‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 15 sur 38 · PS SES · texte numérisé non relu

PS SES

note l’adaptation dans chaque espèce de la situation des yeux au genre de vie. « Ainsi les lièvres et les lapins ont les yeux fort convexes, qui leur sortent de la tête; ils sont si près des côtés de la tête qu’ils voient presque tout autour; au lieu que les chiens qui les pourchassent ont les yeux placés sur le devant de la tête pour regarder plutôt devant que derrière eux ». 1928, note 7. Les créatures ont au moins deux veux; « l’animal est par cette provision préparé en quelque sorte à la perte d’un de ces deux organes si beaux et si nécessaires ». 133.

Les dernières pages du chapitre constituent un hymne à la gloire de Dieu et permettent de comprendre parfaitement la pensée de Derham. « Jusqu'ici nous avons examiné le premier des cinq sens des animaux, non d’une manière exacte et détaillée, mais seulement en courant, pour m'exprimer ainsi, eu égard à l’art prodigieux et à la complexité de structure de cet organe. Ce que nous en avons dit ne laisse pourtant pas de démontrer suffisamment qu’il n’a pas moins fallu que la Puissance, la Sagesse et la Bonté du Créateur pour produire un pareil ouvrage. Quelle autre cause en effet aurait pu composer un organe aussi admirable, arranger d’une manière aussi juste en toutes ses parties, l’approprier si exactement à tous ses usages pour servir dans toutes les occasions, le garnir de défenses si bien proportionnées aux circonstances nuisibles ? En ur mot, je dis qu’il n’y a que Dieu seul qui ait pu construire et ajuster ainsi cet organe ainsi curieux et magnifique que le sens auquel il sert est utile. Si le monde animal était privé de ce sens, il serait plongé dans d’épaisses ténèbres et en des embarras continuels, exposé à tout moment à mille dangers, il gémirait sous “un poids accablant de misères et de calamités perpétuelles. Mais l’Etre suprême en nous plaçant dans le monde avec le sens de la vue, a rendu notre demeure agréable et délicieuse; il nous a mis en état de discer-

ner la nourriture la plus saine et la plus convenable au goût, de nous pourvoir des habits nécessaires et même des plus riches et des plus brillants, de choisir les lieux les plus commodes pour notre habitation. En fait nous pouvons expédier nos affaires avec joie et allégresse, marcher où notre vocation nous appelle. En cas de besoin, nous pouvons parcourir la terre, pénétrer dans ses entrailles, descendre au fond de la mer et entreprendre des voyages vers les régions les plus éloignées soit pour acquérir des richesses, soit pour augmenter nos connaissances, soit même pour récréer nos yeux et notre imagination. En fait nous pouvons étendre notre vue loin de nous, distinguer et éviter les précipices ou les dangers qui partout nous environnent et nous feraient périr misérablement. Ces objets glorieux qui emplissent les cieux et la terre, ces ouvrages merveilleux du Créateur qui sont autour de nous et dont nous ignorerions jusqu’à l’existence sans la vue, nous présentent toute la gloire dont ils sont revêtus; ils nous remplissent de joie et d’admiration. Maïs estil nécessaire d’insister davantage sur l’utilité, sur l’excellence de ce sens ? Quand tout le monde en éprouve les avantages à tout moment et qu’on déplore comme l’un des plus grands malheurs de la vie, d’en être privé ou d’y avoir quelque défaut considérable ». 156-160. Cest l’état d’âme religieux que lon trouve chez le Cléanthe des Dialogues de Hume.

57. Derham donne carrière à son finalisme; il rend grâce au Créateur des bienfaits que sa technique parfaite lui a permis de distribuer — plus loin il le félicite pour ladresse et la puissance infinies qu’il a montrées dans la solution du problème de la succession des deux circulations foetale et normale, et à tout moment il manifeste la plus haute admiration pour son habileté pratique. L’anthropomorphisme ne peut pas être accepté plus entièrement. Aussi Derham méconnait toutes les difficultés qu’on pourrait ‘objecter à son providentia-

lisme; c’est un naturaliste qui s’extasie devant les merveilles de convenance complexe qu’il considère sans se lasser ni sans se douter que peut-être ce ne sont pas là des « machines » créées intentionnellement. L'adaptation des animaux à leur habitat respectif est encore une preuve de l’existence de Dieu, seule une intelligence a pu établir chaque espèce animale en la région qui Jui convient; comme si tout autre habitat ou ne leur était pas mortel ou préjudiciable ou ne leur imposait pas des transformations nécessaires à leur adaptation; le principe des conditions d’existence est inconnu de Derham.

De même c’est la Providence qui a déterminé la constance approximative du nombre d’animaux de chaque espèce, des condors par exemple; de même encore elle règle de manière “constante le nombre des naissances. et celui des décès chez les hommes, la proportion des filles et-des garçons parmi les nouveaux nés. L'instinct merveilleux des bêtes, le fait que chaque animal a recu les moyens de défense appropriés à son habitat et aux dangers qu’il peut courir, le fait encore que la faiblesse et la nudité originelles de l’homme sont amplement compensées par la possession de lintelligence, tout prouve la Providence. On ne peut que chanter la gloire du Créateur. « En effet quelle autre cause qu’une Puissance infinie aurait pu peupler un globe aussi vaste que notre terre, le garnir d’un aussi noble assortiment d’animaux de toutes les espèces ? Animaux tous façonnés de manière à contribuer en diverses manières à l’avantage les uns des autres, qui servent particulièrement à l’homme, chef-d'œuvre de la création qui semble avoir été produit pour être le spectateur et le contemplateur des œuvres magnifiques de Dieu, pour célébrer la gloire et la sagesse du Créateur qui brillent dans ses ouvrages? en un mot y a-t-il quelque anatomiste, quelque mathématicien, quelque ouvrier, quelque ange qui pourrait

fabriquer ou ranger avec un art exquis, d’une manière

aussi curieuse, aussi commode et aussi exacte à tous les égards les cinq sens des animaux dont les organes sont si bien placés dans le corps, si artistement appropriés à leurs fonctions, si sûrement gardés, répondent si pleinement à toutes les occasions et à toutes les circonstances qu’ils publient hautement l'Art et la sagesse infinie de celui qui les a façonnés ». 369. Le psalmiste a eu raison de s’écrier : « Celui qui ose dire en son cœur qu’il n’y a point de Dieu est un insensé ».

58. Le même esprit et la même méthode se retrouvent dans la deuxième partie dont la pièce essentielle est le livre V sur l’homme, les livres VI à X indiquant les particularités remarquables des diverses classes animales et végétales. le onzième livre donnant les conséquences pratiques qui résultent des réflexions antérieures : nécessité de méditer sur le$ œuvres de Dieu, absurdité de l’athéisme, nécessité de rendre un culte à Dieu et tout particulièrement le septième jour de la semaine. É |

Le corps humain est une machine admirable dont la station droite, la forme des dimensions et la situation de ses parties sont remarquables. La nature a fait preuve d’une vigilance industrieuse pour prévenir et chasser les maladies; il y a des sentinelles, les yeux, les oreilles et la langue; il y a des remparts, les mains et le squelette; des émonctoires dispersés par tout le corps; et certaines maladies sont utiles pour décharger le corps des humeurs malignes et prévenir par là de plus grands maux. La douleur aussi est « d’un excellent usage; non seulement elle nous avertit de la présence de l’ennemi; elle nous excite aussi à employer tous nos soins, toute notre adresse pour détruire et chasser un hôte aussi nuisible et aussi capable de nous perdre ». 429. cf. Hume, II, 446.

L’âme est en nous une image de Dieu par la vaste étendue de son entendement la vitesse prodigieuse de ses pensées, l’admirable subtilité de ses inventions, la

grande profondeur de sa mémoire ». 373. Derham insiste tout particulièrement sur la diversité des inclinations qui dirigent les hommes vers des occupations et des professions différentes. « Dès qu’un homme suit son génie, bien loin de trouver des peines trop rudes, il tient pour agréables les plus grands travaux, les soins les plus assidus, les dangers mêmes; l’ardeur de son inclination lui sert d’aiguillon, le soutient dans tous les revers, lui fait surmonter tous les ‘obstacles qui s’opposent à ses desseins ». 375. Hume ne tiendra pas le même langage et reprochera à l’Auteur de la nature de ne pas avoir donné à l’homme assez de propension au travail, II, 449. Cette opposition s’explique sans doute en fait par une différence de tempérament entre le recteur d’Upminster et le philosophe d’Edimbourg : l’un est capable d’une activité soutenue, l’autre s’est épuisé dès l’adolescence en lectures et méditations et il regrette encore de ne pouvoir travailler plus assidûment. Le problème général resterait à résoudre; pourquoi l’homme est-il enclin à la paresse ? conséquence sans nul doute de la chûte originelle et de la dégradation actuelle de l’homme, répondrait Derham, et il ne manquerait pas d’insister sur la haute importance comme vestige d’une fortune évanouie, de l’ardeur enthousiaste du travailleur.

De même l'esprit d'invention lui paraît un signe remarquable de la Providence, pour sa puissance et surtout pour son orientation primitive; l’homme s’est appliqué d’abord aux découvertes les plus nécessaires et les plus utiles; et maintenant encore il ne s’intéresse ni aux faits ni aux choses dont la connaissance lui serait inutile ou dangereuse.

Une créature imparfaite telle que l’homme ne pouvait avoir qu’une science imparfaite. Il ne faut pas s’en étonner et se plaindre de la limitation des connaissances humaines; il faut se louer au contraire de ce que ce lot de connaissances est celui qui convient le mieux

à notre condition actuelle. Ici Derham esquisse un pragmatisme de la connaissance sensible que reprendra et développera un auteur français, certainement connu de Hume pour sa renommée, J’abbé Pluche, l’auteur du « Spectacle de la Nature ». Notre connaissance a été réglée par Dieu sur notre activité; elle ne nous permet pas d'atteindre le fond des choses, mais elle suffit pour les besoins de la vie. Nous n’avons donc pas à nous livrer à des recherches métaphysiques trop profondes destinées à demeurer stériles. Et Derham déclarait déjà « je crois que nous pouvons conclure avec plus de raison (et à coup sûr avec plus d’humilité et de modestie) que c’est parce que le sage Créateur et Conservateur du monde a jugé à propos de cacher ces choses à l’entendement humain pour des raïsons très sages, connues de lui seul, ou parce qu’elles seraient préjudiciables ou dangereuses aux hommes. Tel seraît, selon toutes les apparences l’art de voler ». 380-381.

59. Les merveilles de l’âme humaine ne prouvent pas seulement l’existence d’une Providence générale; elles révèlent l’action d’u’ne Providence particulière; Dieu a pris soin de chaque homme; il intervient encore dans la conduite de ses affaires; pour qui sait réfléchir sur soi-même, le mécanisme est une hypothèse absurde. « Car quand même nous accorderions aux athées l’un quelconque de leurs plans chimériques du monde, à lépicurien son concours fortuit des atomes, au cartésien sa matière créée et mise en mouvement, cependant quelle raison tant soit peu, plausible rendront ces systèmes de la production d’une substance aussi divine que notre âme, qui pense, raisonne et agit avec tant de promptitude, qui est enrichie de facultés et de dispo- ‘sitions si exactement conformes aux nécessités et circonstances diverses de la vie ? Si l’âme n’a pas été faite par Dieu, si elle a été produite par quelque procédé mécanique, d’où vient que toutes les actions, toutes les opérations, toutes les dispositions qui se rencontrent en

l’homme, ne sont pas exactement les mêmes en tous ? D'où vient en particulier qu’on n’a pas découvert depuis longtemps, comme on l’a fait depuis quelques siècles, toutes les inventions utiles qui auraient été autrefois d’un aussi grand usage qu’elles ne le sont aujourd’hui ? Ou bien pourquoi ces mêmes découvertes n’ont pas été réservées aux temps à venir ? Pourquoi toutes les nations, tous les siècles ne progressent-ils pas autant que l’a fait tel siècle, telle nation particulière ? ». 385-386.Cf. Hume II, 418.

La diversité même des esprits et des êtres prouve que leur cause est une Intelligence; le mécanisme produit toujours des êtres identiques; les visages humains auraient été tous semblables et nous auraient paru jetés au même moule; et des confusions regrettables se seraient produites que Dieu a prévenues; « de jour on distingue chaque homme à son visage et de nuit à sa voix ». 437.

Dieu ne néglige pas les affaires humaines et il intervient quand il le juge convenable. « Dieu se manifeste souvent dans les ouvrages et les entreprises les plus importantes des hommes. C’est alors que souvent il fait éclater un acte remarquabie de sa Providence soit par quelque grande révolution soit par un autre événement qu'il ménage pour cette occasion ». 393. La découverte de l'imprimerie, le mouvement de la Réforme sont de ces faits providentiels. |

« Abuserions-nous tellement de notre raison et même

de nos'sens : serions-nous si fort abrutis par le diable, aveuglés par nos passions que d’aller attribuer le plus parfait de tous les ouvrages à un hasard aveugle, à une matière et à un mouvement sans aucune direction ou

- à une autre cause aussi ridicule, aussi pitoyable, aussi - digne des athées ? A-t-on jamais vu ou entendu que

. depuis la Création, le moindre être ait été produit par

= une cause semblable ? Non, non ! Comme des hommes sages et éclairés, nous dirons avec le Roi-Prophète au

psaume 139,4. « Je te célébrerai, Eternel, de ce que j'ai été fait d’une manière aussi étrange et aussi admirable; tes œuvres sont merveilleuses; et mon âme le connaît parfaitement ». 442-443.

Cette ardente conviction commande le respect; elle est celle d’un homme éclairé par la science sur les nombreux exemples de convenance complexe dans la nature; elle est surtout le fait d’un esprit sage, comme écrit Derham, d’un esprit qui, d'avance, croit en Dieu, qui, d'avance, chante les merveilles de la Création.

F. Les controverses autour des miracles.

LESLIE (+ 1722), THOMAS SHERLOCK, 1678-1761 et WooLsron 1669-1733.

60. L'ouvrage de Leslie « Une méthode courte et facile avec les Déistes » est particulièrement représentatif de l’état de la critique historique vers l’année 1700. 11 fut publié en 1699 pour répondre à l’attaque menée par Charles Blount, un disciple de Lord Hz:rbert de Cherbury, contre les miracles de Jésus-Christ dans son Apollonius de Tyane, 1680, et contre ceux du Vieux Testament dans ses « Oracles de la raison », 1693 et 1695. La réfutation de Leslie énonce très heureusement quatre règles générales qu’elle ne sait pas utiliser en toute occasion.

Elle adopte la position déiste qui rejette toute révélation et toute autorité pour chercher par la seule raison une preuve simple et convaincante. Pas de différence pour le moment entre l’histoire sacrée et l’histoire profane. « Voici les règles. Un fait est digne de créance. 1° s’il est tel que nos sens extérieurs, nos yeux et nos oreilles en puissent être juges. 2° s’il se passe en public et à la face de l’univers; 3° s’il y a des monuments publics et si, outre cela, on pratique certaines. cérémonies pour en conserver la mémoire. 4° si les.

monuments ou si les cérémonies ont été instituées et ônt commencé dès le temps où la chose est arrivée ». 4. Les deux premières règles valent pour les faits actuels; les deux dernières pour les faits passés. Appliquons-les aux événements de l’Exode et de l'Evangile comme aux miracles d’Apollonius ou aux autres légendes païennes ou hétérodoxes. La vérité du christianisme se révèle. Le peuple juif s’est soumis aux lois de Moïse; peut-on admettre un seul instant qu’un peuple tout entier ait accepté d’un législateur un code nouveau sans rien manifester de sa surprise du changement, d'autant plus que le code mosaïque contient, outre les lois promulguées, l’histoire de leur établissement ? Peut-on imposer aussi à un peuple tout entier une histoire factice qui contredit les souvenirs des vieillards et la tradition orale ? On ne peut même pas fournir à des rites observés jusqu'alors sans raison comme une explication forgée de toutes pièces sans que se révoltent les esprits contre une fraude aussi manifeste. Les miracles de Jésus ont été accomplis en public; le baptème et la cène ‘ont été institués dès cette époque et se sont transmis sans interruption jusqu'aux temps modernes. Au contraire les prétendus miracles d’Apollonius ne supportent pas l'épreuve; c’est l’obscurité la plus complète autour d’Apollonius jusqu’à Philostate qui écrivit son roman pour l’impératrice Julie; on l’a fait mourir en-trois endroits différents; même certains déclarent qu’il fut ravi au ciel. Les miracles de Mahomet ne:se sont pas produits en public; les légendes païennes sont reculées en des temps lointains et les cultes qui en ont conservé le souvenir ont été institués longtemps, très longtemps après les évènements merveilleux qu’elles relatent. Entre autres la légende de Castor et Pollux chargeant pendant toute une nuit à la tête de la cavalerie romaine, au rapport de Tite Live, né peut s’accepter, pas de témoins oculaires connus; es jeunes gens qui entraînèrent les Romains ne dirent

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