‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 17 sur 38 · Il faut croire d’autre part aux témoignages des · texte numérisé non relu

Il faut croire d’autre part aux témoignages des

anges, des femmes et des apôtres. Les anges furent les

ministres de la Résurrection; les Evangélistes l’assurent

comme une vérité bien connue et tout à fait indépen-

dante au témoignage des femmes. Celles-ci, toutes sim-

ples et effrayées qu’elles étaient, étaient encore capables de recevoir de leur sens des informations authentiques. De nombreux hommes d’ailleurs, les apô-

tres et les disciples ont témoigné de la Résurrection par

leur vie tout entière, par leurs souffrances et leur martyre. On objectera « qu’il n’ÿ a point de fausse religion …

'RLE SR

ou de fausse doctrine dans le monde qui ne puisse alléguer la même autorité et produire plusieurs exemples de personnes qui ont souffert jusqu’à la mort pour soutenir la vérité des choses dont ils faisaient profession ». 128. Même alors toutefois les souffrances supportées sont preuves indubitables de la sincérité des martyrs. Qu'on n’objecte pas à nouveau que la force d’âme n’est pas preuve de sincérité et que des criminels ont soutfert la torture jusqu’aux pires extrémités sans avouer le crime qu’ils avaient réellement commis, il y a bien de la différence entre le fait de supporter malgré soi des souffrances en vue d’échapper à la mort et le fait de s’offrir volontairement et joyeusement à la mort pour soutenir une opinion.

Si l’on admet (et cette acceptation entraîne des difficultés) que les nations se sont converties chacune sur le témoignage d’un seul apôtre, il est nécessaire de reconnaître que tôt ou tard ces divers témoignages devaient se confirmer les uns ies autres, et des témoi- gnages isolés prennent plus d'autorité de leur convergence.

71. Il est enfin un témoin toujours actuel qui accompagna jadis chaque apôtre dans sa mission, et qui donnait à chacune de leurs affirmations un poids de beaucoup supérieur à celui d’un témoignage isolé, le Saint- Esprit qui inspira sagesse et courage aux apôtres, leur départit le pouvoir de faire des miracles et celui de communiquer aux fidèles ces dons extraordinaires. . C’est un témoignage intérieur qui apporte une certitude immédiate à l’âme qui l’éprouve, et qui de plus se manifeste extérieurement par des signes indubitables; ce dernier trait empêche de le confondre avec lenthousiasme fanatique; il interdit aux hommes qui n’éprouvent pas immédiatement ce témoignage de le rejeter comme une illusion de l'esprit enthousiaste. « Est-il surprenant que ceux qui y participaient et qui les sentaient en eux-mêmes en crussent la réalité ? Je pense que c’est à cela que se rapportent ces autres paroles

de St-Jean « celui qui croit au Fils de Dieu a en soimême le témoignage de Dieu ». Il en appelle non au témoignage intérieur de l'Esprit dans le sens que l’entendent certains enthousiastes modernes, mais aux dons miraculeux du Saint-Esprit que les fidèles recevaient et qui se manifestaient par leurs effets ». 125- 126. ….« Je dois vous faire remarquer que le témoignage en question n’était pas un témoignage secret de l'Esprit ou une lumière intérieure semblable à celle dont nos Trembleurs se vantent, mais un témoignage qui paraissait dans les opérations visibles et manifestes de l’Esprit; et ce témoignage pouvait être et nous a été actuellement transmis avec des preuves d’une autorité incontestable. Et dire que ce témoignage a été concluant dans les premiers siècles du christianisme, mais qu’il ne l’est pas aujourd’hui c’est à mon avis choquer toutes . les règles de la raison; car si nous avons assez de lumière pour juger que les premiers chrétiens ont eu raison de croire ce témoignage, nous devons nécessairement en avoir assez pour conclure qu’il est raisonnable que nous y ajoutions aussi la foi ». 163. Hume IV, 108.

Cependant on a tenté de récuser ce témoin; puisque la Résurrection est un fait et que les miracles opérés par les apôtres en sont d’autres distincts dans le temps et dans l’espace, comment peut-on faire de ceux-ci les preuves de la réalité de celle-là ? « N'est-ce pas une chose surprenante qu’il faille qu’un grand miracle soit soutenu d’un centaine d’autres pour en établir la réalité ? Tout miracle est par lui-même un appel aux sens et par conséquent n’admet point d’autres témoignages que celui des sens; et il n’y a point de liaison entre un miracle fait cette année et un autre miracle fait l’année passée. Ainsi de ce que Pierre par exemple guérit un boïteux, supposant que ce fait est vrai, il ne s'ensuit pas que Jésus-Christ soit effectivement en suite ». 130. L’objection peut s’écarter assez facilement; non seulement on peut admettre que ces miracles constituent de véritables témoins de moralité qui sans

rien articuler de précis sur le fait litigieux, apportent cependant le témoignage de leur estime acquise par l'accusé par la moralité de sa vie entière. Ce sont même des témoins de moralité particulièrement qualifiés parce qu’ils affirment que toute leur valeur, toute leur puissance leur vient de celui-là qu’on accuse d’imposture et qué, par là, ils révèlent que celui-là possède un pouvoir suffisant pour accomplir le miracle discuté. « Un miracle ne prouve rien par lui-même si ce n’est qu’il y a une cause capable de produire l'effet que nous voyons. Supposé que vous vissiez un homme ressusciter et que cet homme s’en allât ensuite sans vous rien dire, vous ne penseriez pas qu'aucun fait ou qu'aucune doctrine eut été prouvée ou réfutée par ce principe. Mais s’il vous déclarait au non de celui par le pouvoir duquel il est ressuscité que le culte des images est illicite, vous auriez alors une bonne preuve contre le culte des images. Comment cela ? Ce n'est pas parce que ce miracle prouve quelque chose par rapport à cet article considéré en lui-même; mais parce que la déclaration de cet homme est appuyée de l’autorité de celui qui l’a ressuscité pour confirmer sa doctrine. Et par conséquent le miracle est une preuve directe de l'autorité des personnes et non de la vérité des choses ». 161.

I1 semble bien que Hume ait particulièrement apprécié l'ouvrage de l’évêque Sherlock et que lEssai sur les miracles ait beaucoup retenu des « Témoins sur la Résurrection » au moins autant que du sermon de l’évêque Tillotson sur la Transsubstantiation. Peutêtre est-ce même, par le recours de Sherlock à ce témoin éternel, l'Esprit saint, qu’il faut attribuer l'apparente volte-face de Hume à la fin de son essai, cet appel au miracle intérieur qui a tant exercé déjà la sagacité des critiques.

164 LA CRITIQUE ET LA RELIGION CHEZ DAVID HUME G. TINpAL (1657-1733).

72. « L’Auteur des pages suivantes ne tire aucune gloire de ce qu’il traite d’un sujet de la dernière importance et qui, autant que je puisse voir, n’a nulle part été traité aussi complètement. Il ne construit rien sur une base aussi incertaine que la tradition qui diffère en la plupart des pays et que, dans tous les pays, la masse du peuple est incapable de juger; mais il pense qu’il a établi des règles assez claires et évidentes pour permettre aux hommes de la capacité la plus médiocre de distinguer la religion et la superstition et qu’il a montré la religion, en toutes ses parties, si belle, si aimable et si puissamment touchante que la moindre réflexion doit en rendre les hommes amoureux et leur faire voir aisément que leur devoir et leur bonheur sont inséparables ». Aïinsi commence la préface du « Christianisme aussi vieux que la Création ou l’Evangile nouvelle publication de la Religion naturelle », l'ouvrage essentiel de Tindal où se poursuit le procès de toute religion positive et où la raison est établie comme le dernier juge en matière religieuse. Les trois cent quatre-vingt -0nze pages du premier volume, volume unique puisque l’évêque Gibson étouffa le deuxième, soutiennent une thèse très simple; la véritable religion est l’œuvre de la raison; la méthode d'autorité ne sert qu’à défendre des dogmes absurdes incapables de résister par eux-mêmes à un examen critique; si l’on supprime du christianisme toutes les impostures que les prêtres y ont introduites, si on le ramène au christianisme prêché par Jésus, on découvre qu’il ne diffère pas de la religion naturelle fondée en raison et qu’il la publie à nouveau dans sa pureté originelle. Pour développer ce thème, une centaine de pages aurait suffi; mais Tindal vieux praticien retors du prétoire, ne se lasse pas de revenir sur les mêmes idées pour leur donner plus de force par l'effet d’une accumulation et d’une suggestion répé-

tée; malicieusement il se réfère continuellement aux évêques et aux prêtres, les citant longuement, leur empruntant des armes pour les combattre, couvrant même la page du frontispice de citations empruntées à l'Evangile ou à des auteurs orthodoxes dont les deux derniers sont Sherlock et Samuel Clarke; telle qu’elle est, avec tout son désordre, l’argumentation de Tindal était redoutable.

C’est une simple hypothèse que présente Tindal, une hypothèse d’une haute probabilité, mais qu’il se déclare prêt à rejeter si on lui en présente une autre plus satisfaisante; précaution oratoire sans nul doute, mais aussi suprême habilité qui s’exprime encore à la fin de Pouvrage « Errare possum, haereticus esse nolo >» : l'ouvrage est inspiré par un désir sincère de découvrir la vérité.

73. Dieu est bienveillant; Dieu n’est ni fantasque, ni capricieux; Dieu est incapable d’arbitraire : tels sont les principes de toute religion. La bienveillance divine ne refuse pas aux hommes les moyens d’atteindre au bien moral, au bien et au bonheur de leur âme; elle ne permet pas que la connaissance de ces moyÿens soit réservée à quelques privilégiés auxquels une Révélation aurait été faite; toute préférence serait une injustice; la seule lumière de la raison découvre donc dès d'origine, à tous les hommes les règles de conduite et le culte qu’ils doivent pratiquer. Cette découverte est à la portée des seules forces humaines; dans ses commandements, Dieu a égard à la nature des choses et à leurs rapports; un esprit attentif peut aisément découvrir son devoir, puisque la raison a pour office de découvrir les rapports des choses. « Par Religion naturelle, j'entends la croyance en l'existence d’un Dieu et le sentiment et la pratique de ces devoirs qui résultent de la connaissance que la raison nous procure de lui et de ses perfections, de nous-mêmes et de nos imperfections, ainsi que du rapport que nous soutenons avec lui et avec nos semblables : aussi la Religion de na-

ture considère en toute chose ce qui est fondé sur Iæ raison et la nature des Choses ». 11.

La religion naturelle est parfaite; la Sagesse et la Bienveillance divine ne pouvaient promulguer une loi imparfaite à l’origine que des additions successives. auraient améliorée; la religion naturelle est par suite immuable, si bien qu’elle est à la fois la première et la dernière des religions, qu’elle est la religion éternelle; malgré la promulgation du christianisme, Dieu continue toujours à l’implanter dans l'esprit de tous. les hommes, chrétiens ou non, leur montrant ainsi qu’elle leur est toujours aussi nécessaire. Elle est la plus simple et ia plus claire, puisqu’elle est appropriée: à la raison de tout un chacun; elle est universelle, elle: possède la plus haute excellence interne; elle surpasse par là toutes les religions positives; et Jésus luimême a rappelé son primat lorsqu'il est venu apporter sa Révélation; il a prêché non de nouveaux devoirs. mais le repentir, l'amendement et le retour à la soumission envers les devoirs connus. Aussi n’y a-t-il pas. de différence entre la Religion naturelle et le Christianisme véritable sauf dans le mode de communication; raison et révélation nous découvrent les mêmes dogmes. et les mêmes devoirs; puisque la religion nouvelle est parfaite, de nouvelles propositions apportées par une révélation ne seraient pas fondées en raison; elles seraient arbitraires, mais Dieu n’est pas un tyran et ne peut vouloir rien que de raisonnable.

74. Il ne devrait donc pas y avoir de différence entre ceux qui s’appellent chrétiens et ceux que l’on peut nommer des Déistes chrétiens; il en est une cependant, d'institution humaine. Ni la religion naturelle, ni les religions révélées ne demeurent dans leur pureté ou leur simplicité primitives; elle dégénèrent en superstitions parce que les prêtres, païens, juifs ou chrétiens, abusent les autres hommes et les embarrassent de subtilités métaphysiques et d’obscurités. Les

livres sacrés sont écrits en des langues mortes dont les.

Page 1