Certains esprits ne sont pas sans s’apercevoir que
le développement des sciences physiques peut engendrer l’athéisme. Des lois rigoureuses commandent le moindre phénomène; l'univers entier fonctionne comme un mécanisme qui se réaliserait spontanément de par ses lois propres; c’est une raison certes pour célébrer la souveraine sagesse et la toute puissance qui les a établies; mais c’en est une aussi pour reculer Dieu dans son ciel et pour étudier la seule machine du monde tenue pour autonome. Le déisme se constitue à côté du théisme; celui-ci rejette la religion révélée, mais admet tous les dogmes de la religion naturelle, existence d’un dieu personnel, d’une providence et réalité d’une vie future avec ses peines et ses récompenses. Celui-là est épris de rationalisme scientifique et rejette toute religion, naturelle et révélée; du moins dans sa forme extrême, celle que nous retrouverons plus loin chez Toland. Car, en fait, il y a autant de formes particulières du déisme et du théisme qu’il y a d'écrivains marquants et l’on passe par degrés insensibles de l’une à l’autre des doctrines nettement caractérisées.
L'esprit critique ne se contente pas d’animer les recherches scientifiques; il seconde les efforts des puritains et des presbytériens; il tient les rites et les céré-: monies de la religion établie pour de grossières superstitions; il soumet à sa critique les ouvrages anciens: pour en établir solidement le texte et il s’étonne de trouver des contradictions ou des absurdités, au moins apparentes dans la Bible, ce livre que révéraient les: générations antérieures et qui a marqué d’une empreinte indélébile les consciences anglaises; il rejette les mystères parce qu’il ne les comprend pas et les miracles parce qu’il en juge les preuves insuffisantes; et toute la religion révélée est rejetée; c’est à la raison d'établir les dogmes de la religion naturelle. Une autre raison explique encore le développement rapide du mouvement déiste; l'ignorance et la grossièreté du: bas-clergé anglican de cette époque que tous stigmatisent, ortho-
doxes et hétérodoxes, qu’un John Hales, 1584-1656, ne craint pas d’avouer en un sermon. Las de s'adresser vainement à des esprits incultes, paresseux et passionnés pour en obtenir une morale et une religion véritables, des esprits s’essaient à découvrir par euxmêmes les propositions essentielles d’une religion universelle. Les premiers déistes sont profondément religieux; il en est de mystiques comme Herbert de Cherbury, 1588-1648, qui, hésitant sur la valeur de sa doctrine, demande à Dieu un signe d'approbation et pense l'obtenir. La religion naturelle a des dogmes que tous les peuples, toutes les époques ont reconnus : Dieu existe; nous avons l'obligation de lui rendre un culte; la vertu et la pitié nous permettent de nous acquitter de cette obligation; si nous avons démérité, le repentir est le procédé qui nous fait rentrer en grâce; enfin il est une vie future où seront distribués châtiments et ré- compenses. Plus de cérémonies rituelles; l’action morale prouve la conviction sincère. Ce moralisme ne pouvait encore effaroucher les bourgeois de cette époque qui, eux-mêmes, avaient tendance à considérer la morale comme l'essentiel de la religion. Mais bientôt il se forme je ne sais quelle combinaison originale de l’esprit critique, d’un scientisme déterministe et de ce moralisme ennemi de tout rite extérieur; s’y ajoutent l’ardeur polémique et les querelles personnelles. Les controverses s’enveniment; les déistes, plus audacieux, sont accusés d’athéisme, accusation qu’ils ne manquent pas de rétorquer contre leurs adversaires; une croisade s'organise contre eux, car s’il est des esprits profondément religieux comme Berkeley et Butler qui combattent l’athéisme pour la plus grande gloire de Dieu et de l'Eglise, il est aussi des esprits pratiques qui se font une carrière de l’état sacerdotal et qui écrivent d’épaisses réfutations du déisme pour obtenir un évéché ou un bon doyenné. Et comme les déistes ne laissent pas de répliquer, les livres succèdent aux livres
à tel point qu’en 1722 dans le tome 8 de ses Mémoires littéraires de la Brande Bretagne, La Roche écrit « L’Angleterre fournirait assez de livres pour composer deux journaux dont l’un serait intitulé Bibiothèque anglaise orthodoxe et l’autre, Bibliothéque Anglaise hétérodoxe » p. 491. Le public anglais tout entier s’y passionne; le Guardian, le Spectateur consacrent des articles à ces problèmes religieux; les numéros qui les contiennent connaissent le succès et l’on en vend par jour jusqu’à vingt mille exemplaires; rien n’est plus caractéristique que cet engouement; entre la dissection du cœur d’une coquette et celle du cerveau d’un petit maître, se place une dissertation sur la Providence ou contre la superstition. C’est l’époque où des legs sont faits pour l’institution de sermons. L’honorable Robert Boyle laisse deux cents écus pour huit sermons annuels. sur la religion naturelle contre les athées et incrédules; et une madame Moyer, en laisse cent soixante pour huit sermons également contre les Ariens. Les controverses théologiques intéressent donc le grand public. -
Hume a vécu toutes ces polémiques; le grand lecteur qu’il était s’est documenté; il a pris position dans le débat; ses contemporains, orthodoxes et déistes, d'accord sur ce point, l’ont rangé, malgré ses protestations au nombre des déistes; il sera temps de décider, après l'exposé des thèses de Hume, s’ils ont eu ou non raison; pour le moment il convient de rappeler les prin-
cipes essentiels des adversaires les plus réputés, de
ceux qui ont agi sur la pensée de Hume. Ainsi se précisera pour nous l’idée que Hume n’a pu, lorsqu'il écrivait ses œuvres philosophiques, oublier les controverses
de son époque; et la confrontation des doctrines les
plus marquantes avec les siennes propres permettra dans la suite de déterminer avec la plus grande vrai-
semblance la position exacte qu’il occupe dans ces con-
troverses religieuses.