À. = SHAFTESBURY
29. L'influence de Shaftesbury fut grande sur le développement du mouvement déiste; ses critiques se défendaient cependant de s’attaquer à la religion révélée et le théisme est tenu pour infiniment supérieur au mécanisme; mais des principes critiques sont établis dont useront largement les déistes postérieurs pour attaquer le théisme mi-enthousiaste, mi-rationnel de Shaftesbury lui-même; tant il est vrai qu’une fois admis le droit d’examen personnel, nulle proposition ne peut rester à titre de principe ferme et incontesté et que les dogmes les mieux établis pour les uns apparaissent aux autres comme des croyances subjectives étayées par l'habitude et l’affectivité.
La philosophie dont Shaftesbury affirme la nécessité (la connaissance de la nature humaine est à l’origine de toutes les disciplines, morale, politique, esthétique et religion) est très éloignée tout à la fois du pédantisme et de la préciosité superficielle, de la froideur du rationalisme disputeur et de lextravagance du fanatisme, de la paresse craintive du dogmatisme et de l'inquiétude définitive du scepticisme. Elle admet comme principe essentiel de sa méthode de tout mettre en discussion; jamais la liberté d'examen ne fut préjudiciable à la religion; un Cicéron, un Plutarque en usèrent dans leurs écrits et dans leurs conversations sans jamais cesser d’officier aux autels ni de demeurer comme magistrats les gardiens du culte public. La discussion, il est vrai, ne peut porter que sur la religion paturelle, sur les principes du théisme. Jamais un laique ne doit discuter les dogmes révélés et il doit alors faire profession de ne rien savoir et de tout croire. « La théologie chrétienne, la génération, la procession, la distinction de la divinité en personnes, l’incarnation sont des mystères sur lesquels il n’est permis de s’énoncer qu'aux invités ou plutôt qu'aux ministres chargés
par le magistrat du dépôt et de la promulgation des oracles. Ce n’est point à ceux qui ne sont ni inspirés par le Ciel, ni autorisés par la puissance séculière à porter un œil profane sur ces rites sacrés, sur ces traditions fixées par la loi. Si nous voulions risquer unc entreprise semblable, sans doute plus nous pousserions nos spéculations, moins nous aurions lieu d’être satisfaits. A la coupable témérité qui nous aurait fait rejeter l’autorité, succèderaient tour à tour l’hétérodoxie et Terreur lorsque nous n’aurions plus pour garantir les affirmations de notre foi que l’intégrité, la candeur et le désintéressement de ceux qui nous les ont transmis. Cf. Soliloque, II, 3. Il semble que ce soit là une affirmation sincère; Shaftesbury stigmatise volontiers l’hypocrisie religieuse; il est à l'abri des attaques violentes de par son rang social et n’a pas à simuler une feinte révérence à l’égard de la religion révélée; et au besoin il s’attaque sans scrupule aux penchants humains qui favorisent la superstition. Mais l’affirmation portée est redoutable et elle sera reprise dans un tout autre esprit; Toland pourra se déclarer sujet soumis du véritable christianisme et adversaire irréductible de toute superstition et de tout fanatisme; il tient pour superstition toute religion révélée et pour fanatisme le zèle de tout dévôt religieux.
Cependant Shaftesbury veut, par la raison et par l'enthousiasme, établir le théisme qui est la meilleure préparation au Christianisme; on ne peut croire en une révélation que si déjà l’on croit en Dieu. Cf. Hume, IT, p. 454 sqq. L’argument tiré de l’existence du monde et de la nécessité de lui attribuer un créateur n’est pas retenu; il est trop facile à réfuter. Avec ceux qui admettent l’argument, admettons ce principe que rien ne naît de rien. Accordons-leur qué la matière ne puisse être l’origine de la pensée et du sentiment; ils devront nous accorder en échange que le passage inverse et symétrique de l’immatériel au matériel est tout aussi
Se
impossible que le passage du matériel à l’immatériel. Le seul argument utilisable est l'argument tiré de l'ordre et de la perfection du monde qui permet à la raison et à l’enthousiasme d’atteindre Dieu, la cause de cet ordre et de cette perfection. L’enthousiasme auquel .s’abandonne le noble lord est d’ailleurs très différent de l’enthousiasme des réfugiés camisards, de ce faux enthousiasme d’espèce vulgaire et bigote, qui se traduit avec sauvagerie; c’est un enthousiasme esthétique. très proche des transports poétiques, un enthousiasme qui se retrouve en toute activité intellectuelle, même: au fond de ce scepticisme sincère et éclairé qui ne cherche sans trève le Beau et le Bien que parce que déjà il l’a entrevu. « Les transports des poëtes, le sublime des orateurs, le ravissement des musiciens, les hautes envolées des connaisseurs, tout celà n’est qu’enthousiasme. Même le savoir lui-même, l’amour des arts et des curiosités, l’esprit des voyageurs et des aventuriérs, galanterie, guerre, héroïsme, tout, tout est enthousiasme ». II, 259.
30. L’argument des causes finales a lavantage de porter sur ce qui est actuel; il s’agit de montrer que le monde est actuellement ordonné et ordonné parfaitement comme une divinité bienfaisante peut le faire. Or nous ne pouvons que constater les merveilles de la nature; lastronomie, la météorologie, la géologie, la botanique, la zoologie et l’anatomie nous révèlent partout l'existence d’harmonies heureuses entre les différentes pièces du monde, entre les différents êtres qui l’habitent, entre les divers organes de l’un quelconque de ces êtres. Pour le savant, il n’y a pas d'erreur, pas d’aberration de la nature et les monstres ne sont pas. l'effet du hasard; ils résultent de l’action conjointe des. causes normales et de causes étrangères qui ont modifié l'action des premières. Partout où se remarquent cet ordre et cette proportion entre des éléments, on dit qu’il existe un système et de même que nous parlons
de l’unité d’un chêne ou d’un homme parce qu’il y a sympathie entre leurs divers éléments, de même le monde où se manifeste une sympathie semblable possède l’unité, tout comme le chantait autrefois Virgile, cette sympathie intime ne doit pas s'expliquer autrement dans le monde que dans le corps humain; elle résulte de l’action d’un Esprit. Peut-être serait-on tenté de considérer cet ordre comme un effet du simple mécanisme matériel; peut-être pourrait-on croire que cette affirmation d’un ordre parfait mène à l’athéisme. Mais l’étude du mouvement, du temps et de l’espace ne peut que nous révéler plus complètement le mystère du monde matériel. « En vain aussi nous poursuivons ce fantôme du temps, trop menu et toutefois trop puissant pour notre étreinte; il se rétrécit en un point -étroit et échappe à notre prise ou il se raïlle de notre pensée limitée quand ïil gonfle jusqu'à l’Eternité un objet disproportionné à notre capacité, comme ‘est ton être, Ô Toi Cause Ancienne, plus vieille que le Temps et cependant jeune d’une Eternité récente ». Il ne faut pas accepter l’explication mécaniste présentée par Silène, c’est une explication d’ivrogne; elle retient encore quelques traits de l’harmonieuse sympathie qui s'établit entre les éléments sous la direction de l'esprit; belle hypothèse que celle d’une Nature imparfaite qui produirait des êtres capables de Concevoir une organisation parfaite; contradiction manifeste et toute semblable à celle qui tiendrait pour effets de la matière les imaginations, les sensations et les appréhensions humaines. « Le Monde lui-même n’est jamais le plus sage pour tout l'esprit et toute la sagesse qu’il nourrit : Il n’a pas connaissance de toutes ses actions; il n’a pas conservé de pensée pour luimême, pour son usage propre et ses fins personnelles; non pas même une simple imagination ou réflexion par laquelle il découvrirait ou aurait conscience des imaginations et inventions multiples qu’il réalise et
distribue au dehors avec une si grande libéralité. La masse bonne, si prolifique, si tendre et si féconde pour tout autre être, n’aurait rien conservé pour sa part personnelle, elle a tout prodigué bien malencontreusement. Par quel hasard ! je voudrais bien le comprendre. Comment ou par quelle nécessité ? Qui donne la loi, qui ordonne, qui distribue de la sorte ? La Nature, dites-vous. Et qu'est la Nature ? Est-elle Sentiment ? Est-elle une personne ? possède-t-elle raison ou entendement ? — Non — Qui alors comprend pour elle, qui se préoccupe et se soucie d’elle ? Personne, pas un£ âme. Mais chacun pour soi ». II, 231. La thèse mécaniste ne peut supporter l’épreuve du ridicule pas plus que le faux enthousiasme; athéisme et bigoterie s’effacent devant l'enthousiasme vrai. Par une ascension à travers les ordres de beauté, l’esprit parvient jusqu’à la Cause de la Beauté, comme l’enseignait autrefois Diotime, l’étrangère de Mantinée. Au-dessus des belles formes inertes qui ont été façonnées, sont les beautés qui façconnent, comme nos esprits; et au-dessus d’eux, il y a encore la Beauté souveraine, source et fontaine de toute beauté. Et puisque les brutes ne jouissent pas de la beauté, que les hommes n’en jouissent que dans la mesure où ils participent de la raison, cette Beauté souveraine s’apparente à l'esprit et à la raison; elle est esprit, esprit universel dont la contemplation constitue pour nos esprits humains le bien véritable. Cf. Hume, Dialogues, les discussions de l’anthropomorphisme, 412 sqq. et de l’hylozoïsme, 416.
31. De redoutables objections ont été opposées, tirées de l’existence du mal. L’optimisme de Shaftesbury emporte toute opposition par son bel élan, si bien que Leibniz s’y est retrouvé tout entier avec sa philosophie « mais plus agréablement tournée ». On a récusé l'homme comme juge de la perfection du monde en raison de la limitation de son intelligence; la même raison le fait récuser comme censeur; le mal ne serait
qu’une apparence. « Les apparences du mal, ditesvous, ne sont pas nécessairement ce mal qu’elles nous représentent — je l’accorde. — Par suite ce qu’elles nous représentent peut être bon — C’est possible — Et par suite il peut ne pas y avoir dans les choses de mal réel; maïs tout peut parfaitement concourir en vue d’un intérêt unique, l'intérêt de cette unité universelle. — Il peut en être ainsi — Eh quoi alors ! s’il peut en être ainsi, — ne soyez pas surpris —, il suit qu’il doit en être ainsi en raison de cette unité intime et de cette simplicité de principe que vous avez accordée dars Île Tout. Car tout ce qui est possible dans le Tout, la Nature ou l’esprit du Tout l’exécutera pour le bien du Tout et s’il est possible d’exclure le mal, elle l’exciura. Par suite puisque malgré les apparences il est possible que le mal soit exclu en fait, comptez qu’en fait il est exclu. Car rien d’entièrement passif ne peut s'opposer à ce principe universellement actif. Si une réalité active s’y oppose, c’est qu’elle est un autre Principe ». IX, 236. Et comme l’ordre de la Nature manifeste l’unité du Principe actif et fait rejeter l’hypothèse manichéenne, le mal n’existe pas en fait.
Il reste cependant à expliquer les apparences du mal. On peut avec Platon admettre qu’il est impossible de séparer les contraires et que la présence du bien entraîne celle du mal; il est plus difficile d'admettre qu’il y ait compensation exacte de maux par les biens et même on peut accuser la nature d’avoir créé les maux pour que soient les biens; c’est un acte digne d’un charlatan de faire naître les maladies pour fournir les : remèdes. On peut dire que l’ordre exige une hiérarchie des êtres créés et que se systématisent aussi les biens et les maux; des maux inférieurs deviennent alors la condition des biens supérieurs et ne peuvent disparaître que si l’on supprime les biens corrélatifs; or < on ne sauve pas un être éphémère au prix du monde entier »; il faut tenir compte de la valeur des biens
æt de la grandeur des maux qui se balancent les uns les autres. On peut encore considérer que les malheurs actuels trouveront leur compensation dans une vie future et cette considération qui a toute sa valeur pour un croyant convaincu, n’est pas à dédaigner même par l’incrédule; on ne pourrait nier l’immortalité de l’âme que si lon était sûr qu’il n’y a pas eu de préexistence; comme nous ignorons notre propre nature, seule l’absence de souvenirs pourraît nous faire rejeter cette préexistence, et c’est une preuve bien insuffisante, d’autant plus que, par analogie avec toutes les transformations de notre vie terrestre, nous sommes amenés à admettre la possibilité de nouvelles et plus importantes modifications de notre être. Cette possibilité se double de la possibilité d’une récompense de la vertu dans la vie future, possibilité qui se tire aussi par analogie de la considération de la vie présente où la vertu est en définitive déjà récompensée bien que son triomphe n’y soit pas entièrement réalisé. Enfin on peut reprendre en la modifiant l'explication que les Anciens donnaient dans le mythe de Prométhée; c’est avec l’homme que la malignité et que les maux apparaissent, c’est le sentiment de sa faiblesse, c’est la conscience de ses douleurs qui poussent l’homme à accuser son Créateur; celui-ci n’a pu lui donner en bloc tous les avantages qu'il a répartis entre tous les animaux; entre les diverses parties d’un organisme, existe une sympathie qui interdit à chacune de se développer pour ellemême; tout le corps de loiseau est organisé pour voler; tout le corps humain est subordonné à la vie du cerveau et à la pensée. L’homme n’a pas reçu les merveilleux instincts des animaux; il a mieux, la raison qui l’emporte de beaucoup sur les plus merveilleux des instincts. L'homme isolé n’est que faiblesse, mais c’est une heureuse infirmité puisqu’elle est corrigée par la vie en société; l’homme, malgré qu’en ait Hobbes, vit naturellement en société: l’expérience le montre et la
reflexion le prouve; les conditions mêmes de la génération chez les hommes. font apparaître la famille; la société apporte certes avec elle de nouvelles misères; mais la duplicité humaine ne doit pas faire oublier les agréments de la vie commune, qu’une retraite dans la solitude permet de mieux apprécier. cf Hume Dial, IL, 436-438 et 441-453.
Ainsi triomphe l’optimisme de Shaftesbury qui peut donner libre cours à son enthousiasme poétique sans crainte d’un rappel à la triste réalité. Ainsi s’établit un théisme philosophique qui est la meilleure voie pour aller au christianisme.
32. Voie bien meilleure que la croyance aux miracles, juge le noble lord contemporain des réfugiés cévenols, dont la Lettre sur l’enthousiasme a dénoncé les extravagances. La crédulité naïve, l'amour du merveilleux, le plaisir d’étonner ses auditeurs se rencontrent trop souvent et avec trop d'intensité dans les esprits humains pour qu’on puisse ajouter foi aux récits dé miracles contemporains; en outre dans toutes les religions sauf dans la vraie, le plus grand zéle s’accompagne toujours de la plus forte inclination à tromper. Les miracles contemporains d’ailleurs ne peuvent que troubler les esprits. « Car si le miracle est en faveur de la foi, il est superflu, le croyant n’en a pas besoin; si contre sa foi, que le miracle soit aussi grand que possible, il ne lui accordera aucune considération; il ne le tiendra pas pour différent d’une imposture, même si le miracle est l’œuvre d’un ange », II, 213. Les miracles passés eux mêmes ne peuvent s’accepter que par respect pour l’Ecriture Sainte et pour la religion révélée; en eux mêmes, ils ne constituent pas des preuves de la religion; si on les considérait à part de l’Ecriture, ils auraient une valeur probante inférieure à celle des miracles contemporains puisque les témoins qui les attestent sont morts. Bien plus le miracle dont nous sommes les temoins est encore ambigu. Dieu témoi-
gne pour lui même, peuvent affirmer les uns et les autres; ce sont des merveilles du démon ou des enchantements magiques; le témoin impartial et modeste se contente de déclarer son ignorance touchant la cause de ces faits merveilleux. Dieu témoigne pour lui même; le miracle est une forme de témoignage qui ne parail pas convenir à Dieu; une seule manière peut convenir < en se révélant à leur raison, en en appelant à leur jugement et en soumettant ses voies à leur censure et à leur froide réflexion. ». La bonté seule engendre la confiance; la bonté des pouvoirs supérieurs leur gagne la croyance; ils peuvent accepter que leurs œuvres soient examinées, leurs actions jugées et ainsi, ainsi seulement, on peut s’y confier, quand des marques répétées prouvent leur bienveillance et établissent leur sincérité et leur véracité. « A celui donc à qui les lois - de cet univers et de son gouvernement apparaissent justes et uniformes, à celui-là, elles indiquent qu’un être juste gouverne; à celui là, elles révèlent et témoignent l’existence d’un Dieu; établissant en lui le fondement de cette première foi, elles le qualifient pour une foi subséquente. Cet homme peut alors écouter ‘une révélation historique; alors et non auparavant il est à même de recevoir un message où un avis miraculeux d’en haut s’il connaît à l’avance tout ce qui est .juste et vrai. Mais cette bienveillance, ni des pouvoirs miraculeux ni aucun pouvoir autre que sa raison ne peuvent la lui faire connaître, ne peuvent la lui faire apercevoir ». II, 217 : Hume, IV, 89 sqq.
-La religion est donc éminemment rationnelle; la religion révélée ne peut contredire ni la religion natu- relle, ni la raison; Shaftesbury ne paraît pas différer des théologiens, ses contemporains, qui tous prônent la raison et déclarent que la religion révelée peut subir victorieusement l’épreuve de la raison; cependant un accent nouveau se fait entendre; c’est d’un ton désinvolte que Shaftesbury parle des mystères et s’il s’in-
cline encore devant eux, c’est, semble-t-il, par pure politesse; la religion naturelle pourrait bien être la vraie religion à l’exclusion de toute religion révélée.
B. ToLaxp (1670-1722).
33. Avec Toland, qui vécut quelque temps dans lentourage de Shaftesbury, le déisme revêt un tout autre aspect. Toland lui même est une figure curieuse, le type même du publiciste besogneux et aggressif, à l’information étendue mais aux connaissances mal digérées, selon sa propre expression, inteligent certes, d’une intelligence éveillée et audacieuse bien que parfois superficielle. Tous à tour, il a été catholique, protestant, libre-penseur; véritable aventurier des lettres il a counu les fortunes les plus diverses; aujourd’hui à la cour de Hanovre, admis dans la familiarité de celle qui sera la reine Sophie-Charlotte de Prusse, la Serena de ses Lettres philosophiques, demain dans la misère, vendant lui même ses ouvrages qu’il a fait imprimer clandestinement.
Cet esprit, affranchi de toute doctrine reçue, s’élève contre la tradition et propose la destitution des prêtres, gardiens attitrés de la tradition. Préjugés et supestitions naissent de action de plusieurs causes qui agissent en toute société humaine; à notre naissance, nous apportons un tempérament qui est le legs de nos parents, tempérament qui « décide de notre humeur. de nos penchants, de notre caractère, mais encore est le principe de la plupart de nos actions et de la conduite de notre vie ». S'y ajoutent les influences des nourrices et des domestiques, — des maîtres des écoles publiques, qui développent en nous l'imagination par l’usage des fables et des récits merveilleux et nous habituent à tenir pour conviction ferme cette perplexité que l’on ressent en face du merveilleux; — des maîtres des Universités qui sacrifient aux coutumes éta-
blies et nous donnent l’exemple du pédantisme ou nous rendent incertains. « Si par hasard ils nous enseignent de la Philosophie, la leur donne toujours dans des extrêmes, ils nous inspirent trop ou trop peu de confiance pour le témoignage de nos sens ou ils nous occupent de subtilités abstraites qui réduisent à rien, les objets à force de les placer hors de notre portée ». 1" Lettre $ 7 — des préjugés professionnels chaque métier se soutenant par un mystère dont on ne révéle la vanité qu’aux initiés; — de la contrainte sociale qui interdit à tout esprit pénétrant la divulgation de ses découvertes et la profanation des pseudo-mystères; — de la contagion intellectuelle et morale contre laquelle nous ne-savons pas nous défendre. « Ajoutez à tout cela nos propres craintes et notre propre vanité, notre ignorance du passé, nos incertitudes sur le présent, notre curiosité inquiète pour l’avenir, notre précipitation à juger, le peu de réflexion que nous employons avant que d’acquiescer et le peu de temps que nous donnons à l’examen, toutes ces causes réunies font que nous sommes entraînés par les erreurs du vulgaire, que nous nous laissons égarer par nos sens et par nos désirs et que nous prenons une infinité de faussetég pour des vé-
rités démontrées ». Id, $ 12.
Les préjugés et superstitions sont encore fortifiés par l'institution d’une classe spéciale d'hommes rusés qui ont fait alliance avec le magistrat civil, « pour entretenir les peuples dans leurs erreurs. On trouvera ceci très injurieux, mais cela ne peut point s’appliquer à un clergé orthodoxe. Quant aux prêtres des autres re-
ligions, on peut sans témérité le leur appliquer, vu
qu’ils sont hétérodoxes ou hérétiques ». Id. $ 8. Notons cette subtile distinction qui ne trompe personne, mais que Toland utilise volontiers tout comme il aime à revenir sur l’ambition et l'appétit de domination des prêtres qui les pousse parfois au crime. Cf. Le Nazaréen, Clidophorus. Hypatia, etc.
34. Les deuxième et troisième lettres à Séréna donnent deux exemples de traditions constituées ainsi par laudace inventive des prêtres et acceptées avec confiance par le public moutonnier et soumis. Le dogme de l’Immortalité de l’âme est le premier; Toland, par précaution, met aussitôt hors de cause le Christianisme, où l’immortalité est admise sur révélation expresse de Dieu; il ne considère que les anciennes religions païennes. Les premiers philosophes grecs, étaient matérialistes. Anaxagore fut le premier à parler d’une Intelligence ordonnatrice de la matière; les uns le raillèrent d'employer ce dogme paresseux, qui dispense d'étudier la nature; les autres s’indignèrent de ce qu’il n'avait pas assez utilisé ce principe d'explication. Quoi qu’il en soit, Anaxagore n’avait fait que l’emprunter aux prêtres égyptiens qui l’avaient inventé par transposition de leurs rites funéraires; les anciens se réunissaient alors pour juger les mérites et les démérites du mort et décidaient s’il fallait ou non l’inhumer; et la croyance s’établit en l'existence de juges infernaux et en la réalité de la vie future; cette croyance flattait notre désir le plus secret et le plus vif, celui de ne pas mourir. Le peuple l’accepta sans discussion; les philosophes également et ils en tirèrent les dogmes de l’immatérialité de l’âme et de la réalité du libre-arbitre; les législateurs les utilisèrent comme moyens de coercition sociale; mais toujours des esprits se refusèrent à admettre ces croyances, et parfois des sectes entières comme les Epicuriens. Les cérémonies funèbres sont aussi à l’origine de l’idolâtrie. Les honneurs rendus aux morts firent croire en des dieux tutélaires auxquels les familles ou les cités rendaient un culte; il fallut assigner à ces héros des demeures dignes d’eux : on les établit dans les astres, qui devinrent ainsi des monuments impérissables de leur gloire; ainsi s’expliquent la correspondance des douze grands dieux du paganisme aux douze signes du Zodiaque et celle
des sept jours de la semaine aux sept planètes; ainsi encore l'apparition de l'astrologie judiciaire; les hommes ont donc peuplé le ciel et Evhémère a raconté l’histoire de ceux qui furent ensuite divinisés. On plaça au rang des dieux les choses utiles, les animaux utiles en raison de leur utilité même. Les héros divinisés conservaient leurs caractères, bons ou malins; on les flatta comme on flatte des princes et des tyrans; on adula les prêtres qui les représentaient sur terre et leurs courtisans célestes qui pouvaient devenir pour nous des intercesseurs; un culte naquit dont les cérémonies prirent chaque jour une importance nouvelle; quelques hommes percèrent à jour la vanité de ces pratiques superstitieuses et les raillèrent; on les traita comme des athées; l’idolâtrie se fonde en effet sur des sentiments dominateurs, la crainte et la flatterie; sentiments universels aussi; les pratiques idolâtres ont persisté dans le Christianisme; elles constituent l’essentiel des paganismes qui sont encore pratiqués au XVIII siècle en Asie, en Afrique et en Amérique. La raison est courbée sous leur joug. « Quand on leur reproche la déraison et l'obscurité de leurs dogmes, ils vous répondent que rien n’est impossible aux puissances d’en haut, que ces choses sont des mystères impénétrables, qu’il n’est point permis de les examiner et que l'esprit borné de l’homme ne doit point les approfondir ». 3, $ 20. Et le Christianisme, cette religion excellente dans sa simplicité primitive, en est dépravé. « Si lon était surpris de voir que les hommes se sont écartés des voies simples et droites de la raison pour s’égarer en des labyrinthes tortueux, que l’on considère comment dans plusieurs pays importants les institutions si simples de Jésus-Christ ont dégénéré en des doctrines absurdes en un jargon. inintelligible, en des pratiques ridicules, en des mystères inexplicables. On trouvera que dans presque toutes les parties du monde la religion et la vérité se sont changées en superstition
et imposture ». 3, $ 22, cf. Nazaréen, ch. XVII. Cf. Hume, Hist. nat., IV, p. 325 sqq.
35. Il y a en effet un christianisme primitif dont Teland se déclare le disciple, c’est une simple confirmation de la religion naturelle; c’est le christianisme des Nazaréens et des Ebionites, c’est le christianisme des anciens Irlandais; c’est cette religion des sages dont le 1*% lord Shaftesbury ne voulut pas révéler la nature; il n’est autre que l’usage du bon sens et de la raison; « règle éternelle et catholique » sans laquelle « le genre humain ne peut subsister en paix et en félicité une seule heure. C’est le traité solennel de toute société sur la terre, soit qu’il s’y trouve, soit qu’il ne s’y trouve pas de religion révélée ». Naz. XVII, 121. Ce christianisme réclame la soumission intérieure aux préceptes de l'Evangile; pas de traditions à suivre; chacun peut interpréter librement les textes sacrés; pas de statues, ni de cérémonies fastueuses, ni même de culte des morts; pas de classe sacerdotale; les prêtres sont des laïques, mariés, qui vivent du travail de leurs mains et qui, loin de prélever la dîme, secourent de leurs propres deniers les malheureux.
La raison est souveraine; quel peut être alors le ee d’une révélation divine ? celle-ci ne peut être qu’un moyen d’information en tout comparable aux révélations que se font les hommes les uns aux autres, justiciable de la même critique du témoignage; une révélation, quelle qu’elle soit, doit être intelligible et le fait rapporté possible. Une religion révélée toutefois admet des mystères et des miracles; mais il ne faut pas se laisser égarer; un miracle est toujours en lui-même intelligible et possible, bien que ce soit un fait extraordinaire; un mystère n’est pas incompréhensible : un mystère est une doctrine qui nous a été révélée et qui aurait pu ne pas l’être sans rien perdre de son intelligibilité; avant la découverte de Colomb, l'existence de l'Amérique était un mystère; l’explication peut paraître:
simpliste; mais il faut se souvenir que ce sont les Pères. de l'Eglise qui ont inventé les mystères et les ont rendus. redoutables pour que les Païens ne méprisent pas les doctrines chrétiennes en raison de leur simplicité. Il n’y a donc rien de contraire à la raison dans l’Evangile, ni rien même qui lui soit supérieur; en droit la raison peut tout connaître; et il ne peut en être autrement, pourrait-on se targuer de sa science si l’on connaissait avec une évidence entière l'existence d’un quelque chose appelé Blictri et si l’on en ignorait totalement la nature. Enfin si en fait nous constatons que nous avons de Dieu une idée inadéquate, il ne faut pas. tenir pour un mystère la nature divine; tout alors serait mystère puisque nous ne connaissons entièrement l’essence d’aucune réalité; et il y a en ce sens autant de mystère en un caillou ou en un brin d'herbe qu’en Dieu; nous ne connaissons jamais que quelques attributs de chaque réalité.
La Bible cependant parle de miracles; mais-pour comprendre la Bible, il ne faut pas se fier aux commentaires obscurs des Pères ou aux décisions des Conciles; ni même accepter le sens littéral, l’on en tirerait des dogmes extravagants et blasphématoires : il faut critiquer selon la saine raison. La colonne de feu et de: fumée qui guidait les Hébreux dans le désert était un feu porté au sommet d’une perche pour servir de signal à la multitude des Hébreux que ne pouvait atteindre en même temps un ordre verbal; c'était un procédé familier aux Orientaux. L'ange du Seigneur, c'était Hobab, le beau-frère de Moïse qui dirigeait le feu portatif. Ainsi s’expliquent les deux tiers des miracles du Pentateuque qui rebutaient les théologiens eux-mêmes; surtout il faut bannir toute explication allégorique, tropologique et anagogique; ce sont là des procédés qui permettent de trouver dans l'Ecriture toutes les opinions que l’on désire y rencontrer (cf. Hodegus). Sans: doute un Moïse a dû parfois s’accommoder aux préju-
gés du vulgaire et employer des métaphores qui ont constitué comme une doctrine exotérique. Jésus-Christ luimême a défendu de jeter les choses saintes aux chiens <t les perles devant les pourceaux; mais la raison retrouve facilement le sens réel, les mystères étant réellement simples en eux-mêmes et complètement intelligibles.
36. Sous prétexte d’une réfutation de Spinoza, Toland exprime la conception de l’univers que la raison permet de constituer (Lettres à un gentilhomme de Hollande). La matière est essentiellement active et explique à elle seule tous les phénomènes de la nature; accepter cette explication du monde ce n’est pas donner dans lathéisme; on peut admettre tout aussi bien que Dieu a créé la matière active; et si on l’accorde, il faut donner à Dieu la direction de ces mouvements matériels; sans quoi, on ne pourrait expliquer la merveilleuse organisation des plantes et des animaux; mais cette protestation de Toland et ce bref retour au finalisme (4 lettre. $ 17 et 5°, $ 30) sont contredits par le mécanisme exposé tout au long dans la 5° lettre, et donnent l'impression d’affirmations surajoutées et d’accommodement aux préjugés populaires. La fin de la 4° lettre a distingué entre la force motrice et le mouvement local, entre la cause et l'effet; et a noté que notre ignorance est grande touchant la force motrice; sa nature, son mode d’action sont de véritables énigmes. Le recours à Dieu non seulement comme cause originelle du mouvement, mais encore comme cause efficace de chaque mouvement particulier entraîne de fâcheuses conséquences. « En effet, outre que l’on détruit par là le système de bien des gens qui prétendent que la première impulsion donnée à la matière au commencement par la Divinité suffisait pour toujours, ‘ce serait encore de plus supposer Dieu l’auteur de tout le mal qui se commet dans le monde, quand même on me regarderait le mouvement que comme un mode. Ce
sera, par exemple, lui qui fera mouvoir la langue d’un faux témoin, la main et le poignard d’un assassin, etc. Mais pourquoi perdre du temps à réfuter ce système ? Cicéron n’a-t-l pas observé que de tout temps les Philosophes, quand ils ont ignoré la cause des choses ont eu recours à Dieu pour trancher la difficulté, ce qui n’est point la résoudre, mais déguiser adroitement sa paresse et son ignorance. La vanité ne permet point d'admettre d’autre cause que la Divinité pour les choses qu’on se sent incapable d’expliquer ». 4. $ 15.
. Le mouvement est essentiel à la matière et on ne peut l’en séparer; sans l’activité, la matière n’est que néant; c’est « un être privé de toutes les qualités sensibles, dépourvu de parties, de proportions et de tous rapports, vu que toutes ces choses dépendent immédiatement du mouvement ainsi que les formes des êtres corporels, leurs générations, leurs successions, leurs corruptions, leurs combinaisons infinies, leurs transpositions, Îles arrangements de leurs parties qui sont indubitablement des effets naturels du mouvement ou plutôt qui sont le mouvement lui-même désigné sous ces noms divers et sous ces déterminations» 5° $ 4. Les mathématiciens eux-mêmes, — Toland traduit à sa manière Leibniz et Newton—, ont senti la nécessité de cette activité intrinsèque de la matière et ils appellent effort ou tendance au mouvement, conatus ad motum. Cette doctrine permet l’économie de l’hypothèse du vide et supprime d'innombrables discussions sur la nature de l’espace; la croyance au vide venait des croyances en l’inertie de la matière et la division réelle de la matière en parties distinctes; mais d’une part le mot partie indique une relation et comme tous les mots analogues, ligne, point, infini, espace, correspond à une opération de lesprit, non à une réalité objective. D’autre part le vide n’est pas nécessaire pour expliquer le mouvement: « les exemples qu’on nous oppose de cercles formés par des boules contigües, d’un poisson sur le point de
se mouvoir dans l’eau, etc. ne prouvent rien, vu que toutes ces choses supposent un repos absolu aussi bien que la génération du mouvement, ce qui est précisément la chose en question » 5°, $ 10. Cf. Hume, Dial, II, 420, 427-434.
Cette matière essentiellement active est infinie en ce sens qu’elle n’a pas de parties réellement séparées et se mouvant indépendamment les unes des autres; elle est homogène puisque partout il y a action, étendue et solidité; elle est encore infinie en ce sens qu’il n’y a pas de mouvement local de l’univers puisqu'il n’y a pas hors de lui de points fixes « auxquels il puisse être successivement appliqué, ni aucun lieu par où il puisse passer ». $ 12.
37. L'hypothèse d’un Chaos primitif, d’où un Architecte tout puissant. aurait tiré le monde en lui appliquant les lois physiques, est inacceptable. La pesanteur et la légèreté sont des notions relatives tout comme l’at-
traction et non pas des qualités réelles; de même l’idée
d’un espace absolu où se mouvrait la matière n’est qu'une abstraction. L'activité de la matière cause les transformations incessantes des corps et les incessantes modifications des mouvements locaux sans d’ailleurs aucune variation de la quantité totale de matière ou de mouvement. Tous les systèmes grands et petits sont dans un flux et reflux perpétuels et continuellement échangent des éléments; notre corps est lui-même un exemple de cette mutation perpétuelle; « il n’y a point sur la terre entière une molécule qui n’ait fait partie de l’homme; le raisonnement n’est pas seulement applicable à notre espèce, il est également vrai relativement
à tout d'ordre d'animaux, de végétaux et d'êtres vu.
que tous ont été dissous et changés les uns dans les
autres par des révolutions continuelles en sorte que. rien n’est plus certain que chaque être matériel est
toutes choses et que toutes les choses se réduisent à une seule ». $ 16. « Mourir n’est que cesser d’être ce que
TE
nous étions auparavant, naître, c’est commencer à être ce que nous n’étions point jusqu’à ce moment ». id°. Cette transformation incessante procure au monde «< une jeunesse et une vigueur perpétuelle, qui n’est jamais suivie de déclin ou de décrépitude comme l'ont imaginé fortement quelques hommes qui n’ont consulté ni l’expérience ni la raison » id°.
On ne peut objecter que les sens nous montrent des corps en repos; les sens doivent s’aider de la raison; sans elle, ils ne peuvent que nous duper; les mouvements locaux ne se comprennent pas sans une action interne qui les produit; les particules matérielles avoisinantes se déterminent les unes les autres, cèdent ou résistent les unes aux autres; il n’y a pas inactivité absolue, mais repos apparent. Les sens sont d’ailleurs des instruments imparfaits; ils laissent échapper les mouvements trop lents; ils ne suivent pas le déplacement des aiguilles d’une montre; ils laissent échapper les mouvements trop rapides « dans lesquels nous ne voyons pas distinctement de succession comme dans le passage d’une balle de fusil ». Ils ignorent les mouvements internes dont l’existence est indéniable. « Personne n’ignore aujourd’hui la circulation du sang et de la sève. Le fer, l’or et le plomb ne sont pas plus dépourvus d’un mouvement interne que les corps que nous nommons fluides, sans cela ils ne subiraient pas les changements que l'air, le feu et l’eau leur font éprouver ». $ 18. Qu'il y ait un mouvement incessant de la matière «c’est ce que nous prouvent les bancs ou lits de pierres qui se forment, les métaux et les minéraux qui se produisent continuellement et tous les phénomènes du monde souterrain » $ 20. Newton lui-même n’a-t-il d’ailleurs pas déclaré que peut-être il n’y a pas un corps qui soit en repos absolu.
Ce mouvement incessant de la matière a souvent été expliqué par l'hypothèse d’une matière animée, qui à revêtu différentes formes, aussi peu satisfaisantes les
unes que les autres. Les Stoïciens ont eu recours à une Ame du monde corporelle répandue dans la matière, les Platoniciens à une âme immatérielle. « D’autres parmi lesquels se trouvent Straton de Lampsaque et les modernes hylozoïstes ont enseigné que les molécules de la matière avaient de la vie et conséquemment de la pensée jusqu’à un certain degré ou une perception directe sans aucune réflexion ». Héraclite, Spinoza leur ont en outre attribué l'intelligence sans se préoccuper des difficultés que leur hypothèse faisait naître, sur l’accord ou le conflit de ces molécules raisonnantes et sur ce que, dans l’homme, on ne constate de pensée qu’en un seul point alors que toutes ses molécules pensent. Les formes plastiques du Docteur Cudworth sont romanesques. « Toutes ces hypothèses sont visiblement des ruses ou des tours d’adresse dont on s’est servi pour expliquer le mouvement actuel de la matière inerte pour éviter de faire à chaque instant intervenir la Divinité et pour ne point la rendre auteur indistinctement de toutes les actions en la soumettant à une nécessité absolue et inévitable ». $ 23.
Il faut donc accepter la doctrine de la matière essentiellement active; mais peut-être demandera-t-on de définir la nature de cette action interne essentielle à la nature ? on ne le pourrait; c’est une idée simple, une idée intuitive que l’idée du mouvement, évidente par elle-même comme toutes les idées analogues. « C’est ainsi que tous les mots de l’univers ne pourraient point expliquer ce que c’est que le bleu, ni en donner une idée claire à celui qui n’aurait jamais vu cette couleur. La solidité de la matière est pareillement une idée intuitive ou indéfinissable »… si l’on entend par là... « la résistance que nous trouverons dans chaque corps lorsqu'il empêche un autre de se mettre dans le lieu qu’il occupe avant de lavoir abandonné ». $ 28. Etendue, solidité, action sont des propriétés essentielles de la matière; il peut y en avoir d’autre; mais celles-là
en sont certainement inséparables. « Aïnsi la solidité, l'étendue et l’action sont trois idées distinctes sans être trois êtres différents; ce sont des façons diverses d’envisager la même matière ». $ 29.
38. Newton avait formulé le souhait qu’une explication du monde par le mécanisme fût tentée; cette notion de matière active permet de réaliser ce souhait; elle permet aussi de mettre en pleine lumière la valeur de l'explication finaliste qui est une simple traduction humaine des phénomènes naturels. « Ces déterminations du mouvement dans les parties de la matière solide et étendue sont ce que nous appelons les phénomènes de la nature auxquels nous donnons des noms et nous attribuons des usages, des perfections ou des imperfections suivant la manière dont ils affectent nos sens ou causent du plaisir ou de la douleur à nos corps et contribuent à notre conversation ou à notre destruction. Cependant nous ne leur donnons pas toujours des déterminations tirées de leurs causes réelles ou de la manière dont ils se produisent les uns les autres, telles que l’élasticité, la dureté, la mollesse, la fluidité, la quantité, les figures et les rapports des corps particuliers; au contraire nous n’attribuons souvent plusieurs déterminations du mouvement à aucune cause du tout, comme nous le faisons dans les mouvements spontanés des animaux; car quand même ces mouvements seraient accompagnés de pensée, néanmoins si on les considère comme des mouvements, ils ont leurs causes physiques. C’est ainsi qu’un chien court après uit lièvre, ce qui vient de ce que l’objet extérieur agit avec toute sa force impulsive vu attractive sur les nerfs qui sont disposés avec les muscles, les jointures et les au-
tres parties, de manière à produire des mouvements.
divers dans le mécanisme de l'animal. Quiconque a quelque idée de l’action des corps les uns sur les autres. . par leur contact immédiat ou par les molécules imperceptibles qui en partent nécessairement et qui à cette
«connaissance joint celle des lois de la mécanique, de lhydrostatique et de l’anatomie sera convaincu que tous les mouvements par lesquels l’homme s’assied, se tient debout, se couche, se lève, marche et court. ont pour principe des déterminations propres, matérielles, extérieures et proportionnelles à leurs effets ». Ce pas- ‘sage se réfère très certainement et au passage du Phédon 98 cd où Socrate-Platon soutient la thèse contraire -et au $ 20 du Discours de Métaphysique où Leibniz cite ce passage du Phédon d’une part et d’autre part à l'hypothèse cartésienne de l’homme et de lanimal machines. Mais la thèse mécaniste n’est plus présentée exactement comme chez Descartes : tout s’explique bien par le mouvement, la quantité de mouvement restant constante; mais le mouvement traduit ici une énergie essentielle à la matière; Dieu n’a plus besoin de donner la chiquenaude initiale; le monde du mécanisme se suffit à lui-même, grâce à l'emprunt à Leibniz -et à Newton de l’idée de force interne.
Toutefois si on considère le passage ci-dessus sans le confronter avec l’ensemble des cinq lettres philoso- ‘phiques, on peut encore accepter les explications de ‘Toland; ce n’est pas un athéisme; l’explication mécaniste vaut pour les mouvements en tant qu’ils ne sont ‘que mouvements; Dieu intervient comme principe d'ordre pour régler et systématiser les divers mouve- “ments; Toland semblerait alors influencé par Leibniz et il paraîtrait assez porté à cette constatation que le mécanisme, qui l'emporte pour l’explication du détail -des phénomènes, est en définitive une vue superficielle de la nature, une explication plus complète devant s'établir par l’étude attentive de la tendance au mou- -vement. Mais Leibniz ne crut pas à son influence sur le déiste anglais et il ne fut pas dupe des protestations -qui terminent les Lettres philosophiques, et avec rai-
-son. Le recours à Dieu est bien considéré par Toland ‘comme une hypothèse paresseuse et si le lecteur des
Lettres hésitait encore, celui du Panthéisticon ne pouvait plus douter.
Dans ce curieux ouvrage, l'hypothèse mécaniste est reprise, mais sans longs développements, Toland utilisant davantage une méthode assez habile qui consiste à donner des aperçus rapides, mais aussi significatifs que possible et à promettre des développements ultérieurs, ou-à renvoyer à des écrits réservés aux initiés. A l’origine du monde il n’y eut pas le chaos; non, pas même le hasard ou la fortune; Epicure s’est grossièrement trompé. Le monde, illimité et plein, immuable en tant que tout et sans cesse en mouvement si on le considère dans ses parties; et de même éternel et toujours en voie de transformation, possède le mouvement spontané et l’intelligence. Les corps élémentaires sont des particules insécables de toute nature, des homéoméries, qui par leurs combinaisons engendrent les choses et les êtres vivants. « La force et l’énergie du Tout créatrice et régulatrice de toutes choses qui tend toujours à la meilleure fin est Dieu » 8. C’est une Providence : « nulle place n’est laissée au hasard ou à la fortune, mais tout agit spontanément et rien par contrainte ». 61. Avec Virgile, les panthéistes dont le Panthéisticon est le manuel, célèbrent lIntelligence divine diffuse à travers tous les êtres matériels et qu’ils ne distinguent pas, sinon par abstraction, de l'Univers matériel. Dieu est en chaque particule élémentaire la tendance au mouvement.
La pensée est un mouvement particulier d’une partie du cerveau; cet organe et les nerfs qui le prolongent possèdent une structure appropriée qui permet àun feu subtil, l'Ether, d'accomplir convenablement tout le mécanisme de la perception, de limagination, de la mémoire, de « l’accroissement et de la diminution des idées... Seul ce feu plus mobile que la pensée ellemême de beaucoup plus subtil que tout autre matière peut parcourir les cordes et les filaments tendus des
nerfs d’un mouvement très rapide et peut les agiter de diverses manières, selon les diverses impressions des objets sur les nerfs ». Cet Ether, ce sont les Esprits animaux, l’influx nerveux des modernes. (13).
Ce panthéisme matérialiste s'accorde avec les découvertes scientifiques les plus récentes; découvertes biologiques réalisées à l’aide du microscope et doctrine de la préexistence des germes; théorie de Copernic en astronomie ; hypothèses des révolutions terrestres de Stillingfleet, et Burnet. Il y trouve sa confirmation; ainsi l’univers matériel est Dieu, il a existé de toute éternité et cependant il se transforme toujours, faisant se succéder sans trève de nouvelles combinaisons dont chacune est pour nous élément d’un monde particulier.
39. On peut se douter de l’accueil que reçurent en Angleterre, en Ecosse et en Irlande les doctrines de Toland; dès l’apparition du premier ouvrage, ce fut un beau scandale; non seulement des théologiens écrivirent des réfutations qu’ils voulaient péremptoires contre le Christianisme sans mystère — et il y en eut au moins cinquante-quatre —, non seulement les pasteurs et leurs prêches attaquaient ce rationalisme outrancièr — on entendait plus parler dans les temples d’un certain Toland que de Dieu déclare avec orgueil Toland lui-même dans son Apologie —; mais encore le livre fut déféré dès sa publication devant le jury du Middlesex et quand par la suite Toland passa en Irlande et y tint des propos par trop audacieux dans des cafés, la cour de Dublin condamna le livre au bûcher et décréta de prise de corps l’auteur qui, prudemment, prit la fuite. Et chacun des ouvrages suivants souleva une tempête presque aussi violente. Enfin ce qui prouve lestime et la réprobation que ses contemporains res-
sentaient à son égard, c’est le prix élevé, une guinée, auquel Toland put vendre son Panthéisticon.
Les ouvrages de Toland n'avaient encore rien perdu de leur saveur de scandale à l’époque où Hume encore adolescent se préoccupait déjà du problème religieux. Ces ouvrages, malgré leurs défauts, se recommandaient d’ailleurs eux-mêmes par des qualités certaines. Leur ton est trop passionné pour qu’on puisse leur accorder une entière créance; mais il engage à la lecture; on y rencontre souvent des pensées plus brillantes que solidement fondées; mais les hypothèses y ont toujours un
certain air de vraisemblance et l’on sent derrière elles des doctrines vénérables bien différentes sans doute, mais assez proches encore. Locke et Newton, Descartes et Spinoza, Malebranche et Leibniz sont utilisés à tout moment.
Mais le mérite essentiel de Toland est d’avoir posé le problème religieux dans toute sa complexité. Les théologiens: unissaient raison et religion; ils réclamaient pour le christianisme l’épreuve de la raison; ils ne réussissaient qu'à déformer lEcriture; et c'était une confusion inextricable d’opinions individuelles. Les esprits religieux demandaient aux sciences physiques et naturelles des preuves de la Providence particulière; ils trouvaient partout des merveilles d’organisation intentionnelle et parfois ne s’apercevaient pas qu’ils renversaient le rapport de moyen à fin dans leur désir de prouver la sollicitude paternelle de Dieu pour les hommes : Aux premiers, Toland répond que la raison pourrait bien être destructrice de toute révélation et que, sans l’affectivité, l'esprit humain n’accepterait aucune proposition irrationnelle et par suite réel-
* lement inintelligible; aux seconds, il oppose la vision d’une nature soumise au déterminisme, telle que la science peut la constituer et la notion d’une Providence générale, de Lois générales qui règlent rigoureusement le détail de chaque fait particulier. Et comme
la science de son temps est encore bien insuffisante, Toland use très souvent d’indications rapides qui traduisent son pressentiment d’une science achevée, capable d’expliquer dans tous ses détails le moindre fait de l’univers.
Par là, Toland est le type le plus complet du libre penseur anglais du dix-huitième siècle; il est épris de science mécanique; il croît à l’intelligibilité totale de l'univers; il veut éliminer toute influence de la coutume et de l’affectivité pour ne plus laisser en l’homme qu’une raison; et plus logique, poursuivant jusqu’au bout l’accord entre la raison et la révélation, il ne laisse subsister qu’un petit nombre de règles plus morales que religieuses.