‹ La critique du Darwinisme socialChapitre 80 sur 94 · I. Vi)ir les Uocumenls du l'rogrèi' tl'Anùl, 19ÛH. p. Tlll · texte numérisé non relu

I. Vi)ir les Uocumenls du l'rogrèi' tl'Anùl, 19ÛH. p. Tlll

i^ovicow. — Darwinisme. -i

d'autres pour la monarchie constitutionnelle. Les uns trouvent que la liberté de conscience, la liberté de la presse et le droit de réunion doivent être restreints dans les limites les plus étroites possible, les autres sont d'avis que ces libertés doivent être complètes. Entin, dissentiment plus grave encore, certains Russes professent le respect absolu du droit de propriété, certains autres veulent la confiscation pure et simple des domaines fonciers dépassant 400 hectares. Par suite de dissentiments si profonds, la Russie, à l'heure actuelle, est un véritable enfer. Les Russes se massacrent les uns les autres avec acharnement. Aux attentats terroristes répondent les exécutions des cours martiales. La prospérité économique de la Russie subit une dépression formidable. Il y a des millions de sans-travail qui se trouvent dans une misère des plus profondes. En comparaison de la Russie actuelle, l'Angleterre et les Etats-Unis sont de vrais paradis. On voit combien bonheur et accord sont des termes synonymes.

11 y a certaines époques fortunées dans l'histoire où il se fait un certain équilibre dans les idées. Tel a été, par exemple, le xiii" siècle dans l'Europe occidentale. Presque tout le monde alors acceptait les dogmes chrétiens comme vrais Dans ces périodes l'esprit humain prend un élan magnifique L'harmonie produit une puissante lloraison de l'art, delà littérature et des sciences'.

Au contraire, les périodes de transition, oîi toutes les doctrines anciennes sont soumises à une critique impitoyable et oti les théories nouvelles ne sont pas encore formulées d'une façon complète, restent, en général, assez stériles. Je n'ai pas besoin d'ajouter combien elles sont douloureuses pour les hommes qui les traversent. L'indécision, le doute, les (luctuations dans un sens puis dans l'autre, le sentiment di> l'impuissance, du vague, du désor-

i. Bien que le christianisme, par sa nature, fût contre les recherches positives, toujours est-il que. dans les limites assignées par la théologie, la science prospéra au xiii" siècle.

donné causent de profondes angoisses et font prendre la vie en dégoût. Encore ici, on le voit nettement: l'accord fait le bonheur.

Anticipons aussi un instant sur l'avenir. Aucun obstacle extérieur, matériel et objectif ne s'oppose maintenant à la fédération du genre humain. Cesobstaclese.xistaient encore au xviii^ siècle, parce qu'alors i[éliiiimati'rie/lemen(im])Ossible de mettre toutes les régions du globe en communication suffisamment rapide les unes avec les autres. De nos jours, s'il y avait un parlement général de l'humanité, sa convocation pourrait se faire en r/iieli/iies minutes, grâce au télégrapiie, et sa réunion au plus tard en trois semaines, grâce à la vapeur. Il n'y a donc plus d'obstacles objectifs, il n'y a qu'un obstacle subjectif': c'est que, parmi les hommes qui dirigent maintenant les destinées des peuples, les uns veulent la fédération et les autres ne la veulent pas. Si tous étaient d'accord pour la vouloir, la fédération pourrait se faire en quelques semaines'. Elle amènerait un accroissemcntde bien-être immense, elle décuplerait pour le moins la quantité des produits et supprimerait la misère. Encore et toujours on aboutit au même point: dans l'accord est le boniieur.

1. Le plobe produit actuellement 40 millions de quintaux de coton. Il en faut US millions par an pour habiller l'humanité. Pour les obtenir, on devrait mettre en culture des régions nouvelles d'une vaste étendue. Cet immense labeur demande un ^rand ellort et une masse de conditions favorables (esprit d entreprise, lutte contre les maladies paliulécnnes. etc , etc.). Cela ne peut pas se faire en un jour, quel que soit l'accord des humains. Au contraire, la constitution fédérale pourrait être faite en quelques heures si les hommes la voulaient tous. Les délégués des f^ouvernements étant réunis, il sufliraitd'en imprimer 'M exemplaires et de les faire signer. Je sais que beaucoup de personnes souriront de ma naiuelé. Mais je prie ces personnes de daigner faire attention à un seul petit arg'ument. S'il est vrai' que la rédaction du pacte fédéral de l'humanité devra être discutée pendant des centaines d'années, quelle eu s(Ma la cause •? C'est que les houuues chargés de sa rédaction ne seront pas d'accord entre eux. C'est précisément ce que je dis moi-même : du désaccord seul sortiront les diflicultés. Il n'y a aucune espèce de naiveti- à faire un raisonnement logique. Il y aurait seulement naïveté de ma part si j'aflirmais que les hommes, qui gouvernent aujourd'hui les empires, consentiront ù faire la fédération. Je n'aflirme rien de pareil, car je sais, hélas! qu'il n'en est pas ainsi.

Déjà les anciens avaient dit que la guerre était la mère du progrès. Cette idée vient d'une observation superficielle des faits sociaux. C'est la vérité qui est la mère du progrès. Pour répandre la vérité, il faut parfois des luttes extrêmement âpres. Alors on a confondu le moyen avec le but et l'on a dit que la lutte engendrait le progrès. Nullement, c'est la vérité qui produit ce résultat. La lutte pour la lutte n'a aucun effet bienfaisant. C'est du pur sisyphisme mental. Et comme c'est une perte de temps, c'est un mal. D'autre part, quand la discussion a pour résultat d'amener le triomphe d'une idée fausse, la discussion est positivement funeste. La discussion n'est bienfaisante que si elle fait triompher la vérité. Or ce n'est pas toujours le cas, puisque l'esprit humain s'est fourvoyé dans tant, d'impasses. Le fait que les erreurs ont suscité des discussions ardentes ne les a pas empêchées, hélas, de rester des erreurs.

Revenons maintenant au point de départ de ce chapitre. J'ai dit que les darwiniens attribuaient le progrès non seulement, directement, à la discussion, mais aussi, indirectement, à la guerre (voir p. .333). Examinons leurs affirmations aussi à ce point de vue.

Le progrès résulte de la connaissance de la vérité. Admettons que la vérité vienne uniquement d'un choc. Mais, dans tous les cas, d'un choc mental. Comment démontrer que la vérité vient d'un choc armé, d'un homicide collectif? C'est, disent les darwiniens, parce que, pour avoir la meilleure armée, il faut avoir le plus vaste développement intellectuel. De cette façon, l'homicide collectif pousse à la découverte de la vérité. C'est parfait. Cependant les darwiniens devront bien reconnaître que l'armée est uncircuit. Si l'on pouvait prendre la ligne droite, ce serait le chemin le plus court. Je veux dire que, si l'on consacrait à la recherche de la vérité les efi'orts employés maintenant

pour effectuer rhoniicide collectif, cette recherche donnerait des résultats plus amples et plus rapides. Comment affirmer, dès lors, que Ihomicide collectif favorise la découverte de la vérité, quand il oppose un temps d'arrêt à cette découverte ?

On dit encore que, grâce à la guerre, les nations les plus intelligentes l'emportent sur les moins intelligentes et qu'ainsi il s'opère une sélection positive du genre humain.

Ce fait ne soutient pas la critique un seul instant. A la guerre, ce n'est pas toujours la nation ayant le développement intellectuel le plus ample qui l'emporte. Dans la luttte qui s'engage entre deux plantes, cen'estpas la plus délicate, la plus brillante et la plus parfumée qui triomphe constamment. Au contraire, bien souvent la victoire reste à la plante la plus grossière, la plus fruste, la plus laide. Il suffit de parcourir de la façon la plus superficielle les annales de l'humanité pour constater combien de civilisations brillantes, pareilles à des fleurs odorantes, ont été extirpées par des hordes sauvages et barbares. Certes, lorsque les Arabes du calife Omar ont brûlé la bibliothèque d'Alexandrie, on ne peut affirmer qu'ils étaient supérieurs aux Grecs parce qu'ils venaient de les vaincre. Dans la vie privée, nous voyons que les créatures les plus merveilleuses, au point de vue des idées et dos sentiments, sont précisément les plus incapables de commettre des homicides et dos spoliations. Et ce qui est vrai des individus l'est aussi des nations. Une collectivité de personnes d'élite est aussi incapable d'actes de brutalité que chacun dos individus dont elle est composée. Or, aussi longtemps que durera l'anarchie, une nation do gons d'élite succombera souslescoupsd'iine nation de rustres et <lc soudards. L'Italie a été saccagée et ruinée, au xvi" siècle, par les Français, les .Mlcmands. les l']spagnols et les Turcs. Or, tous ces hommes étaient alors moins civilisés que les italiens. Où \nit-()ii dans ces lnilsl,i laineuse séloclion positive?

Quant à la sélection négative, produite par l'homicide collectif, elle est évidente. Lorsque le froid apparaît, les fleurs délicates se fanent et se dessèchent aussitôt. Quand le milieu international devient guerrier, c'est-à-dire anarchique, les nations délicates se fanent et se dessèchent aussitôt, pourrai-je dire en employant un langage imagé. En effet, la nécessité de se défendre contre des attaques toujours imminentes oblige les sociétés à consacrer une plus grande partie de leurs ressources aux choses de la guerre et une moindre partie à l'outillage intellectuel. Voyez le budget des Etats européens à l'heure actuelle. Parfois les deux tiers en sont donnés aux régiments et aux cuirassés et un tiers seulement à toutes les œuvres civilisatrices. Si les darwiniens viennent affirmer que par ce moyen on peut favoriser la culture des esprits, ils ne sont véritablement pas difficiles en fait de logique.

La conclusion qui se dégage de ce chapitre me parait évidente : le darwinisme social ne soutient pas plus la critique sur le terrain intellectuel que sur tous les autres.

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