‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 12 sur 38 · L'ouvrage de Wollaston, l’Esquisse de la religion · texte numérisé non relu

L'ouvrage de Wollaston, l’Esquisse de la religion

naturelle, 1722, fut tout aussi populaire; c’est un excellent manuel; de l’aveu de l’auteur, la matière est tirée des nombreux ouvrages qui ont déjà défendu la cause de la religion; seul est original l’ordre des pensées;

peut-être aussi quelques points sont-ils traités de ma-

nière plus personnelle. La belle ordonnance de cet ou-

vrage, divisé en sections et propositions, la facilité d’un

texte où l’on retrouve des pensées familières expliquent l'immense succès de librairie obtenu par lEsquisse; on en vendit en quelques années dix mille exemplaires; vingt-huit ans après son apparition, une septième édition était nécessaire. Hume a nécessairement connu l'ouvrage; il y fait allusion au début du troisième livre du Traité où il critique les thèses que Wollaston s’attribuait en propre : l'identification du vrai et du bien. Il, p. 238 sqq, note.

« Le fondement de la Religion consiste dans la différence qui est entre les actions des hommes et qui les distingue en bonnes, mauvaises et indifférentes ». 6. < S’il y a un bien et un mal moral tel que nous les avons distingués, il y a conséquemment une Religion et cette Religion peut être très proprement appelée naturelle. Par le mot de Religion, je n’entends autre chose qu’une obligation de faire ce qui ne doit pas être fait; et dans le mot d’actes je renferme également ceux du corps et de lesprit. Il y a donc une religion s’il y a des choses dont les unes doivent être faites et dont les autres doivent être omises; or il paraît évidemment par ce que nous avons dit touchant la moralité du bien et du mal qu’il y a réellement de ces choses. En un mot puisqu’il y a une religion qui suit la distinction du bien et du mal moral, puisque cette distinction est fondée sur le rapport que les actions des hommes ont avec la vérité, puisque aucune proposition ne doit être véritable si elle n’exprime pas les choses comme elles sont naturellement; il faut par conséquent qu’il y ait une religion fondée sur la nature et qui peut à ce compte-

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là être très véritablement appelée la religion de la nature ou religion naturelle. » 75-76.

Ainsi Wollaston lie intimement morale et religion, ce qui explique le succès de son Esquisse auprès des Anglais de l’époque du Bon sens. Il y a un ordre des choses dont Dieu est le créateur; cet ordre est la norme du vrai et du bien; on ne doit pas nier, soit en paroles, soit en actes, soit par commission, soit par omission, une proportion vraie, conforme à la réalité; ce serait se révolter contre la volonté divine; ce serait nier l’infaillibilité de la connaissance divine qui a connu de toute éternité la vérité et la réalité comme telles; ce serait nier aussi la grande loi de la nature, la loi de la raison. Toute faute morale est donc une erreur; le bien, tout comme la félicité, est atteint par qui se laisse guider par la raison.

Celle-ci est « une espèce d’instrument général applicable aux choses et aux cas particuliers à mesure qu’ils s'offrent à nous ». 131; elle est la faculté des idées abstraites, « idées logiques, métaphysiques et mathématiques qui ne se bornent point aux choses particulières et industrielles, mais qui renferment des classes et des espèces entières ». Id. Ces idées sont complètement connues de l'esprit dont elles sont les modifications, « car elles ne peuvent être idées de Pesprit, qu’en tant que lesprit en a ou en peut avoir la perception. Il faut par conséquent qu’il aperçoive tout ce qu’elles sont; c’est là les connaître entièrement ». 132. Sans doute nous avons de fausses notions des choses; les coupables sont les organes gâtés ou défectueux ou déformateurs qui nous transmettent nos informations; l’esprit connaît sans erreur possible ses propres idées qui lui sont immédiates. En même temps que les idées, la raison saisit immédiatement aussi certaines relations entre les idées. « Telle est l’évidence des vérités généralement connues sous le nom d’Axiomes. Telle est peutêtre celle de quelques courtes démonstrations ». 135.

Les relations médiates qui ne se présentent pas d’abord à l’esprit, sont découvertes par le moyen des relations immédiates.

Cette théorie de la connaissance s’apparente nettement avec la conception cartésienne qu’en disciple de Clarke, Wollaston essaie d’adapter à la mentalité anglaise. Mais la raison ne nous fournit plus toujours la vérité par une expérience suprasensible; elle utilise et prolonge en quelque sorte l’expérience sensible.

La droite raison nous conduit à la connaissance de plusieurs vérités. « Si cela n’était pas ainsi, les facultés de notre âme, les plus nobles facultés qui soient en nous, seraient entièrement vaines ». 153. Ce recours à la finalité s’imposait pour un théologien de cette époque; la même idée intervient encore pour accorder la primauté sur les sens à la raison. « Le gouvernail ne serait pas mis à un vaisseau si on ne devait pas s’en servir, de même la raison n’a pas été communiquée à une substance pour être simplement négligée et laissée inculte. I est certain qu’elle ne peut être employée à d'autre usage qu’à celui de commander : telle est sa nature ». 162. La raison toutefois ne découvre que les vérités de spéculation; les choses de fait sont connues par les sens dont le témoignage peut être considéré comme certain quand il n’y a pas de raison contraire. En outre il y a des questions où nous ne pouvons obtenir que la probabilité et Wollaston énonce les règles qui permettent de juger de la probabilité et indique les principales causes d’erreur, esquissant ainsi une critique du témoignage : Tenir pour probable ce qui s’accorde avec le cours de la nature au jugement de la raison; accorder à une observation habituelle une autorité incontestable, tant qu’il n’y a pas de raison particulière de la rejeter : chaque matin on attend le lever du soleil; on affirme la mortalité de toute créature. S’il manque à la fois la connaissance de la nature et lattente fondée sur l’observation, s’en remettre au témoi-

gnage des personnes que nous estimerons les meilleures connaisseuses et les plus morales, les avis des vieillards, les apophtegmes et apologues, les histoires écrites par des auteurs éclairés et sincères sont particulièrement recommandables. Les principales causes d'erreur sont le manque de capacité, l'absence du.jugement, l’inaptitude au raisonnement, les défauts de la mémoire et de l’imagination, l’excès de confiance visà-vis du témoignage des sens; les préoccupations d’affaires, les appétits, passions et préjugés, la mauvaise présentation des opinions, enfin la négligence à l’égard d'une explication convenable des termes dont nous nous servons; en bref le défaut d'intelligence, la précipitation, la prévention et le verbalisme; ce sont les causes indiquées généralement; notre tâche est de les dénoncer en nous comme en autrui.

52. La section V, la plus importante de louvrage traite des vérités qui se rapportent à la Divinité; on y retrouve des doctrines éternelles.

Il faut à l’univers une cause première indépendante et comme la chaîne infinie des causes et des effets peut se considérer comme une seule réalité infinie, cette cause originelle doit posséder une force infinie, elle ne doit son existence qu’à elle seule; elle est absolue, nécessaire. « Car il faut ajouter à ce que nous avons dit que sans un tel Etre, il ne peut y avoir aucune autre sorte d’êtres puisque l’univers n’aurait pu se produire, une partie de cet univers n’aurait pas pu se créer premièrement soi-même et créer ensuite l’autre partie parce que ce serait supposer une action à un être avant même qu’il existât ». 219. L'existence faisant partie de l'essence de cette cause, celle-ci est éternelle : elle est infinie parce que rien ne vient limiter son existence.

Nous ne pouvons comprendre entièrement la manière d’être de cette cause. « Les idées complètes de l'Eternel et de l’Infini sont au-dessus des esprits finis comme sont les nôtres ». 222. Nous pouvons toutefois.

‘affirmer que cet Etre Suprême « doit exister de la meil- Jleure et de la plus noble manière d’exister dans un degré infini ». 224. Cette existence parfaite est comme épuisée par l’être suprême; il ne peut y avoir deux êtres parfaits, si par impossible on admettait leur existence, où ‘il seraient homogènes et ils se confondraient en raison de leur perfection même, où ils seraient hétérogènes et ils se détruiraient réciproquement si leurs qualités étaient contraires; l’hypothèse du manichéisme doit donc être écartée.

On peut sans y recourir expliquer la présence du mal dans l’univers; le bien et le mal moral dépendent de l'activité humaine; le mal physique est le contraire inséparable et la condition du bien physique; le nombre des maux est inférieur à celui des biens; beaucoup viennent aussi de nos propres fautes; les uns sont des punitions; d’autres des remèdes; d’autres encore des ‘épreuves qui nous procurent la félicité. Enfin le mal vient encore de l’imperfection des créatures, l’homme par exemple ne peut se débarrasser de ses passions et de ses inclinations animales. Demande-t-on pourquoi Dieu a créé des êtres imparfaits ? c’est « une demande trop hardie et trop abstruse uour nous amener à y répondre. Si ce monde est fait pour servir de palestre où les hommes doivent exercer leurs forces et leurs fa- -cultés et se préparer par là à une meilleure vie : eh ! qui peut prouver qu'il ne l’est point ! Si dis-je, le monde est notre palestre, nous y devons rencontrer des -difficultés, nous devons avoir des tentations à combattre pour avoir en elles les occasions de nous exercer ». 230. « Enfin s’il y a des maux dont l’homme ne connaisse pas la véritable origine, s’il voulait néanmoins réfléchir sérieusement sur les marques de bonté, de sagesse.et d'équité, qu’il lui est facile de voir dans les exemples qu’il comprend ou qu’il peut comprendre, pourrait-il douter que les mêmes perfections ne pré-

vaillent dans les mystères de la nature dont il ne peut sonder la profondeur ». 231.

Cet Etre suprême est l’Auteur de la Nature; les évenements ne se produisent que par son action ou sa permission; il y a des agents libres, mais ils tirent de Lui leur puissance d’agir; la conciliation entre la toute puissance divine et la liberté de ces agents se fera lors de l'examen de la doctrine de la Providence. Dieu est le nom que l’on donne à l’Auteur de la Nature; il ne peut être corporel, la divisibilité et la mutualité essentielles aux corps répugnant à sa nature. On ne peut lui attribuer ni l’espace ni la durée infinis qui sont de pures abstractions, des manières de néants; on ne peut l'identifier à l'Univers, à l'assemblage des êtres finis qui devraient alors se confondre, ce que l'expérience dément ainsi que notre sentiment personnel.

53. La matière étant inerte et inactive, le mouvement doit lui venir d’une cause étrangère; le premier moteur ‘doit être incorporel, c’est Dieu; c’est lui l’auteur de tous les admirables mouvements du monde; partout ce ne sont que merveilles. Bien que nous ne puissions comprendre le mode de production des choses et des êtres, que l'expérience seule nous révèle le mode d’opération des causes et seulement de façon très grossière, que nous ne pouvons guère les exprimer qu’en termes très généraux, « nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître qu’il y a de certaines méthodes fixes auxquelles les causes et les effets se conforment comme à autant de modèles, avec la dernière exactitude. Les mêmes causes, accompagnées des mêmes circonstances, ont toujours les mêmes suites ». 264. Une telle ordonnance ne peut être l'effet du hasard; le hasard n’est qu’un nom qui déguise notre ignorance des causes; elle n’enferme pas de monstres véritables; il n’y a pas d’irrégularités dans la nature; on n’y trouve rien d’inutile; les exceptions apparentes résultent encore du jeu des lois naturelles quand n'intervient pas l’activité

des agents libres. Le destin, la nature ne peuvent pas plus que le hasard, être les causes de l’harmonie de l'univers; le destin est enchaînement des causes et des effets; ne faut-il pas une cause première pour expliquer cet enchaînement. Le mot nature est ambigu; en aucun sens, il ne peut s’appliquer au principe de l’ordre dans l’univers; s’il désigne la constitution même de l'univers ou l’idée et comme le plan du monde, il désigne un effet qu'il faut expliquer; si, les lois du monde, celles-ci supposent un législateur; lui donnet-on un sens analogue à celui du mot « habitude », ïül ne désigne plus qu’une abstraction, l’ensemble des natures particulières. C’est très improprement et par ellipse que le mot est pris dans le sens « Auteur de Ia nature », il faut rejeter cette extrême licence du langage.

Dieu qui a créé le monde le gouverne par sa Providence, par la Providence générale et la Providence particulière. La Providence générale distribue dans le monde toutes les espèces animales et végétales, à la place qui convient à leur nature et à leurs besoins respectifs. L’affirmation d’une Providence particulière établit une doctrine beaucoup plus importante; Dieu s’inquiète des besoins et des demandes de chaque individu sans recourir continuellement au miracle; il possède én effet la prescience et connaît infailliblement l’avenir (et cette connaissance comme toute autre n’altère pas la nature de l’objet connu; un acte libre connu à l'avance n’en reste pas moins libre); il peut donc dès l'origine des temps prescrire des lois et disposer l’enchaînement des causes et des effets pour satisfaire à chaque événement particulier. Ne conëtate-t-on pas qu’en gros les hommes sont récompensés ou punis dans leur santé, leur tranquillité et leur bonheur par le cours ordinaire de la nature. Les hommes eux-mêmes ne peuvent-ils constituer un vaste système où la contrariété des intérêts et des inclinations permettrait

Jadaptation de chaque destinée particulière au plan général de l’histoire humaine. Dieu n’a-t-il pas encore la ressource d’agir sur les esprits humains par une inspiration immédiate analogue à ces clartés soudaines qui nous surprennent sans qu’on puisse leur.assigner une cause certaine. N’a-t-il pas de plus commis à notre surveillance des êtres supérieurs qui peuvent nous conseiller et même intervenir efficacement, bien que secrètement, dans nos affaires ? Je ne voudrais point qu’on croit que j’affirme positivement que les choses sont réellement de la manière dont je viens de les expliquer où que je prétends forcer les autres à adopter mes pensées : mon unique dessein est de faire voir comment je m'efforcé à étendre mes propres conceptions », 361, déclare avec modestie Wollaston; mais il affirme sans “aucune hésitation que Dieu exerce sa Providence particulière, sinon l'Etre suprêmement raisonnable se contredirait en traitant les hommes vertueux comme des méchants. « Je conclus donc qu'il est aussi certain qu’il y a une providence particulière qu’il l'est que Dieu est doué d’une raison parfaite. Car si les hommes doivent être traités selon la raison, il faut les traiter suivant ce qu’ils sont : les hommes vertueux, justes, pleins de bonté, etc., les hommes vicieux, cruels, injustes, etc, suivant ce qu’ils sont les uns et les autres leurs différentes conditions doivent être prises et considérées pour ce qu’elles sont : et c’est ce qui ne saurait se faire sans une Providence particulière ». 364. - Ainsi la Providence particulière doit exister encore qu’on ignore tout le détail de ses opérations. L’enthousiasme de cette foi éthico-religieuse a vite fait des objections. « Les gens de bien sont très souvent accablés de malheurs, de peines et de persécutions tandis que l’impie et l’homme cruel tiennent le dais et qu’ils sont dans la prospérité ». IL 1-2 Savons-nous bien . quels sont en réalité les méchants et les gens de bien; nous hésitons parfois et parfois nous nous laissons

prendre aux apparences, nous ne savons guère mieux ce qui est bonheur et malheur en raison de la subjectivité du plaisir et de la peine. En outre les hommes constituent comme de vastes familles et sont soumis à un sort commun; le méchant a aussi sa part de la prospérité générale. Enfin on suppose non sans raison qu’il y a une vie future. « C’est peut-être comme j'ai toujours été porté à le croire pour nous convaincre de la certitude d’une autre vie que les exemples de cette nature ont été si fréquents. Car c’est non seulement se rendre coupable de blasphème mais être encore réduit à soutenir la plus grande absurdité possible, de faire de Dieu un être déraisonnable, plutôt que d’avouer qu’il y aura une autre vie après celle-ci; ce qui démontre à mon avis bien clairement la vérité de cette vie future » II, 15-16. Ainsi l’injustice apparente des conditions terrestres ne dément pas la justice de Dieu. « Il faut se ressouvenir que c’est là précisément une des principales preuves sur laquelle est fondée l’immortalité de l’âme. Or s’il est raisonnable de croire qu’il y a une vie à venir parce que les choses ne sont pas dans celle-ci dans une juste égalité, il est par cette seule raison également raisonnable de penser qu’elles seront dans l'égalité dans la vie à venir » I, 107. |

A bien considérer l’ensemble de la vie humaine, vie terrestre et vie future, on s’aperçoit que les épreuves du juste le conduisent à la félicité par le seul chemin possible, celui du mérite; et que les plaisirs du méchant constituent un divertissement qui l'empêche de penser aux châtiments et de se repentir pour y échapper à trop bon marché. Cf. Hume, IV, 111 sqq.

54. La Toute Puissance et la Providence divines obligent l’homme à une culte d’adoration. « Par l’idée d’adoration, je ne veux dire autre chose que d’avouer

par quelque acte solennel, convenable et distinct de nos

autres actes que Dieu est ce qu’il est et que nous

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