‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 16 sur 38 · RS IDE · texte numérisé non relu

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mot de leur personnalité. À supposer même qu’il y eut bien une apparition, quelle signification lui attribuer, « Une apparition de deux jeunes hommes n’était pas au-dessus du pouvoir des démons si Dieu la leur permettait ». 134. Il est un récit merveilleux dont les déistes font grand cas; c’est celui des miracles du dieu des Siamois, Sommonochodom. L’examen le plus rapide en montre le caractère fabuleux : miracles ridicules et sans portée; les Siamoïs sont des fantaisistes qui se soucient peu de la vérité et tiennent pour une preuve certaine de génie la richesse de l’imagination; enfin les livres sacrés des prêtres siamois sont tissus d’obscurités et de contradictions et leur témoignage : n’est pas confirmé par celui des peuples étrangers. 61. — Les quatre marques distinctives de la vérité historique ne se rencontrent pas toujours en un fait tenu pour réel par ailleurs. « Je ne dis pourtant point qu’un fait est toujours faux lorsqu'il n’a point ces quatre marques de certitude; mais je dis qu’il ne le peut être, lorsqu'il les a toutes ensemble ». On peut donc accepter pour certains des faits qui ne satisfont pas pleinement à ces règles et les historiens ne se font pas faute de le faire; mais on ne peut pas mettre en doute les récits d'événements passés qui ont satisfait à toutes les conditions. « Nos déistes tourneraient en ridicule et chasseraient d’entre eux comme une bête sans raison un homme qui nierait qu’il y aït jamais eu un César, un Alexandre, un Homère, un Virgile; comment donc se peuvent-ils donner pour des gens d’esprit et de grand sens lorsqu'ils se moquent des Histoires de la Loi et de l'Evangile quoiqu’elles aient des marques. de certitude que les autres faits ne peuvent avoir ».24, Aussi bien si l’on considère l’importance des écrits sacrés pour la vie des peuples et des individus, on doit penser que de tout temps on s’en est beaucoup plus préoccupé que des histoires et légendes profanes. Que César ait existé, que les événements chantés par l’Iliade

aient eu lieu et dans les circonstances indiquées, ce sont des faits d’une importance médiocre pour nous et si ce sont des erreurs, notre vie n’en sera pas troublée. Mais quand il s’agit à la fois de notre vie actuelle et de l'éternité à venir, nous prêtons l’attention la plus vive à l’examen des faits décisifs; on peut dire par suite qu’il n’y a pas égalité entre l’histoire profane et l'histoire sacrée et que celle-ci est beaucoup plus certaine que celle-là.

62. La méthode courte et aisée apporte encore des preuves auxiliaires de la vérité du christianisme; puis elle réfute certaines objections des déistes.

Ceux-ci usent habituellement de cet argument; si un miracle est un évènement qui excède les forces de la nature, pour décider du caractère miraculeux d’un fait, nous devrions connaître exactement les bornes des puissances naturelles. Personne ne possède cette connaissance; personne ne peut rien décider. Mais répond Leslie, cette connaissance n’est pas nécessaire; nous avons une connaissance limitée de la nature d'assez nombreuses réalités, qui nous procure une certitude limitée, mais suffisante. Il est de la nature du feu de consumer les corps qu’on y jette; que trois hommes soient jetés dans une fournaise ardente et en ressortent sans même en rapporter l'odeur du roussi, nous jugerons qu’une intervention surnaturelle, qu'un miracle a empêché l'effet naturel du feu de se produire. « Il n’est pas non plus de la nature de la parole de ressusciter un mort, de guérir des malades et aussi des autres miracles ». 31. Bref nous n’avons pas une expérience réelle de l'Ordre de la naturé; mais notre

expérience journalière nous dofine une connaissance

suffisante du cours de la nature. Hume utilisera cette affirmation dans son essai sur les miracles, et lui don-

nera toute sa valeur, méconnue de Leslie, comme on

va le voir.

Les déistes, déclare-t-il, sont inconséquents avec

eux-mêmes; ils reconnaissent l’existence d’un Dieu tout Puissant et nient qu’il y ait des miracles et une révélation. « Car si nous n’avons certitude d’aucun miracle, comment connaîtrons-nous ce que Dieu nous envoie par des voies extraordinaires ? Comment même saurons-nous ce que c’est que le pouvoir de la nature, lorsque nous ne pouvons savoir ce qui est au-dessus de la nature ? si nous ignorons ce que c’est que d’être naturel, comment saurons-nous s’il y a seulement une nature ou un cours naturel des choses; si tout n’est point surnaturel, tout miracle, tout sujet à contestation jusqu’à ce qu’enfin nous soyons arrivés au parfait pyrrhonisme et jusqu’à douter si nous voyons, si nous entendons, si nous sentons, si tous nos sens ne sont pas une merveilleuse illusion ? mais ce pyrrhonisme n’est point du goût de nos déistes; ainsi ils me donnent droit de poursuivre mon raisonnement sur la conviction des sens, et tout ce que je demande, c’est de m’accorder que les sens des autres hommes sont aussi certains que

les leurs, ce qu'ils ne peuvent me refusér puisque sans :

cela ïils n’auraient nulle certitude de leur propre sens ». 32. Ce passage était à citer; on peut se demander si Hume ne l’a pas remarqué particulièrement, si l'adolescent écossais n’y a pas trouvé la confirmation de ses réflexions personnelles. Le Traité et les Essais, comme les Dialogues, combattent le déisme et le ratioualisme orthodoxe par le scepticisme; toutefois ce n’est pas ce pyrrhonisme outrancier que professe Hume, mais un scepticisme très voisin de l’empirisme des mé-

decins du deuxième siècle. Et cette autre remarque de.

Leslie, qui se trouve SOUS la plume de nombreux théologiens, était aussi une invitation au scepticisme; les déistes s’en remettent à la raison, mais non en toute circonstance. « Cette commune raison nous suffit selon eux pour nous conduire et nous n’avons pas besoin de révélation c’est-à-dire que la raison est un guide infaillible lorsqu”? elle combat contre la révélation; mais que

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si elle se met à sa suite, la raison du genre humain n’est plus qu’une bêtise et qu’il ne faut plus chercher ailleurs que parmi ces hommes que l’on nomme en France les beaux et les petits maîtres ». 38.

63. La controverse sur les miracles ne faisait que commencer avec la méthode de Leslie. Bientôt elle rebondissait avec les attaques de Toland et de Collins; pour parvenir à son paroxysme avec Woolston.

Les deux ouvrages essentiels de Sherlock sont des réfutations, rapidement populaires, des thèses déistes. « L'usage et les fins de la prophétie dans les divers âges du monde » (1724) reproduit six sermons prêchés pour réfuter l’ouvrage de Collins sur les fondements et les raisons de la religion chrétienne. « Les témoins de la Résurrection de Jésus-Christ examinés et jugés selon les règles du Barreau » parut en 1729 pour lever les difficultés proposées par Woolston dans ses Discours sur les miracles de Notre Sauveur. Le premier applique les règles habituelles de la critique historique aux prophéties, le second, aux miracles; Sherlock est en effet persuadé qu’un examen $soigneux des fondements du christianisme et de ses dogmes établira leur pleine valeur, si toutefois il est mené avec la « bienséance convenable ». ({r lettre pastorale. 56). |

64. Collins avait affirmé que le Christianisme se fonde sur le judaïsme et le Nouveau Testament sur l’Ancien;. les preuves de la vérité du Nouveau Testament devraient donc se tirer du Vieux Testamen; elles devraient se chercher dans les prophéties que les Apôtres eux-mêmes ont citées et appliquées aux sujets qu'ils traitaient. Ce seraient là des preuves mystiques, allégoriques, énigmatiques; on ne pourrait donc rien découvrir de réellement fixe sur quoi bâtir et le christianisme serait une interprétation allégorique du Vieux Testament, quelque chose comme un judaïsme mystique. I] y eut près de quarante réponses.

Sherlock part d’un passage de la 2° épitre de Saint-

Pierre, I, 19, que Collins avait interprété de son côté comme une affirmation de la supériorité en valeur probante des prophéties sur les miracles. Il montre que le sens apparent du texte est si invraisemblable qu'on ne peut l’accepter et qu’en fait les commentateurs ne l’ont pas accepté, qu’on doit le comprendre en fonction des événements qui ont provoqué l’épitre de Pierre, qu’un fait isolé n’a aucune valeur scientifique et qu’il faut le restituer dans l’ensemble dont il fait naturellement partie. Telle est d’ailleurs l’idée essentielle de l’ouvrage; il faut chercher un accord d’ensemble entre les différentes prophéties et la venue de Jésus-Christ; il ne faut pas sombrer dans la critique de détail qui s’attache à des minuties; il faut faire parler à l’Ecriture le langage du bon sens. On élimine aussi de cette manière les supercheries que l’on ne peut plus démasquer aujourd’hui; un accord d’ensemble ne peut s’interprêter comme le résultat d’une fraude pieuse qui n’aurait pu

durer à travers tant de siècles avec l’aide de tant de

personnes sans qu’une indiscrétion au moins ne se produise. C’est par une inspection de l’ensemble des prophéties depuis la chute d'Adam jusqu'aux derniers prophètes avant Jésus-Christ que l’on peut montrer sans risque de contradiction « que Jesus-Christ était effectivement la fin de la Loi et de toutes les prouesses faites aux pères, que toutes les délivrances que Dieu a accordées à son peuple n’étaient que des ombres et pour ainsi dire des arrhes de cette grande délivrance qu’il avait dessein d’opérer par le ministère de son fils ». 58.

Si l’on comprend bien la nature, la fin et l’usage des prophéties, on ne peut qu’adopter la position de Sherlock. Une prophétie, la connaisance de l'avenir, n’est pas due aux hommes; lorsque Dieu leur fait une communication de cette nature, il veut non pas leur révéler le futur avec une pleine clarté, mais seulement les faire espérer en sa bonté. Depuis la chute en effet, la religion naturelle ne suffit plus à cette fin et même une juste

appréciation par la raison du péché originel et de la déchéance humaine qui l’a suivi, ne peut que faire disparaître en l’homme toute raison d’espérer; or sans espérance, plus de religion; une religion révélée doit donc s’établir qui se fonde sur les prophéties et se célèbre par des cérémonies sacrificielles. Chacune de ces prophéties donne de nouvelles raisons d’espérer et fortifie la religion, souvent chancelante au moment où Dieu délégue ses Prophètes; les sacrifices de l'Ancien Testament préludent au sacrifice de Jésus et l’annoncent symboliquement.

Des prophéties qui servent uniquement à encourager les espérances humaines, n’ont pas à préfigurer les événements futurs avec clarté et précision; il est remarquable d’ailleurs que les prophéties les plus littérales ont toujours paru incompréhensibles lors de leur proclamation et qu’on en a cherché à tort des interprétations allégoriques. « Comme elles se rapportaient pour la plupart aux événements les plus surprenants et les plus merveilleux qui soient arrivés sous l'Evangile, elles n’avaient pas besoin du voile d’un langage figuré ». 40. Par exemple la prophétie « Une vierge concevra un fils >» paraissait obscure; mais l’événement ne l’est pas davantage; on sait seulement depuis lors que la prophétie devait se prendre en un sens littéral. Aussi il ne servait de rien que ces prédictions fussent littérales et des paroles obscures ou symboliques remplissaient à l’occasion tout aussi bien la fin que Dieu assignait à toute prophétie : entretenir l’espérance des hommes. Et Sherlock de montrer par le détail comment les diverses prophéties s’ordonnent en deux séries qui s’entremêlent

et se complètent, l’une se rapportant à l’alliance tem-

porelle des Juifs avec Dieu, à la loi Mosaïque, l’autre, à l'alliance spirituelle des hommes avec Dieu par l’entremise des Juifs, et de réfuter Collins par voie de conséquence : le judaïsme n’est pas l’antichambre nécessaire du christianisme.

65. « Les témoins de la Résurrection de Jésus- Christ », la quintessence de l’apologétique chrétienne en Angleterre au dix-huitième siècle selon Leslie Stephen, applique encore plus complètement aux miracles les règles de la critique historique.

Woolston venait de faire paraître ses six « Discours sur les miracles de Notre Sauveur » où il étudiait un à un les miracles attribués au Christ et voulait montrer que ces miracles ne pouvaient être considérés comme des preuves de sa divinité, qu’ils étaient plutôt dignes d’un magicien et d’un enchanteur, que des merveilles analogues pouvaient être produites par de faux prophètes ou par l’Antechrist, de laveu de l’Ecriture ellemême. De plus ces miracles enferment de nombreuses absurdités qui leur enlevaient toute crédibilité; comment comprendre par exemple que Jésus ait à lui seul pût chasser une foule du Temple, comment accepter que Jésus prit soin à ce moment d’un Temple que sur son ordre on allait bientôt détruire; que Jésus ne fut pas accusé devant Pilate de cette expulsion criminelle alors que les juifs cherchaient un juste motif d’incrimination. Woolston concluait qu’il fallait rejeter l’interprétation littérale et ressusciter l'interprétation allégorique, celle que les Pères appelaient la sublime montagne de vision sur laquelle il faut monter pour contempler la sagesse et les merveilles de la Providence de Dieu. ;

Woolston d’autre part se rattachait, au moins par la pensée, à la secte des Indépendants; il voulait établir une tolérance universelle et illimitée en matière de religion, qui diminuerait le pouvoir exorbitant du clergé et ferait par suite régner la paix parmi les chrétiens; il souhaitait « d’abolir l’Institution des prêtres à gages et des ministres de paroisse dont l'établissement est aussi ridicule que le serait celui d’un avocat, d’un médecin ou d’un chaudronnier dans chaque paroisse ». (Défense des Discours, 1° partie).

Les discours et les deux parties de sa Défense furent

of

vivement combattus pour beaucoup de raisons et de diverses manières; il y eut plus de soixante réponses dont beaucoup n'étaient que partielles. Une des plus célèbres fut celle de l’évêque Smalbroke en deux épais volumes de près de six cents pages chacun et dont le premier valut à l’auteur un nouvel évéché de rapport plus considérable. La plus remarquable fut celle de l’évêque Sherlock qui parut sans nom d’auteur et connut un gros succès de librairie.

66. Sherlock s’est attaché à défendre le dernier et le plus important des miracles de Jésus, le miracle de la Résurrection, critiqué par le sixième discours de Woolston. Il utilise un procédé original, bien fait pour montrer que les règles habituelles de la critique des témoignages peuvent s'appliquer aux témoignages qui ont trait aux miracles; deux avocats sont en présence; l’un plaide demandeur pour Woolston contre les Apôtres et la Religion chrétienne; l’autre est le défendeur; le jury est constitué par l’assistance; un juge dirige les débats et, selon la coutume anglaise, il fait à la fin le résumé des plaidoiries et donne son opinion sur l’affaire.

On commence par écarter la prescription comme méthode de défense pour une religion établie; toutes le» religions auraient les mêmes droits; et’ surtout il n’y & pas de prescription qui puisse tenir devant le bon sens On examine ensuite si l’on peut fournir des témoignages valides pour des faits analogues à la Résurrection, il ya eu des fraudes, Pythagore, Numa, entre autres, ont réussi à duper leurs sectateurs et le public par de pseudo- -résurrections. On devra se défier des témoignages intéressés et de l’enthousiasme, qui peut conduire aux pires extrémités, comme l'ont bien montré les « prophètes » cévenols réfugiés à Londres.

Au fait maintenant; appliquons les règles générales : on peut sans doute présenter de la vie de Jésus et de sa Résurrection un récit très différent de la leçon des chrétiens. Jésus fut un ambitieux rusé qui voulut profiter de la crédulité des Juifs et manœuvra très habilement pour ‘obtenir le royaume temporel tout en pa-

raissant désirer uniquement le royaume spirituel; il sut utiliser la naïve simplicité de ses disciples les apôtres qui « virent ou crurent voir plusieurs choses surprenantes et se trouvèrent tout disposés à en répandre le bruit ». Mais l’impatience et les imprudences de la multitude juive firent échouer les projets de Jésus qui, certain de ne pouvoir éviter la mort, rappela d’anciennes prophéties qui annonçaient la mort du Messie et sa résurrection au troisième jour. Cette prophétie était une imposture; elle permit au complot de se développer et le royaume des prêtres put s'établir sur le monde. Jésus fut le premier des prêtres à l’esprit tyrannique qui veulent établir leur domination temporelle à l’aide de leurs dogmes spirituels. — C’est là, remarque l'avocat des chrétiens, une hypothèse toute fictive qui enferme des difficultés, sinon des contradictions. Loin d’épouser les préjugés populaires comme les imposteurs, Jésus s’est ‘opposé aux préjugés des Juifs. Et comment admettre qu'il se soit adjoint des hommes à l’esprit simple, des imbéciles, pour le seconder dans son imposture ? comment admettre qu’il ait consenti à souffrir la mort pour assurer la prospérité temporelle d’hommes qui lui étaient indifférents; « l’on ne saurait assurément s’imaginer que Jésus-Christ mourut pour faire des Papes et des Cardinaux ? » 38.

67. Attachons-nous au miracle de la Résurrection; on ne peut le suspecter de fraude; on ne peut l’expliquer par l'enthousiasme du Christ; « l’enthousiasme meurt avec celui qui en est possédé et n’a aucun pouvoir sur son cadavre ». 40; —— ni par l’enthousiasme des disciples, par un complot entre les apôtres; certains ont tiré parti de l’aveu des soldats romains qui gardaient le tombeau ou du fait que la Résurrection eut lieu avant le dimanche, jour pour lequel on lattendait tout comme si le Christ n’avait pas voulu de témoins: mais ce sont là des arguments sans valeur; il n’est pas d'exemples « qu’ aucun homme ait ‘jamais ciel admis

dans quelque Cour de justice que ce soit à rendre témoignage de la vérité d’un fait arrivé pendant qu’il dormait ». 57. De plus le témoignage des gardes a pu être acheté par les princes des Juifs et les Sacrificateurs trop intéressés à faire passer pour une imposture le miracle de la Résurrection. D’autre part la Résurrection devait selon la prophétie se produire le troisième jour après la mort sans autre précision; le dimanche est bien le troisième jour après le vendredi puisqu’en Palestine on compte le jour-origine comme le premier jour d’un laps de temps; de plus le Christ n’avait pas à ressusciter en présence des sacrificateurs et les soldats romains étaient bien à eux seuls les témoins”assez nombreux de la gloire du Christ.

D'autres circonstances marquent bien qu'il n’y eui pas d’imposture. On peut bien dire que les scellés apposés par les sacrificateurs correspondaient à une sorte de convention tacite entre eux et les Apôtres pour éviter toute fraude, comme si les apôtres terrifiés après la torture de leur maître étaient encore capables de conclure une convention ou à plus forte raison de se concerter pour enlever en secret le corps de Jésus. Mais Dieu pouvait-il être lié par cette convention ? Ne peut-on soutenir par ailleurs que si les Juifs prirent la précaution d’apposer les scellés et de placer des gardes romains, c’est qu'ils étaient convaincus de la puissance miraculeuse de Jésus. On ne peut guère prétendre en effet qu’ils avaient constaté quelque supercherie lors de la résurrection de Lazare et qu’ils voulaient éviter le retour de pareille imposture; si réellement la résurrection de Lazare avait été feinté, ils auraient eu avantage à démasquer au plus tôt cette imposture pour ruiner toute nouvelle tentative de fraude. Admettons encore qu'ils n’aient pas cru pouvoir démasquer facilement la première imposture en raison de l’extrême crédulité du peuple juif et de sa conviction trop solidement établie en faveur d’un miracle; admettons aussi que les

Apôtres, ces esprits simples et faibles aient été transformés dès alors en hommes entreprenants et audacieux puisqu'ils le devinrent très certainement à la Pentecôte; admettons aussi que lattitude des principaux Juifs et des sacrificateurs envers les Apôtres, lorsque ceux-ci revinrent prêcher à Jérusalem, fut une attitude politique et que, conscients de la puissance des Apôtres sur la masse, ils n’aient pas voulu en venir à l’extrême et les mettre à mort à leur tour, bien que les paroles prononcées par Gamaliel semblent s’inscrire en faux contre cette interprétation (« N’y a-t-il pas là la main de Dieu ? >» aurait osé déclarer celui-ci en plein conseil); Il reste encore assez de preuves de la Résurrection et de nombreux témoins s’en portent garants. :

68. On a, il est vrai, récusé tous ces témoins, les anges, les femmes, les disciples d’'Emmaüs et les are assemblés.

Les anges qui apparurent aux femmes sous la forme humaine ne sont pas de véritables témoins. « Nous avons donc ici l’histoire d’une prétendue apparition pour soutenir la créance d’une autre apparition; et cette prétendue apparition n’est pas même fondée sur sur le témoignage des femmes, mais sur leur superstition, leur ignorance et leur crainte. Il n’y a point de pays qui ne puisse fournir cent exemples de cette es- pèce et ils ont tous ceci de commun qu’à mesure que le savoir et le bon sens gagnent le dessus, ils tombent dans loubli et l’on n’en parle plus ». 76. Des femmes elles-mêmes, esprits simples et crédules et de plus très effrayés, on ne peut rien attendre de certain.

Les disciples d’'Emmaüs ne sont guère de meilleurs témoins, tantôt ils ne reconnaissent pas, tantôt ils reconnaissent le maître auprès de qui ils viennent de vivre; comment se fier à un témoignage aussi instable. « Les appellerez-vous des témoins oculaires ? Leurs yeux étaient ouverts et ils avaient le: libre usage de leurs sens lorsque Jésus raisonnait avec eux en

chemin et cependant ils ne le reconnurent point. Jusque-là par conséquent ils sont témoins que ce n’était pas lui. Dites-nous donc pourquoi vous rejetez le témoignage de leurs sens avant qu’il eût rompu le pain et pourquoi y insistez-vous après cela. D'ailleurs d’où vient que Jesus disparaît au moment qu’il est reconnu, ce qui a plutôt l’air d’une apparition que de la présence d’un homme vraiment ressuscité ? ». 77-78.

- Les apôtres assemblés ne semblent pas des témoins plus véridiques; ils ont touché le corps de Jésus et ses plaies. « Mais quel corps est-ce qu’ils examinent ? — .un corps tout à fait différent d’un corps humaïn que nous savons ne pouvoir passer au travers des murailles et des portes ou paraître et disparaître à plaisir. De quoi donc leurs mains et leurs yeux pouvaient les instruire dans ce cas ? D’ailleurs est-il croyable que Dieu ressuscite un corps dans un état imparfait avec les mêmes blessures dont il est mort ? Ou si les blessures étaient telles qu’elles détruisissent le corps auparaant, comment un corps naturel pouvait-il subsister avec elles ensuite ? 78-79.

Aussi se trouve introduite la deuxième critique, celle qui porte sur la vraisemblance du fait témoigné; mais, avant d'en venir au fait lui-même, l’avocat de Woolston insistera sur la crédulité des Juifs et des Gentils, des premiers chrétiens qui ont accepté le christianisme non seulement sur la foi de témoins suspects, mais encore sur la déposition d’un seul témoin, testis unus, testis nullus, pourrait-il conclure, mais il laisse le soin de porter cette affirmation aux membres du jury. Les apôtres se séparèrent en effet pour prêcher et leurs disciples allèrent seuls aussi à travers le monde pour convertir les Gentils; chaque cité, chaque peuple n’a connu qu’un seul prédicateur.

* Mais, pour revenir à l'incrédibilité du fait témoigné, il s’agit ici d’un fait tout à fait différent de ceux qui se rencontrent habituellement, et même d’un fait opposé au cours habituel de la nature. Si la vraisemblance du

fait témoigné nous autorise à croire avec une entière confiance le témoignage d’autrui, c’est que celui-ci ne nous surprend en rien et qu’il affirme seulement que se sont passés des faits analogues à d’autres faits de nous connus : ce sont les sens qui jugent en dernier ressort. Mais ici il s’agit de faits mystérieux qui débordent linfirmité de nos sens et de notre raison; quand on nous affirme avec une pleine conviction que ces faits se sont produits, on nous engage à renoncer à notre manière habituelle de penser, à reconnaître la déchéance de nos facultés qui nous ont permis cependant de déterminer le cours de la nature.

69. La réfutation de Sherlock se fait en deux temps : elle ramène d’abord la deuxième critique sur la vraisemblance du fait témoigné à la première sur la valeur des témoins et au passage elle note que tous les faits physiques même les plus familiers sont incompréhensibles. Elle tente d’établir ensuite dans le cas considéré la véracité des témoins.

Un homme ne peut prétendre connaître toutes les

choses naturellement possibles; il ne peut juger que.

par son expérience propre toujours incomplète : et s’il veut généraliser les maximes qu’il en a tirées, il doit tomber dans l'erreur. L’habitant des pays chauds ne croit pas, au témoignage de l'habitant des pays froids, que les rivières gèlent. Mais personne ne doute de ses. sens, même s'ils nous révèlent des faits qui contredisent notre idée des lois de la nature; si donc nous suspectons un témoignage d’autrui qui porte sur des faits extraordinaires, c’est que nous mettons en doute la sincérité ou l’autorité du témoin et que nous ne le tenons pas pour un autre nous-même.

La résurrection d’un homme, fait extr aordinaire sans. nul doute, peut cependant se prouver par témoignage; certainement si un inconnu se présente à vous et se déclare réssuscité, vous l’estimerez à juste titre comme un imposteur tant qu’il ne vous fournira pas des témoins qui affirmeront qu’il est mort à telle époque.

« La déposition des témoins dans ce cas est constamment reçue dans les cours de justice ». 94.

En l’occurrence la mort et la mise au tombeau ont été publiques; pourquoi douter de la résurrection. « Un homme ressuscité est aussi bien un objet des sens et peut donner d’aussi bonnes preuves qu’il vit qu’aucun autre homme du monde. je conviens que ce fait et d’autres de même nature doivent être accompagnés. de plus d’évidence que n’en demandent les faits ordinaires pour être crus ». 95.

Peut-être d’ailleurs s’exagère-t-on la différence entre les faits naturels et les faits miraculeux; nous ne comprenons entièrement aucun de ces faits que nous appelons naturels; nous ignorons tout de la nature dernière de lexistence et des mouvements organiques qui, en nous, mais à notre insu, entretiennent la vie. « Assurément ce n’est pas un plus grand miracle de donner la vie à un corps qui a été une fois mort que de la donner à un corps qui n’a jamais été vivant ». 99. Si donc tout est miracle en son fond, que pouvons nous appeler cours de la nature sinon les apparences liées des faits naturels et pour mieux dire, nos propres imaginations. et préjugés. Nulle merveille toutefois que cette trame d’apparences soit déchirée parfois par des faits miraculeux dont nos sens et notre raison nous obligent à admettre la réalité.

Dans les apparitions de Jésus aux disciples d’'Emmaüs, puis aux Apôtres, nulle circonstance ne nous autorise à lui attribuer un corps fantômal. Les disciples d’Emmaüs sur la route ne songèrent pas à examiner leur compagnon dont ils étaient loin de soupçonner la personnalité. Tout le monde en eut fait autant dans l’état d’accablement où ils se trouvaient. Que Jésus disparût après la bénédiction, après sa reconnaissance, qu’il apparût ensuite dans une chambre fermée, puis disparût sans qu'aucune porte ou fenêtre s’ouvrit, ce sont là

- des faits remarquables mais non pas impossibles selon - Je cours de la nature. « Un vrai corps ne peut-il dispa-

Pi

raître en aucune manière ? Faites en l’épreuve à présent, vous n’avez qu’à éteindre la chandelle et nous disparaîtrons tous. Si un homme s’endort pendant le jour, toutes choses disparaissent pour lui, tous ses sens sont liés; et cependant tous les objets qui l’environnent continuent d’être réels et ses sens continuent d’être dans un état parfait. Comme en empêchant toute lumière de venir jusqu’à nous, on ferait disparaître toutes choses; aussi en interceptant les rayons de lumière que réfléchit un corps particulier, on le ferait entièrement

disparaître. Peut-être arriva-t-il quelque chose de sem-

blable dans le cas que nous examinons ou peut-être quelque autre chose dont nous ne savons rien. On me

-dira peut-être que cette manière d’expliquer les pas-

sages en question est aussi merveilleuse et autant hors du cours ordinaire des choses que celle que je combats. Cela se pourrait, mais que s’ensuit-il ? Sans doute ma partie adverse ne s’attend pas que pour prouver la réalité du plus grand miracle qui fut jamais, je fasse voir

qu’il n’y avait rien de miraculeux mais que tout arriva

selon le cours ordinaire des choses ». 107. De tels faits dépassent manifestement notre intelligence qui doit en reconnaître la réalité sans prétendre fournir une explication complète. Il reste qu’ils sont possibles et que

nous devons y croire lorsque nous les percevons nousmêmes ou qu’ils nous sont rapportés par des témoins

dignes de foi.

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