‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 11 sur 38 · C. CoLris · texte numérisé non relu

C. CoLris

40. Le Discours sur la liberté de penser écrit à l’occasion de la naissance et du développement d’une secte appelée « Libres-penseurs >» 1713, fut considéré en son temps comme un manifeste de l’athéisme. Collins y montre la nécessité de reconnaître à tous la liberté de penser, c’est-à-dire « l’usage qu’il est permis de faire de son esprit pour tâcher de découvrir le sens d’une proposition quelconque en pesant l’évidence des raisons qui l’appuient ou qui la combattent afin d’en porter son jugement selon qu’elles paraissent avoir plus ou moins de force ». 4. C’est un droit que cette liberté de penser; nous avons le droit de connaître la vérité. Dieu lui-même nous ordonne de rechercher certaines propositions et les autres ont rapport au bien de la société civile. La liberté d2 penser d’autre part est le principe de foutes les découvertes scientifiques et comme toutes les connaissanc?s sont liées, on n’en peut négliger aucune. D'ailleurs plus un ouvrage est parfait et plus il enferme de connaissances; la Bibl:, cet ouvrage parfait, ne peut être comprise que d’un

lecteur qui possède la connaissance de la chronologie, de l'architecture, de la physique, de la métaphysique et de la morale.

Et Collins de formuler cette règle de critique historique : « l’unique moyen d’arriver à la perfection de toutes les sciences et de connaître la volonté de Dieu révélée dans les livres sacrés consistant dans l'usage que nous faisons de nos pensées, cet usage doit être libre et illimité pour tous les hommes ». Rejeter la liberté de penser, c’est se condamner à accepter, par pure soumission à l’autorité, les opinions les plus extravagantes et les plus monstrueuses : l'infaillibilité d’un prêtre particulier ou d’un Concile, le pouvoir donné au prêtre de damner ou sauver les âmes; l’adoration des saints et de leurs statues. Les Prêtres sont des gens artificieux qui savent tirer parti de la crédulité de leurs fidèles : les Anciens avaient les Oracles; les Modernes ont les Miracles que l’on rencontre partout chez les païens en Siam par exemple et chez les Chrétiens, Grecs, Arméniens, Romains et Luthériens, et. sous-entend Collins, chez les Anglicans et les Presbytériens. Tous lés miracles sont d’habiles supercheries, dictées par l'intérêt.

Comment pourrait-on refuser la liberté de penser ? on ne pourrait justifier ce refus par le souci du salut des hommes, par le désir de les éloigner d'opinions erronnées et dangereuses. Contradiction grossière que de conseiller à l’homme pour ne pas tomber dans l’erreur, de ne pas se servir de son jugement seul capable de reconnaître l'erreur. La preuve de l'utilité de la liberté de penser dans le combat pour le bien se trouve dans le fait que le diable n’apparaît plus dans les pays où existe cette liberté alors que dans les autres pays, en Angleterre particulièrement, toutes les nombreuses mesures prises par le Clergé n’ont réussi qu'à multiplier les cas de possession. « On dira peut-être quê toutes les histoires qu’on a jamais faites du pouvoir du

Diable, n’ont eu pour fondement que l’imposture des uns et la trop grande crédulité des autres Hé bien soit mais qui est-ce qui fera cette objection ? » 45-46.

C’est tout spécialement pour les questions religieuses que la liberté de penser est utile; les adversaires de cette liberté estiment eux-mêmes que le salut dépend de l’opinion personnelle. Recevoir cette opinion toute faite de la tradition ou des prêtres, c’est se confier au hasard; l’établir par l’examen personnel, c’est se procurer la satisfaction et la consolation de se savoir dans la vérité; même si l’on s’égare, Dieu ne peut qu’estimer nos efforts sincères vers la vérité; il n’est pas un tyran. Au contraire quelle estime pourrait-il avoir pour le croyant traditionaliste. « En effet un homme qui néglige d'examiner sérieusement un système qu’il veut embrasser et qui l’adopte seulement sur la foi d’autrui, donne bien à connaître qu’il aurait été sans peine ou papiste ou payen s’il avait eu leurs prêtres pour guides ou si sa grand’/mère ayant été de leur religion, lui en eut enseigné le cathéchisme ». 52. Le traditionalisme a de plus pour conséquences universelles et partant nécessaires, la superstition qui s’est développée beaucouy plus depuis qu’on pourchasse le libre examen, et tout son cortège de terreurs et de pratiques inutiles et que Dieu considère peut-être comme criminelles.

Nécessité encore de la liberté de penser pour le discernement entre les vrais miracles et les impostures, pour la conversion des sauvages; en outre le libre-penseur peut se réclamer de l’exemple de Jésus-Christ luimême et de l’apôtre Paul qui ont voulu convaincre par l'évidence de leurs raisons. Cf. Hume, sa conception du scepticisme, $$ 168-169.

41. Enfin les prêtres professent des doctrines très dif-. férentes sur la nature et les attributs de Dieu, sur le nombre et l’autorité respective des Livres sacrés, sur e sens même des Ecritures sacrées; sans le libre examen qui recherche l’évidence des raisons, nul ne peut

s’y reconnaître. C’est ici l’occasion pour Collins non seulement de montrer les innombrables variations des prêtres des diverses confessions et d’apposer lun à l'autre des prêtres de la même religion, entre autres l'archevêque Tillotson et l’archevêque King, mais encore de définir les règles de la critique historique, en s'inspirant de l'opinion d’un évêque, Jérémie Tavlor. Nous avons des copies très différentes des Ecritures et on ne peut remonter à l’original puisque dès les premiers temps, il y eut une infinie diversité des Bibles. Des passages sont obseurs et servent bien plus à humilier notre raison qu’à convaincre notre foi. D’autres se doivent interprêter, d’autres ont un double sens, d’autres encore nous laissent dans l’indécision et nous pe savons s’il faut les comprendre au sens littéral, paturel ou figuratif ou au sens spirituel, allégorique ou analogique et l’on pourrait se divertir en constatant à combien de desseins divers on peut faire servir un même passage. On ne trouve aussi ni concordance, ni enchaînement entre les divers passages des Ecritures. Newton enfin confronte les Ecritures avec la raison ou avec la foi; ce sont là des critères infiniment variables et faillibles. Aussi les interprétations sont-elles diverses et contradictoires même si l’on s’en tient aux doctrines des Anglicans : Trinité divine, Résurrection, Prédestination, Eternité des tourments de l'enfer, caractère divin ou humain de l’episcopat, et combien d’autres sujets, ce ne sont que diseussions interminables, d’autant plus que des abus, des fausses doctrines se sont glissées au milieu des vraies doctrines et qu’on les distingue malaisément et aussi que les prêtres font profession de ne pas dire la vérité et qu’ils adultèrent les livres sacrés pour sauvegarder leurs intérêts. Ajoutez encore que les prêtres, comme pour servir la thèse qu'ils combattent, écrivent de gros livres de controverse où ils exposent dans toute leur force les objections et difficultés des athées, déistes, sceptiques et So-

ciniens et où ils les réfutent avec une grande indigence dialectique. C’est l’un d’eux qui vient de donner une traduction de Lucrèce, faisant connaître au grand public le seul système complet d’athéisme qui existe et de nombreux ecclésiastiques l’ont approuvé. « Après, dis-je, toutes ces fausses démarches du clergé, n’avonsnous pas tous les sujets du monde de conclure qu’il ne nous reste aucun moyen de nous former une juste idée de la divinité, que nous ne devons plus nous régler sur l’Ecriture que nous avons aujourd’hui, qu’il n’y a point de fond à faire sur le texte grec du Nouveau, Testament dont on se sert communément et qu’il est impossible de mettre nos esprits en repos dans l’embarras et les préjugés que les prêtres nous suscitent contre toutes ces vérités, qu’en renonçant absolument à suivre leurs pensées et en faisant un libre usage des nôtres ». 139.

Renonçons à suivre Collins dans la discussion des objections que l’on pourrait dresser contre l’usage de la liberté de penser; cet examen peut être en soi curieux et même intéressant; il ne sert pas notre dessein actuel. Je citerai toutefois les dernières lignes de l’ouvrage pour montrer combien l'instinct polémique l’emporte chez Collins sur toute autre tendance. Après avoir résumé la vie et les doctrines de dix-neuf sages, qui ont été en fait des libres penseurs, depuis Socrate jusqu’à l’archevêque Tillotson, Collins conclut « J’ajouterai seulement qu’il est difficile pour ne pas dire impossible de nommer un homme qui se soit distingué par son bot: sens et sa vertu et qui nous ait laissé quelque chose après lui propre à nous faire porter quelque jugement, qui ne nous ait donné des témoignages de sa liberté de penser en rejetant les opinions communément reçues; en effet tout homme de bon sens qui pense un peu, doit le faire à moins qu’on ne puisse supposer que, quand les opinions ont le dessus par un pur hasard sans aucun égard à la raison, la raison et le hasard produisent le

même effet. D’un autre côté j'ose avancer qu’il est impossible de nommer un ennemi de la liberté de penser, de quelque rang et de quelque distinction que ce soit, qui n’eut le cerveau un peu blessé et ne fut fanatique ou qui ne se soit montré ambitieux, inhumain et plein de vices abominables, en un mot qui n’ait pas toujours été prêt à tout faire, quelque mal que ce fût, sous le spécieux motif de la gloire de Dieu et du bien de l'Eglise, qui n’ait laissé des marques de sa brutalité, enfin qui ne se soit rendu l’esclave des Prêtres, des femmes ou de la fortune ». 239-240. On ne peut guère trouver de déclaration de guerre plus impertinente, bien qu’elle soit tout à fait dans le goût de cette époque. 42. Examinons à l’œuvre cette pensée libre, une fois bien entendu qu’on peut douter comme philosophe et croire comme chrétien et que la révélation peut venir au secours de la raison défaillante. La raison se laisse convaincre par l'évidence, par une vue claire et distincte des idées et de leurs rapports; toutes les fois que l’évidence fait défaut, nous n’avons plus dans l’esprit que des mots, que des sons vides de sens. Quand nous raisonnons de Dieu, nous devons donc avoir üne idée claire et distincte de son existence et de sa nature; toutefois une idée distincte peut être incomplète : c’est le cas pour l’idée de Dieu et même pour toutes les idées que nous avons des êtres réels; nous ne sommes jamais sûrs « de rassembler dans l’idée que nous avons d’un être quelconque tout ce qui contient son essence, toutes ses propriétés et affections; ét il est comme impossible qu’il ne nous en échappe quelque chose ». Nat. de l’'Ame. 176. On raisonne d’ailleurs très valablement sur ces idées incomplètes pourvu qu’elles soient distinctes et qu’on ne prétende pas obtenir des conclusions qui engagent la réalité complète; les faits sont nos maîtres dont doivent tenir compte nos hypothèses explicatives. à Appliquons cette méthode au problème de l’organi-

sation du monde. Les anciens athées, Spinoza de nos jours, n’admettaient qu’une substance dans l’univers, « la matière à laquelle Spinoza donne le nom de Dieu et Straton celui de nature >» Ame, 29. Pour ruiner leur doctrine et établir solidement la Religion, il faudrait montrer non seulement qu’il existe deux êtres d’espèce différente, mais encore qu’une création ex nihilo est possible et que la matière ne peut exister par elle-même. C’est une recherche abstruse puisqu'il faudrait pénétrer intimement dans la nature des choses. Collins ne s’en juge pas capable et se contente de la proposer « à la sagacité des savants ecclésiastiques payés pour remplir chaque année la fondation de M. Boyle ». Ame 294.

43. Cest un coup direct à Samuel Clérke qui vient de prêcher en. 1704-1705 ses sermons sur la démonstration de l’existence de Dieu et avec qui il discute de la nature de l’âme et de son immortalité. Dans cette autre question, se retrouve sous un nouvel aspect la querelle entre le mécanisme et le finalisme. Clarke vient de soutenir contre Dodwell l’immatérialité et l’immortalité de l’âme et il juge avoir donné une démonstration de ces deux dogmes; Collins le refute et un échange de tracts s’ensuit; il serait oiseux de suivre cette polémique dans le détail; il suffit ici de rappeler la position de Collins.

À supposer que l’âme soit immatérielle, opinion sur laquelle vont se faire bien des réserves; l’immortalité de l’âme n’est pas encore prouvée; pour en établir une démonstration complète, il faudrait d’abord expkiquer le vrai sens du mot substance, puis montrer en quoi consiste l'identité d’une substance; or nous ne pouvons rien savoir de la substance; l’identité personnelle qui constitue le moi vient du sentiment intérieur dont les variations sont innombrables; c’est un flux perpétuel de passions et d’idées. L’identité personnelle, n’est pas identité numérique de la substance. Essaie-t-on de se

faire quelque idée de la résurrection des corps que nous apprend la révélation. « Je suppose, que m’étant endormi, je sois mis en pièces pendant mon sommeil, et qu’au matin, toutes les parties de moi-même étant remises dans leur premier état, je me réveille comme si j'avais profondément dormi toute la nuit. Je ne doute pas, que je n’eusse alors tout le souvenir ou le sentiment intérieur que j'aurais si j'avais persévéré dans mon état ordinaire. Cette supposition est l’image de la résurrection ». Ame 261. — Y a t-il, ou non, identité dans ce cas ? — L'existence d’une âme chez l'animal est aussi fort embarrassante, et nous n’en pouvons douter en présence des faits; ou bien il faut leur accorder, comme à l’homme l’immortalité et le rendre capable d’une éternité de bonheur, ce qui a toujours répugné aux théologiens, ou bien il faut supposer que son âme est anéantie à sa mort ce qui ruine le dogme de l’immortalité de l’âme humaine. Heureusement la révélation nous tire de cet embarras. Cf. Hume, IV, 399 sqq. et I, 535 sqq.

Sur l’immatérialité du sujet de la pensée, on ne sait d’ailleurs rien de certain; notre savoir n'atteint pas la substance, et ne peut découvrir s’il y a ou non deux espèces de substances dans le monde. « Mettez un denier de cuivre dans une boîte et une bague d’or dans une autre. Comment un homme qui n’aurait d’idée ni du denier, ni de la bague, pourrait-il, au moyen d’une idée intermédiaire, connaître la différence de l’une à l’autre ? ». 275. Si l’on juge qu’il faut à la pensée un sujet simple et distinct, les atomes matériels sont de tels sujets; ils possèdent l’individualité, car on ne peut admettre l’inintelligible divisibilité de la matière à l'infini, il faut des parties réelles pour former un tout. Mais la pensée peut être aussi une de ces qualités qui résultent de l’action totale des éléments d’un système; et il y a autour de nous de nombreux systèmes de ce genre.

Une rose est composée de plusieurs parties dont cha-

cune prise séparément n’a point la faculté de produire cette sensation agréable qu’elles causent lorsqu'elles sont unies ensemble. Cet exemple, discutable et discuté par Clarke, introduit de nouvelles explications plus profondes. L'expérience nous montre que les particules matérielles sont dans un mouvement perpétuel, qu’elles entrent successivement dans différents systèmes où elles ont des propriétés différentes; la force de gravitation, la faculté végétative, la faculté sensitive, la pensée enfin peuvent être des effets de la disposition des particules matérielles bien plutôt que la cause de leur organisation. Le développement du poussin dans l’œuf s’explique par l’action de l’incubation sur la distribution des éléments matériels dans l'œuf dont le germe fait partie; « j'avoue en même temps que je ne vois point d’absurdité à supposer que par la seule vertu d’un mouvement mécanique, le corps organisé de l’animal se forme d’une telle matière inorganisée, si toutefois on peut dire que la matière de l’œuf soit inorganisée. Il est vrai qu’elle n'est ni un œil, ni une aile, ni telle autre partie du fœtus, et dans ce seul sens elle est inorganisée. Cependant elle est tellement disposée, travaillée ou organisée qu’elle peut par le moyen du mouvement, contribuer à la formation d’un pied ou d’un œil et composer ainsi la substance de l’animal. Dans l’état présent de l'univers, la matière ne doit pas être comparée à un Chaos; J’accorde qu’un ouvrage régulier ne peut être le produit du pur mécanisme et que la puissance de Dieu à tout arrangé dans un état de régularité. Comme il ne répugne pas que le corps organisé d’un animal ait été formé au commencement par un mouvement régulier de la nature et que d’autres parties de matière mues régulièrement se soient unies à ce corps il ne répugne pas plus que la formation du corps organisé de

lanimal commence aujourd’hui dans l’œuf où il y a de la matière propre à y contribuer qu’il ne répugne . qu’elle se soit faite il y a mille ans hors de l’œuf d’au-

tant qu’il est sûr que le fœtus augmente à chaque instant dans l’œuf par les nouvelles parties de matière qu'il approprie à sa substance ». Ame 126-127. cf Hume, 1, 518-523 et II, 421.

La pensée de même a peut être son origine dans Îa matière dont nous connaissons seulement quelques qualités; la pensée peut être par exemple une espèce de mouvement qui fait suite à une autre espèce; il peut y avoir, selon la terminologie de Collins, remplacement générique et non remplacement numérique des qualités les unes par les autres. Cette hypothèse, d’abord utilisée comme instrument dialectique, est posée ensuite comme acceptable. Il y a bien des rapports et des ressemblances entre le mouvement matériel et la pensée; les habitudes, le langage, la mémoire sont autant d'activités communes au corps et à l'esprit. La connaissance sensible nous met aussi en liaison constante avec le mouvement matériel. « La pensée étant une suite de l'impression de la matière sur nos sens, nous. avons tout lieu de conclure que c’est une propriété ou affection de la matière occasionnée par l’action de Îa matière comme le feu est une propriété de la matière produite par le choc de deux cailloux, ou par le frottement d’une roue et de son essieu » 210. Tout comme la matière, la pensée humaine est faite d’actes successifs et comme elle, faite de parties; elle a ses modes. comme toute autre propriété de la matière. C’est un flux perpétuel dans la pensée comme dans le cerveau; bien des souvenirs se sont perdus et si des souvenirs se conservent pendant de longues périodes, on peut admettre sans absurdité que la raison de leur persistance se trouve en des rappels intermittents qui équivalent chacun à une présentation primitive. * Au contraire la comparaison de la pensée humaine discursive avec la pensée intuitive de Dieu, être immatériel par excellence, nous montre leur disconvenance. La pensée humaine est donc une affection ou une propriété de la

matière; on ne peut d’ailleurs préciser « si elle est un mode du mouvement ou de quelque propriété inconnue ?.… c’est un secret impénétrable pour moi comme pour les autres » 213. Et lorsque Clarke objecte que le ‘sentiment intérieur nous convainc que la pensée est plus que du mouvement, Collins lui répond que nous n’avons de perception claire et distincte que des mouvements les plus simples, que nous ignorons beaucoup du mouvement qui fait vivre un arbre ou un animal et que nous ignorons tout du mouvement des esprits dans le ‘cerveau.

44, Cette solution du problème de la nature de l’âme ‘entraîne comme corollaire la négation de la liberté humaine conçue comme la puissance des contraires. Car Collins ne nie pas que nous ne puissions faire ce que nous voulons, mais il trouve que toute volition particulière s'explique par des motifs. La liberté comprise à la manière de Clarke est une imperfection et ‘une absurdité; « il entend par ces mots la faculté de vouloir ou de choisir l’un des deux contraires dans les mêmes circonstances, c’est-à-dire que, quoique j'aime mieux rester dans ma chambre que de me jeter par la fenêtre, je pouvais, dans les mêmes circonstances où j'ai choisi de rester dans ma chambre, préférer de me jeter par la fenêtre; ou en d’autres termes que je pouvais préférer ce que je n’ai pas préféré, quôique les raisons de préférence continuassent à être les mêmes. Je dis, moi, que cette faculté est une contradiction formelle >. Ame 246. La reconnaissance de cette liberté ferait tomber dans l’Athéisme « toutes ses actions (de l’homme) ont un commencement, or tout ce qui a un commencement, a nécessairement une ‘cause, et toute cause est nécessaire. En effet s’il était possible que quelque chose au monde eut un commen- ‘cement sans avoir de cause, le néant produirait quelque <hose; mais si celà pouvait être, il faudrait donc dire ‘aussi que le monde a eu un commencement sans avoir

LA CRITIQUE ET LA RELIGION CHEZ DAVID HUME lili

eu de cause; ce qui serait tomber dans la plus grande des absurdités ». Liberté, ch. III.

La nécessité qui pèse sur les actions humaines est une nécessité morale; « tout ce que je prétends prouver par là, c’est que l’homme étant en même temps un être intelligent et sensible est déterminé dans ses actions par ses sens-et par sa raison. Je suis fort éloigné de penser que la nécessité qui fait agir l’homme soit précisément la même que celle qui fait agir une pendule et d’autres êtres semblables, qui, faute d’intelligence et de sentiment, sont assujettis à une nécessité absolue, physique ou mécanique ». Lib. pref. p. ITI-IV. Cette même nécessité morale se rencontre de laveu de tous chez les animaux dont les actions sont déterminées par leurs dispositions et leurs sentiments, et qui ne diffèrent des hommes qu’en degré. De même, chez les enfants; et l’on ne peut discerner le moment où cet agent, de nécessaire, devient libre ni préciser la différence entre une action libre et une action néces- -Saire. ï

Certains soutiennent que nous avons de la liberté, puissance des contraires, une expérience intérieure qui n’est pas d’une pleine évidence même pour les libertaristes intempérants. Il n’y a là qu’une illusion dont voici l’origine; nous ignorons les causes parce que nous ne leur prêtons pas attention dans les décisions de moindre importance; dans les cas de repentir, nous ne nous analysons pas profondément et nous méconnaissons que les motifs qui déterminent l'acte avec nécessité, ne sont plus maintenant aussi pressants; que nous avons de nouvelles raisons pour nous déterminer autrement; enfin nous expérimentons journellement que nous pouvons faire ce que nous voulons, faire ou ne pas faire, ou même suspendre notre décision et nous croyons découvrir là l'indice d’une liberté d’indifférence; nous confondons absence de nécessité physique et absence de toute nécessité, même morale.

D'autres affirment l’existence de cette liberté d’indifférence parce qu’ils supposent à la thèse nécessitariste des conséquences désastreuses pour la moralité. Sans liberté, les punitions sociales et divines seraient injustes puisque les actes punis seraient nécessités; menaces, blâmes et louanges deviendraient inutiles; le remords, un luxe superflu. Il est facile de montrer que l'hypothèse de la nécessité morale est bien plus conforme, au contraire, à la morale et à la religion que la thèse adverse. Les peines sociales s'expliquent par l'intérêt social; on retranche de la société les malfaiteurs, tout comme on en retranche les fous et les contagieux. Leur punition de plus intimide ceux qui voudraient les imiter; les exemples sont utiles comme les parents le savent par une expérience quotidienne, De même menaces, blâmes et louanges sont des causes nécessaires de la conduite humaine; de tout temps d’ailleurs on a distribué des éloges pour des actionsnécessitées par le concours divin ou par la nature même d’un esprit. « La seule bonté solide et véritable naît de nos dispositions naturelles ou acquises; cette sorte de bonté est la seule sur laquelle on puisse sûrement compier parce qu’elle ne saurait jamais se démonter ou du moins fort rarement ». Libe 193.

N'est-ce pas d’ailleurs de l’incohérence de réclamer pour l’homme une liberté d’indifférence que l’on refuse à Dieu qui se détermine seulement au meilleur et en qui elle constituerait une imperfection. Ajoutons au surplus que bien des sectes chrétiennes ont accepté le dogme de la prédestination et l’apôtre Paul lui-même en était partisan. Cf. Hume, II, 181-198 et IV, 66 sqq.

45. Telles sont les principales affirmations doctrinales que le libre penseur peut établir contre le sens commun; elles ne diffèrent pas essentiellement des doctrines professées par Toland. Certains traits toutefois sont particuliers à Collins. Ce n’est plus un franc lutteur; il désire éviter les poursuites judiciaires et

attaque plus sourdement; bien que ses ruses ne trompent personne, il aime à les employer et n’en vient à l'attaque directe que lorsque celle-ci s'impose à lui; mais alors il y fait preuve de plus de malignité et dirige ses coups contre les personnes plus que contre les doctrines; c’est par exemple un lieu commun pour les déiïstes que de dénoncer la fourberie et l’ambition des prêtres; Collins ne manque pas d’y insister; et il dispense encore à ses adversaires la sottise ou la suprême méchanceté, celle qui simule la bonté et la dévotion; ce ne sont que des sots ou des coquins; on devine à cette attitude que la lutte s’est envenimée et que la calomnie est une arme familière; on s’achemine vers les invectives de Woolston et vers le recours à la force contre la pensée libertine. — Peut-être cette malignité explique-t-elle que Collins se soit tourné de préférence vers l'étude de l'esprit; car il néglige ou à peu près l'aspect physico-théologique du problème religieux pour se donner à la psychologie; il y transporte le déterminisme mécaniste lorsqu'il envisage la continuité des mouvements physiques, des mouvements cérébraux et des mouvements de la pensée. Mais il n’y a là qu’un pressentiment, ou plutôt c’est là l'expression d’un acte de foi en l’intelligibilité de la pensée dont la subtilité défie Fanalyse. Et pour éprouver sa conviction déterministe, Collins s’éssaie à découvrir la solution de problèmes particuliers s’inspirant parfois de Locke, comme dans sa doctrine de la connaissance, parfois de Leibniz pour sa thèse de la nécessité morale.

D. Métaphysique et Morale abstraites.

Samuel CLARKE 1675-1729. WoLLAsTON 1659-1724.

40. La « Démonstration de l'existence et des attributs de Dieu pour servir de réponse à Hobbes, Spinoza et à leurs sectateurs » fut composée par Clarke pour

les sermons de la fondation Boyle qu’il prêcha en 1704-1705. Elle établit la religion naturelle par le moyen d’une preuve unique et complexe de l’existence de Dieu qui combine les divers arguments classiques. Après avoir précisé que la démonstration s’adresse aux athées de spéculation, Clarke établit sa première proposition que les athées eux-mêmes acceptent : Quelque chose a existé de toute éternité; sinon il faudrait admettre que le monde actuel n’a pas de cause ou qu’il admet le néant pour cause. Qu'il y ait quelque difficulté à admettre qu’une durée éternelle est actuellement écoulée, certes; mais pour ne pas tomber dans l’absurdité des hypothèses précédentes, nous devons ladmettre; nous ne pouvons d’ailleurs raisonner solidement sur l'infini, puisque le fini n’est pas une partie aliquote de l'infini, et par suite hous ne pouvons pas arguer de notre incompréhension pour rejeter des aflirmations inintelligibles, mais que nous sommes contraints d’embrasser; à L’Etre nécessaire peut être ou un être immuable ou une succession infinie d'êtres dépendants et muables; mais cette gradation à l'infini est contradictoire; une telle série n’a pas de cause externe; elle n’a pas davantage de cause interne puisque chaque être est dépendant et n’enferme aucune nécessité de nature ou d’essence. L’Etre immuable, indépendant et éternel existe par soi-même; exister par soi-même, ce n’est pas s'être produit soi-même, ce qui serait une absurdité: c’est exister en vertu d’une nécessité absolue, originairement antécédente dans la nature même de la chose qui existe; antériorité logique, non temporelle, antériorité « dans l’ordre naturel de nos idées et suivant notre manière de concevoir ». Or les idées de l’infinité et de l'éternité sont si bien imprimées en mon âme que je ne puis m'en défaire, et comme les attributs n’existent que par l’existence de la substance à laquélle ils sont

inhérents je ne peux supposer, sans contradiction, qu’il n’y à pas d’être dans l’univers qui ne possède ces attributs. C’est là une vérité aussi certaine que la relation d'égalité entre deux fois deux et quatre. L'idée d’un être dont on ne saurait nier l'existence sans tomber dans une contradiction manifeste est la première et la plus simple de mes idées à laquelle je ne pourrais - renoncer sans renoncer entièrement à la faculté de penser; c’est l’idée d’un Etre très simple, éternel, infini et indépendant.

C’est là une preuve à la portée de tout homme sensé, -qui reprend l’argument ontologique en en modifiant la forme pour le rendre plus solide. L’idée nominale, la simple définition de l’Etre nécessaire, ne peut prouver que la possibilité de cet Etre; pour affirmer son existence, il faut en outre montrer qu’il y a une liaison étroite entre la possibilité et la réalité; il est plus simple et plus convaincant de démontrer lexistence de l’'Etre nécessaire en montrant d’une part l’absurdité de l'affirmation contradictoire et d’autre part l’impossibilité absolue de rejeter les idées d’éternité et d’immen- -sité qui sont les modes ou attributs de l’Etre nécessaire actuellement existant. Cf. Hume I, 396 note.

47. L’Etre premier, incréé, indépendant et éternel ne peut être le monde matériel; celui-ci n’existe pas nécessairement « car la nécessité absolue d’exister et la possibilité de ne pas exister étant des idées contradictoires, il est évident que le monde matériel ne peut pas exister nécessairement, si je puis sans contradiction concevoir ou qu'il pourrait ne pas être ou qu ‘il pour- rait être tout autre qu’il n’est aujourd’hui. Or qu'y a-t-il de plus facile à concevoir que celà ? Soit que je consi- dère la forme de l’univers avec la disposition et le mou- vement de ses parties, soit que je fasse attention à la matière dont il est composé, sans aucun égard à la forme qu'il a maintenant, je ne vois rien que d’arbitraire.. J’y trouve à la vérité une nécessité de conve-

nance c’est-à-dire que je reconnais qu’afin que l’univers fut bien, il fallait que ses parties fussent dans l’ordre où nous les voyons aujourd’hui. Mais je ne vois pas la moindre apparence à cette nécessité de nature et d’essence pour laquelle les athées combattent ». Il pouvait y avoir plus ou moins d’étoiles ou de planètes, plus ou moins de plantes et d’animaux et ceux-ci auraient pu être de forme et de grandeur différentes.

La doctrine de Toland que la tendance au mouvement, le conatus ad motum (Cf. $ 36), est essentielle à la matière ne soutient pas l'examen; s’agit-il d’une - tendance au mouvement d’un être déterminé, « il n’y a rien dans la nature d’aucune des parties de la matière qui puisse la déterminer à se mouvoir d’un côté plutôt que d’un autre nécessairement et essentiellement »; s’il s’agit d’une tendance au mouvement dans tous les sens indifféremment, le repos éternel doit en être la seule conséquence. Se contente-t-on d’admettre l'existence nécessaire de la seule matière en laissant au hasard le mouvement et la forme de l’univers, on ne soutient pas une opinion plus solide et les athées ont délaissé cette hypothèse extravagante; en effet ou bien dans son existence nécessaire, la matière enferme le pouvoir de gravitation, ou bien elle ne l’enferme pas; si elle ne l’enferme pas, le mouvement n’est pas nécessaire et il ne pourrait apparaître dans un monde purement matériel; si elle l’enferme, il faudra que dans ce monde matériel, il y ait du vide comme l’a montré / Newton et si le vide existe, la matière ne possède plus l’existence universelle; si elle absente de quelque lieu, elle peut l’être de partout.

Le spinozisme tombe devant cette critique; car son auteur, bien qu’il ne soit exprimé en termes obscurs, a soutenu en définitive que l’Etre unique et nécessaire, existant par lui-même était le monde. matériel.

Il faut bien se garder de confondre les thèses de l’athéisme moderne et celles des philosophes anciens

qui soutenaient l'éternité du monde matériel; ceux-ci admettaient l’existence d’une intelligence suprême qui gouverne l'univers. Ocellus Lucanus que les déistes ont voulu accaparer pour son autorité et son antiquité, semble parfois soutenir lexistence nécessaire de ce monde; mais il en donne des raisons si pauvres qu’on ne peut les prendre au sérieux et ailleurs il dit explicitement que tout en ce monde doit son existence et sa perfection à l’action d’un esprit éternel et tout puissant. Aristote et Platon ont eux aussi admis l’action d’une intelligence divine sur le monde matériel.

Quant aux philosophes qui ont admis la coexistence de deux principes éternels et indépendants, ils ont soutenu une opinion absurde, comme on le montrera par la suite.

Puis, vers la fin du chapitre IV, Clarke émet une opinion tout à fait curieuse; il n’y a pas intérêt à démontrer l'impossibilité de l'éternité du monde; les athéés pourraient rétorquer l’argumentation, et lutiliser pour prouver l'impossibilité de léternité de tout être quel qu’il soit, même Dieu; il leur suffirait de dire que nous n’avons aucune notion précise de l'éternité; car € il n’y a ni nombre ni quantité qui puisse être partie aliquote de l'infini; il n’y en a point qui puisse entrer en comparaison avec l'infini ni avoir aucune proportion avec lui, ni servir de fondement aux arguments où il est question de l'infini ». L’agnosticisme que Clarke avait indiqué dès le début de la démons- tration se retrouve ici beaucoup plus précis; et le cinqième chapitre va en affirmer l'étendue: l’essence de l'Etre nécessaire nous est incompréhensible; il en est de même pour-toute chose; aussi ne faut-il pas s’en alarmer dans ce cas particulier de l'Etre nécessaire et infini. « La substance ou l'essence de toutes les autres choses nous est entièrement connue; je n’en excepte pas même les choses que nous voyons, que nous touchons et que nous croyons le mieux connaître. Il n’y a

point de plante, si petite et si méprisable soit-elle, point de vil animal qui ne pousse à bout et ne confonde le génie le plus profond et le plus sublime, que dis-je l'essence des êtres inanimés les plus simples et les plus communs a pour nous des profondeurs et des ténèbres impénétrables. Quelle extravagance donc de faire servir l’incompréhensibilité de la nature de Dieu à combattre son existence ? « C’est là sans doute une réponse

Christianisme sans mystère de Toland; et Clarke, pour mieux réfuter, épouse les idées de son adversaire. Celui-ci a reproché à la religion révélée de parler de mystères inintelligibles pour la raison humaine; mais il en est de même pour toute la nature; nous n’atteignons l’essence d’aucun être, d’aucune chose; nous en connaissons seulement certaines qualités et personne ne parle de mystère ici, ni d’intelligibilité. Tout est donc rationnel même si en fait tout nous est incompréhensible dans son essence; une raison plus puissante que la nôtre ne serait pas arrêtée. Clarke retourne l’argumentation; on nie l’existence de Dieu parce que son essence nous est incompréhensible; mais toutes les essences sont incompréhensibles et on ne songe nullement à nier l’existence de toute réalité substantielle.

Toland croit à la rationalité de l’univers et il postule

que tout ce qui est, est rationnel; Clarke s’incline devant l’immensité de Dieu et montre qu’on peut être certain d’une existence sans en comprendre pleinement la nature. Les mêmes faits sont utilisés par les deux adversaires pour établir des conclusions toutes différentes.

48. Certains attributs de Dieu peuvent toutefois se démontrer. L’Etre nécessaire est éternel, c’est-à-dire qu’il jouit actuellement et parfaitement d’une vie sans fin, « interminabilis vitae tota simul et perfecta possessio ». Il est infini en plénitude comme en immensité, sans que d’ailleurs nous puissions comprendre la nature de cette ubiquité, et que nous sachions seulement

qu’il n’est pas infini à la manière de l’espace divisible, il est également présent en tout point de l’immensité. Il est unique, car on ne peut supposer deux ou plusieurs natures différentes existantes par elles-mêmes nécessairement et indépendamment puisque, en raison même de leur indépendance, on est amené à les considérer chacune comme existant seule. Et Clarke, de condamner le dualisme d’un Dieu et de la matière éternelle tel que les anciens le professèrent, et d’insister encore sur l’absurdité du spinozisme.

L'Etre nécessaire est aussi une Intelligence et c’est là le point essentiel de la discussion contre les athées; mais ici Clarke abandonne sa méthode de démonstration à priori qui ne peut lui servir puisque nous ignorons la nature dernière de l’Intelligence et que par suite nous ne pouvons établir de liaison nécessaire entre l'existence par soi et l’intelligence. Il nous renvoie au spectacle du monde pour y découvrir que sa cause est souverainement intelligente et sage; on accorde à la cause des perfections au moins égales à celles de l'effet; ily a dans ce monde des êtres intelligents dont l’intelligence ne peut s’expliquer ni par la génération, ce qui reculerait simplement le problème, ni par la matière, connaissance et réflexion sont des perfections distinctes et séparées de la matière; la réflexion nous montre au surplus que les qualités secondes, sons, couleurs, etc., ne sont pas des effets du mouvement et de la figure étendue, qualités premières; celles-ci ne sont que les occasions de celles-là. D’autre part il y a de l’ordre dans lunivers, Descartes a échoué dans sa tentative pour expliquer la vie des plantes et des animaux par un pur mécanisme; l’hypothèse d'Epicure désormais abandonnée par les athées est contredite par les découvertes de la physique et de la biologie. Enfin l’existence du mouvement ne peut s’expliquer sans une Cause intelligente. Supposons le mouvement éternel; ou de toute éternité le mouvement a été produit par

un être intelligent et éternel, où il est nécessaire par lui-même; mais aucune particule matérielle ne pourrait être en repos; et cependant comme partout il y aurait détermination de mouvement, ces tendances s’annuleraient réciproquement et ce serait le repos absolu, conclusion contredite par les faits; — ou encore le mouvement ne serait pas nécessaire; il n’aurait pas. de cause extérieure; mais à l'infini il y aurait communication de mouvement. Cette dernière hypothèse n’étant pas intelligible, nous devons accepter la première : il y a une cause intelligente et éternelle. du mouvement. Cf. Hume, IT, 431 sqq.

L’être nécessaire est une cause libre; une intelligence sans liberté n’est pas une véritable intelligence qui est activité même. Soutenir aussi que Dieu se détermine toujours et immanquablement à faire ce qui est au fond et généralement le meilleur, c’est accorder que toutes. les choses du monde existent également par elles-mêmes, c’est affirmer que dans le monde il n’y a rien de contingent; mais les faits s'inscrivent en faux contre cette affirmation; le nombre et le mouvement des planètes, le nombre, les formes et l’organisation des végétaux et des animaux ne sont pas nécessaires, et nous pouvons les supposer tout autres qu’ils ne sont en fait. On peut certes discerner dans le monde une nécessité de convenance, mais celle-ci résulte de l’activité d’un être bbre. Le nier, c’est retomber dans les erreurs de Spinoza, c’est ou nier que le monde pourrait être autre ou s’embarrasser dans un progrès à l'infini.

L’être nécessaire possède une puissance infinie; non qu’il puisse créer des réalités qui impliquent contradiction. « Le pouvoir de faire qu’une chose soit et ne soit pas en même temps n’est pas un véritable pouvoir; . c'est une pure contradiction »; c’est un pouvoir de créer la matière, un pouvoir de eréer des êtres immatériels, intelligents et libres; et cette création entraîne par corollaire l’existence du mal puisque les créatures.

sont nécessairement imparfaites et qu’elles sont libres, et que la beauté de l'univers réclamait une hiérarchie de créatures.

L'Etre nécessaire est infiniment sage, il possède toutes les perfections morales qui conviennent au souverain gouverneur et au souverain juge du monde; et l’homme ne doit pas le censurer à tort pour l’inégale répartition des biens et des maux; ne devons-nous pas juger de l’ensemble de sa conduite et considérer à la fois le présent, le passé et le futur et comme cette connaissance totale ne nous est pas donnée, il nous faut nous confier à sa Providence.

49. C’est un corollaire de l’Existence de Dieu que le dogme de l’immortalité de l’âme. Quand nous considérons la vertu et le vice dans leurs rapports à l'esprit humain, nous trouvons que rien n’est plus profitable en soi que la vertu, que rien n’est plus nuisible en soi que le vice pour lesprit humain, pour Findividu et pour la société; cependant l'expérience nous révèle que cet ordre naturel n’est pas respecté; les méchants. échappent à tout châtiment, même aux remords; ils: vivent heureux; le juste est opprimé et même lorsque s’appesantissent sur le monde des châtiments où l'on reconnaît la main de Dieu, les justes sont frappés en même temps que les coupables. « Il faudra dire ou que toutes les idées que nous nous faisons de Dieu sont fausses, qu'il n’y a point de providence, que Dieu ne voit point ce que font les créatures, que s’il le voit, il ne s’en met aucunement en peine, ce qui porte des. coups mortels à ses attributs moraux et mine son existence même, ou il faudra conclure que de toute nécessité il doit y avoir après cette vie un état où les récompenses et les peines seront distribuées à chacun selon ses œuvres et où toutes les difficultés qu’on fait maintenant sur la Providence seront pleinement éclaircies. par une disposition de la justice qui sera égale et impartiale; or j'ai déjà prouvé distinctement et en détail

qu'il y a un Dieu et une Providence, j'ai fait voir que Dieu est un être revêtu de toutes les perfections morales et qu’il exige de toutes les créatures raisonnables qu’elles conforment toutes leurs actions aux règles de la justice. C’est donc une chose directement démontrée qu’il doit y avoir un état à venir de peines et récompenses ». (Devoirs immuables, chap. VII).

Deux raisons additionnelles confirment que le dessein de la Providence est bien de faire régner la justice dans la voie future; on tire l’une de l’existence même des hommes, c’est-à-dire d’êtres qui possèdent la distinction éternelle et immuable entre le bien et le mal; et l’autre, de la structure de l’univers où tout est manifestement établi à l’usage de l’homme, comment dès lors admettre que Dieu n’a créé l’univers que dans le dessein « de perpétuer à l'infini des êtres d’une durée aussi courte, condamnés à passer le peu d’années qui composent leur vie dans un affreux désordre et une confusion étrange et à tomber ensuite dans le néant ». Id.

. On pourrait encore utiliser des arguments moins forts, mais qui donnent cependant une haute probabilité à la doctrine de l’immortalité; la simplicité et l’immatérialité de l’âme en entraînent l’immortalité; Dieu n’a pas mis en vain dans le cœur des hommes un désir ardent de l’immortalité, ni établi une conscience morale dont le jugement demeurerait sans conséquence; l’homme est capable de répondre pour ses actions; il a jugement réfléchi, connaissance de la loi et liberté: sa responsabilité n’a pas non plus été établie en vain. (Hume critique Clarke et ses adversaires I, 517 sqq).

50. En elle-même, la Démonstration de lexistence de Dieu n’est pas probante; elle voulait approprier à l'esprit anglais les preuves cartésiennes: elle en a laissé évaporer toute la force et, si elle donne l’impression d’une dialectique savante, elle paraît aussi quelque peu forcée et arbitraire. Descartes partait d’une idée réelle,

de la plus réelle de toutes, celle de l’Etre parfait, que l'esprit humain expérimente en lui; car c’est bien une expérience que procure la lumière naturelle, l’intuitus mentis, un véritable contact avec les essences; ce contact nous fait connaître avec distinction les natures simples et nous donne des natures complexes au moins une idée claire. Clarke part du monde matériel et s’embarrasse aussitôt dans les difficultés de linfini quantitatif dont il ne sort que par un aveu d’igncrance. Cet agnosticisme devient général; la nature de Dieu nous est incompréhensible; ce n’est pas une raison pour en rejeter l'existence; toute réalité est pour nous, en définitive, incompréhensible et nous ne songeons pas à nier l'existence du monde. On ne peut guère saper plus maladroitement ses propres démonstrations; si la raison ne connaît que des qualités, c’est-à-dire des apparences, comment spéculerait-elle valablement sur l'être lui-même ? C’est arbitrairement par suite que Clarke décide de rejeter la thèse matérialiste; nous ne comprenons pas mieux l'éternité écoulée d’un être nécessaire que léternité écoulée d’une série causale nécessaire en tant que série.

Mais une conviction si ardente s'exprime par cette démonstration qu’elle fait oublier les faiblesses dialectiques, qu’elle dut asseoir plus fermement en leurs croyances les auditeurs et les lecteurs contemporains. Clarke en acquit un grand renom : autour de lui se groupèrent des controversistes fameux comme son biographe Whiston, et de jeunes étudiants, Butler, Hutcheson, Kames, Collier. Son frère, John Clarke, dut sans doute autant à la célébrité de son aîné qu’à son renom personnel, l'honneur de prêcher les sermons Boyle en 1719. Et bien que Clarke fut un chrétien convaincu, il devint pour Voltaire le représentant même du Déisme parce qu’il avait prêché cette Démonstration et établi les fondements de la religion naturelle.

Page 1