne modifiera en rien nos relations avec le monde extérieur. Celui-ci restera tout aussi inaccessible et mystérieux.

L'effort nécessaire pour soulever le voile d'Isis ne sera pas diminué.

On dit et on répète sans se. lasser que l'accord amènera la stagnation. Mais on ne se donne jamais la peine de •serrer de près les phénomènes sociaux et, par suite, on tombe, naturellement, dans les plus profondes erreurs.

Imaginez que, le lendemain de la publication de l'immortcl ouvrage de Copernic sur la révolution des coj'ps célestes', tous les Européens, depuis l'empereur Charles- (Juint jusqu'au dernier palefrenier de l'Andalousie, aient adopté immédiatement l'idée du mouvement de la terre. Est-ce que cela aurait produit la stagnation de l'esprit européen? Qui oserait soutenir un paradoxe pareil ? N'estil pas évident que, dans cet exemple spécial, c'était l'opposition aux doctrines de Copernic, c'était l'Inquisition condamnant Galilée, en un mot le désaccord entre Copernic et le reste du genre humain qui produisait la stagnation? Généralisons cet exemple. Si chaque vérité, découverte par un savant, était adoptée vingt-quatre heures après par tous les hommes, non seulement il n'y aurait pas stagnation, mais il y aurait, au contraire, l'activité la plus extrême des esprits qui se puisse imaginer-. On voit donc que cette activité n'est nullement, de par les lois de la nature, en raison directe du désaccord entre les esprits.

Imaginons une société où toute idée nouvelle rencontrerait zéro opposition. Dans cette société, il n'y aui'ait aucune lutte mentale, il y aurait accord entre tous. Est-ce à dire que cette société serait plongée dans la stagnation la plus complète ? Nullement. On peut affirmer, an contraire, qu'elle marcherait dans la voie du progrès avec le maximum de vitesse. Le mouvement pourrait y être vertigineux en comparaison de celui (jui seiTectue de nos joui's. En

1. La première édition a été publiée à Nilremberg, en 154a, sous le titre Mcotai Copernici Torinensix de llevolutionibus uri/iiim civiesliiim libri VI.

-. J'écnrtc, pour un inoiucnt, toute considération sur les discussions servant à établir la vérité des idées nouvelles.

effet, tout le labeur de cette société serait uniquement consacré à la découverte des idées nouvelles. Les efforts innombrables, nécessaires maintenant pour faire accepter les idées nouvelles, seraient épargnés à cette société ; la perte de temps y serait réduite au minimum ; donc cette société avancerait dans la découverte de la vérité avec la rapidité la plus grande possible. Or cet état de choses est précisément le contraire de la stagnation. Il faut se résoudre à abandonner nos vieilles routines et à reconnaître que le progrès .mental n'est pas en raison directe de la tension et de l'antagonisme entre les opinions humaines.

La stagnation ne se produira pas le jour où les hommes cesseront de se disputer entre eux. elle se produire le jour 011 les hommes cesseront de lutter contre la nature pour lui arracher ses secrets et pour l'adapter à leurs besoins. Aussi longtemps que l'adaptation du milieu progressera, la stagnation sera impossible. Gomment parler de stagnation tant que l'horizon intellectuel s'étend dans l'espace et dans le temps? Encore ici, c'est oublier l'existence de l'univers. Les Grecs connaissaient une petite partie de l'ancien monde. Nous connaissons maintenant toute la planète. Et celle connaissance se perfectionne chaque jour'. On peut prévoir le moment où, à l'aide de certains appareils, nous pourrons voir les régions les plus éloignées du globe sans quitter notre fauteuil. Par des voyages, de plus en plus faciles et multipliés, on arrive au même résultat. Aussi longtemps que l'outillage technique se perfectionne et que les découvertes des sciences se multiplient, notre horizon mental s'étend. Or, extension de l'horizon intellectuel et stagnation mentale sont deux faits opposés et contraires qui s'excluent l'unl'autre. Imaginezle monde plongé dans la paix la plus profonde, dix fois plus profonde que la

). En d'autres termes, s'étend. Si un individu connaît seulement Paris et jNice, il connaît une petite partie de la France. S'il a visité toutes les villes de ce pays, sa connaissance en est plus étendue.

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paix romaine qui a, soi-disant, atrophié l'osprit antique. : tant que se perfectionnera loutillage teclinique et intellectuel, l'horizon mental s'étendra. Donc il n'y aura pas de stagnation. Imaginez, d'autre part, les tueries les plus féroces, les désaccords les plus intenses, si l'outillage technique et intellectuel ne se perfectionne pas, la stagnation se produit inévitablement.

Quand donc se décidera-t-on à voir les faits sociaux dans leur réalité positive et concrète? Oui, l'absence d'idées nouvelles amènera la stagnation mentale; mais l'absence d'idées nouvelles, et non l'absence de massacres ou de discussions. Or, les massacres et les discussions n'apportent pas nécessairement des idées nouvelles, et les idées nouvelles n'ont nullement besoin de massacres et de discussions pour naître et se répandre dans le monde. A toutes les heures du jour et de la nuit, les idées cheminent par le moyen des conversations, des journaux, des revues et des livres. Quand donc se décidera-t-on, en science sociale, à se rendre à ce qui est l'évidence même, à savoir que les idées marchent par des procédés spéciaux qui n'ont rien de commun avec l'homicide et les discordes ?

Examinons attentivement le fameux dicton : « Du choc des opinions jaillit la vérité. » Cela est tout à fait darwinien. Gela se ramène à dire que la vérité (et, en dernière analyse, le bonheur) naît de la lutte ; donc cela revient à dire que la lutte est un bien.

Ce fameux dicton, quand on le serre de près, ne soutient plus la ciilique.

D'aboril, du choc de deux erreurs peuvent jaillir de nouvcriles erreurs et nullement la vérité. On voit bien souvent des discussions sans liu qui, loin d'éclaircir une question, l'obscurcissent. Dans ce cas, les ténèbres et non la lumière sorleul du choc des opinions. Il suffit de se rappeler les controverses oiseuses des scolastiques au

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moyen âge. Elles ne firent pas avancer d'un seul pas la vérité, c'est-à-dire la connaissance de la nature. Qu'en est-il sorti bien souvent? Un tas si monstrueux d'erreurs que l'humanité n'a pas pu s'en débarrasser complètement jusqu'à nos jours. On ne voit pas pourquoi deux hommes, qui discutent de questions qu'ils ne connaissent pas, doivent nécessairement sortir de ce colloque avec une somme de vérités supérieure. La vérité est la connaissance précise du monde extérieur. Or, par cela seul qu'on discute, la connaissance des faits réels ne peut pas augmenter miraculeusement'.

Puisque l'erreur peut aussi jaillir du choc des opinions, ce seul choc ne suffit pas pour faire jaillir la vérité. Je ne conteste nullement que, dans certaines circonstances favorables, la discussion ne fasse naître des traits de lumière même géniale, non ; je veux dire seulement que la discussion n'est nullement indispensable pour faire jaillir la vérité.

Ce n'est pas par suite de discussions, c'est par suite de labeurs acharnés dans son laboratoire que Pasteur a fondé la microbiologie. Ce n'est pas à la suite d'une discussion, non plus, que jaillit chez Newton le trait de lumière qui lui fit identifier la chute d'une pomme avec l'attraction de la lune par la terre et lui fit découvrir les lois de la gravitation.

Et, dans un autre ordre d'idées, ce n'est pas à la suite de discussions que tant d'infatigables chercheurs sont penchés maintenant sur leur microscope pour découvrir le remède contre l'horrible tuberculose. Ce n'est pas à la suite de discussions que nos. ancêtres ont inventé le feu, la charrue et le char; et nos contemporains, la locomotive

I. Imaginez deux individus ignorant la géographie. L'un pourra soutenir que le lac Victoria, dans l'Ouganda, a un million de kilomètres carrés; l'autre, qu'il en a seulement mille. Ils pourront discuter là-dessus pendant des années sans se rapprocher en rien de la vérité. Pour la connaître, il faut aller sur place et mesurer le lac, ou prendre des informations auprès de gens qui ont opéré cette mesure directe.

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et le phonographe. Considérez aussi les progrès de l'astronomie, par exemple; ils ne sont arrêtés en aucune façon par le fait que le public éclairé, de nos jours, accepte immédiatement toutes ses découvertes sans la moindre discussion, tandis qu'autrefois l'affirmation du mouvement de la terre a donné lieu aux controverses les plus prolongées '. Le progrès de l'astronomie consiste dans la connaissance exacte des astres et de leurs mouvements. La vérité astronomique n'a donc rien à faire avec le choc des opinions.

Les darwiniens affirment que, plus âpre est le combat, plus rapide est le progrès. Appliquant ce principe général aux luttes mentales, en particulier, ils soutiennent quej plus fort est l'antagonisme intellectuel entre les hommes, plus grande est la somme de vérités qu'ils peuvent découvrir dans des temps égaux. Or, comme le bonheur humain est en raison directe de la somme de vérités (car si nous avions l'omniscience, nous aurions l'omnipotence), il s'ensuit que, plus il y aura désaccord dans les espiits, plus il y aura de vérités découvertes, donc plus il y aura de bonheur.

Cette manière de présenter les idées darwiniennes pourra paraître tendancieuse et exagérée. Cependant, si l'on veut y réfléchir un peu, on verra qu'elle est parfaitement juste. Les darwiniens affirment que la suppression des luttes mentales amènera la stagnation de l'esprit iuimain. Or la stagnation est une éclipse de l'esprit qui fait tomber à zéro sa l'acuité de découvrii' des vérités nouvelles. Donc, selon les (i;irwiiiii'iis, l'accord des esprits serait la mort de l'cîsprit. Il découle logiquement de leurs propositions que le désaccord des esprits crée le maximum de [luissanci^ de resj)ril. Ce n'est donc nullement uni' aflir-

1. ICllcs n'étaient pus encore terminées porloiit ;ui \viii« sirilc. ii lUnivcrsilc de Saliimanque. par exemple.

mation gratuite que je prête à mes adversaires. Les darwiniens disent et redisent à qui veut les entendre que les idées, tout comme les espèces animales, se perfectionnent par la lutte.

La seule conclusion qui soit de moi est que le bonheur, étant en raison directe de la somme de vérités, si l'on se met au point de vue darwinien, le bonheur doit provenir du désaccord. Cependant, il me paraît que cette proposition n'est réfutable que si l'on parvient à démontrer que le bonheur est en raison inverse de la somme de vérités. Or les darwiniens ne disent pas cela, mais juste le contraire. Ils disent que la lutte affine les intelligences, donc les rend supérieures. Mais, évidemment, l'intelligence la plus haute est celle qui peut emmagasiner plus de faits dans des temps égaux, et non moins de faits. Donc, le bonheur étant en raison directe de la somme de vérités, et la somme de vérités en raison directe de l'âpreté de la lutte, le bonheur est en raison directe des désaccords.

Cette affirmation soutient-elle la critique? Pas un seul instant.

Personne ne contestera que jouissance et bonheur ne soient des termes jusqu'à un certain point synonymes. L'homme qui, dans la vie, n'aura que dos jouissances sera heureux; celui qui n'aura que des souffrances sera malheureux.

Or, la jouissance vient d'une concordance, et jamais d'une discordance. Il s'établit dans l'univers des infinités de mouvements. Les uns sont sans rythme, irréguliers ; les autres sont rythmiques, réguliers. Les premiers causent la souffrance; les seconds, la jouissance. IL est contraire à la réalité d'affirmer que les mouvements irréguliers ' peuvent causer de la jouissance, ils peuvent seulement l'empêcher de se produire. Or, accord mental ou éthique signifie simplement établissement de rythmes réguliers

1 . Réguliers et irréguliers par rapport à noire constitution physiologique, bien entendu.

entre deux intelligences ou deux cœurs. Aussi voyons-nous que la conforniilé d'idées et de sentiments entre deux individus est la source des plus fortes jouissances qui existent au monde. Autant nous souffrons de vivre au milieu de personnes qui ne partagent pas nos idées, autant nous éprouvons de plaisir à nous trouver avec celles qui nous comprennent complètement. Si la concordance des idées s'établit entre deux individus, elle aboutit généralement à ce fait si précieux qui est l'amitié. Que dire ensuite de la concordance des sentiments? Si elle est complète, si elle se manifeste entre deux personnes de sexe dilférent, où à l'eurythmie délicieuse des âmes s'ajoute encore l'attrait physique, on arrive au point culminant de la jouissance et du bonheur qu'il soit donné aux mortels d'éprouver : à l'amour. Par l'amour intense et pur, l'homme atteint les plus hauts sommets de la vie. Dans les moments où sa passion est au point culminant, il lui semble porter la tôte dans les nuages et se transfigurer. Telles sont les splendides conséquences d'un accord des idées et des sentiments.

Des rapports individuels passons aux rapports collectifs. Voyez un orateur parlant à des foules. S'il y a entre lui et ses auditeurs concordance de pensées, toute l'assemblée est soulevée par un souffle puissant et superbe. Elle est frémissante, elle vibre au moindre mot, tous les hommes qui la composent semblentemportésdans les régions supérieures. De pareils moments sont parmi les plus beaux qui existent pour les hommes. Etd'où vient la forte jouissance qu'ils |)r(jcurenl? D'un unisson des esprits.

Considérez niaintenanl les situations inverses: deux hommes ont des idées diamétralement opposées, un homme et une femme ont des sentiments complètement différents, l'orateur cl la foule s'opposent l'un à l'autre par leurs aspirations : toutes ces condilions causent des soulfrances qui parfois peuvent devenir très aiguës. L'intensitt- vitale des individus et des colleclivités est donc eu raison directe

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des concordances et en raison inverse des discordances.

Le darwinisme nous pousse toujours à voir les phénomènes par im seul côté : celui de la souffrance. Or, qui voit d'un seul côté voit faux. On ne peut pas oublier la jouissance. Elle est le fait le plus important qui existe au monde pour l'être vivant, c'est le but suprême vers lequel il tend à toutes les secondes, c'est le pivot central des phénomènes biologiques. On peut se représenter l'énormité de l'erreur dans laquelle tombe le darwinisme social s'il néglige un phénomène comme la jouissance'.

Et il le néglige complètement. En effet, la conclusion logique du darwinisme au point de vue mental, c'est que le suprême bien vient du désaccord, donc de la douleur. Cela ne soutient pas la critique. Le suprême bien vient de l'accord, de l'eurythmie. Dire que le suprême bien vient du désaccord équivaut à soutenir que la mort est la vie".

Le darwinisme social aboutit aux plus extraordinaires impasses. Sous prétexte que. dans la lutte, la survivance reste aux plus aptes (ce qui est bien douteux dans un grand nombre de cas), on a fait de la lutte le seul levier du progrès. Mais ce point de vue est faux déjà parce qu'il néglige le grand phénomène de l'association. La lutte empêche l'attraction. Or l'attraction est le suprême bien, parce que de l'accord vient la jouissance. Dire que du désaccord vient le progrès, c'est dire que le point culminant de l'évolution humaine sera la lutte arrivée au maximum d'àpreté, donc le massacre universel entre les hommes.

Même si l'on ne va pas jusqu'au bout du raisonnement darwiiaien et que l'on s'arrête sur le terrain uniquement intellectuel, on arrive à la même conclusion. Si le point culminant du bonheur humain est dans la lutte, donc dans le désaccord, le point culminant de l'esprit humain sera

•1. Voir plus haut, p. 26.

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