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écrit une ligne de ce livre. La vérité passe avant toute chose. Elle seule a de l'importance. Tout le reste est déclamation et enfantillage. Je me soucie très peu de savoir si nous devons aimer la paix ou haïr la guerre. Ce genre de considérations me laisse complètement froid. Je m'intéresse seulement aux faits. Est-il vrai que l'homicide collectif ait été la cause des progrès du genre humain, ou cela n'est-il pas vrai? Je combats M. Ward parce qu'il affirme que c'est vrai, tandis que j'affirme le contraire. Mais les sentiments de M. Ward, dans ce cas particulier, ne m'importent en rien. Il peut avoir un cœur très dur, comme il peut être la bonté et la tendresse mêmes. Cela m'est totalement indifférent. Mon propre cœur, à moi, n'entre aussi pour aucune part dans ce débat. Je puis être un homme féroce comme un homme angélique. Cela n'intéresse pas le lecteur. Gela ne regarde que moi. Ce livre n'est pas un sermon. Je ne l'ai pas écrit pour éveiller des sentiments de bonté ou d'humanité. Chaque ligne de ce volume a uniquement pour but de démontrer que l'homicide collectif nest pas la cause des progrès du genre humain, de démontrer que cette idée est complètement fausse. Je me soucie peu que le darwinisme soit tendre ou cruel. La seule chose qui m'intéresse est de savoir s'il correspond aux faits réels ou s'il n'y correspond pas. 11 faut soigneusement distinguer entre la sensibilité et le raisonnement. Mais c'est à ce dernier point de vue, précisément, que la thèse de M. Ward ne soutient pas la critique. Nous savons que les hommes se sont massacrés avec acharnement depuis des milliers d'années. Les victimes de ces tueries se chilTrent par dizaines et dizaines do millions. Nous savons aussi que, dans certaines régions du globe, l'humanité a passé de la sauvagerie à la civilisation. M. Ward peut dire très légitimement : les hommes se sont combattus, les hommes ont réalisé des progrès. Voilà tout ce qu'il est en droit de dire, parce que cela seul correspond aux réalités extérieures. Mais l'associa-
L HOMICIDE COLLECTIF ET LA SCIENCE Ait
tion d'idées entre la guerre et la civilisation, l'établissement d'un lien de causalité entre l'une et l'autre, ce ne sont pas des faits, ce sont des raisonnements. Or on peut ne pas contester un seul instant les deux faits du massacre et de la civilisation et contester absolument la justesse du raisonnement de M. Ward et des autres darwiniens. En simple logique, le raisonnement diamétralement opposé: « la guerre a été la cause principale de la barbarie » est tout aussi légitime. M. Ward voudra bien reconnaître qu'un lien de cause à effet entre l'ordre et l'organisation et la civilisation a bien plus de vraisemblance, a priori, qu'un lien de causalité entre la civilisation et le désordre et la désorganisation.
M. Ward dit péremptoirement : « La sociologie montre que la guerre a fait la civilisation humaine. » C'est catégorique, mais c'est purement arbitraire. L'alTirmalion ne suffit pas; il faut la démonstration de cette opinion subjective des darwiniens. Or leurs démonstrations sont si faibles, si peu probantes, qu'on peut leur opposer des milliers et des milliers d'arguments de tout genre. J'ai lu les ouvrages des darwiniens. Non seulement ils ne m'ont pas convaincu, mais, au contraire, les objections se pressaient innombrables e\. inépuisables dans mon esprit pour les réfuter. Je l'ai fait, en partie, dans ce volume. Je suis loin d'y avoir exposé toutes les idées qui se sont présentées à ma pensée. Si je l'avais fait, le volume aurait pris des proportions démesurées. Mais, de tout ce que j'ai dit ici, le lecteur déduira, je l'espère, qiiau nom de la sociologie, on peut opposer une dénégation, formelle à la proposition que la guerre a fait la civilisation du genre humain. La fausseté de cette affirmation éveille i-ii moi une profonde indigualion et un iiuloniplable esprit de révolte.
Les sociologues assunienl une grave responsabUih' en propag('ant, an nom de la seienre, une erreur aussi maniiesle. La science est ce qu'il y a de plus auguste au monde. C est uoiri' dei'uicre instance. Il n'y a rien au-dessus.
3'8 ERREl'RS SPECIALES DE L ORDRE SOCIOLOGIQUE
Pour les esprits populaires, elle est comme la plus haute des déesses. Fort heureusement pour le genre humain, le prestige de la science augmente tous les jours. El, certes, plus la civilisation avancera, plus il augmentera encore. D'abord parce que la science fera des découvertes toujours plus nombrejuses, plus profondes et plus surprenantes ; ensuite parce que les hommes, alTranchis des conceptions mythologiques et enfantines, auront les esprits mieux préparés à recevoir les enseignements provenant de recherches positives, précises et exactes. Déjà l'autorité sans appel de la science n'est plus contestée par le grand public pour tout ce qui regarde les faits physiques et biologiques. Bientôt, sans doute, on fera le dernier pas, et l'autorité de la science s'imposera d'une façon aussi complète dans le domaine des connaissances sociales. Alors on arrivera à faire une politique rationnelle, comme on fait maintenant des machines électriques rationnelles, parce que construites uniquement sur des données positives et non sur les tendances subjectives des physiciens.
Le bonheur du genre humain est en raison directe de la somme de vérités qu'il saura découvrir. Par suite, une théorie scientifique est bienfaisante si elle est vraie, malfaisante si elle est fausse. Mais c'est une profonde erreur de croire qu'une théorie est bienfaisante parce qu'humanitaire, et malfaisante parce que cruelle. La plus impitoyable des théories est bienfaisante pour le genre humain si elle est vraie. Les illusions n'empêchent pas la souffrance, donc l'erreur ne donne jamais de profit. Plus nous saurons qu'une loi de la nature est cruelle, plus nous saurons nous résigner à l'inévitable et obtenir ainsi lapai.x de l'âme, qui fait le bonheur. D'autre part, plus nous saurons qu'une loi naturelle est dure, plus nous nous ingénierons à chercher un remède d'une importance corrélative aux maux dont elle nous accable.
Le darwinisme social est une théorie complètement fausse. C'est par cela seulement qu'U est malfaisant. Si le