L’analogie de la religion naturelle et révélée
avec la constitution et le cours de Ia nature », 1736. l'ouvrage capital de Joseph Butler, évêque de Derham, est une première ébauche de traité général de psychologie rationnelle; l’auteur ne veut que combattre les déistes; il pense leur montrer que, dès que l’on admet la religion naturelle, il faut admettre la religion révélée; que lunivers et le plan providentiel révélés par lexpérience et la raison ne diffèrent pas de l’univers et du plan providentiel indiqués par la Révélation et que par suite ces deux mondes ont le même auteur. « L’Analogie » est bien un ouvrage de polémique, mais. Butler n’a pas voulu descendre dans le détail des phénomènes naturels : c’est un tableau d'ensemble qu’il veut brosser; c’est aux questions essentielles qu’il s’attachera. Bien que la plume soit malhabile et embarrassée, que le penseur tout pénétré de sa propre pensée: ne soupçonne pas de faciles objections ou méconnaisse certains aspects des doctrines qu’il combat, l’Analogie correspond à un effort d'analyse de la nature humaine, comme Hume le note en tête du Traité.
, C’est ainsi que l'introduction est consacrée à l’étude: ‘ de la probabilité et du raisonnement par analogie. Les phénomènes naturels ne sont pas l’objet de démonstration, on les prévoit avec plus ou moins d'assurance; quand l’un d’eux a été l’objet d'observations répétées, - la connaissance que nous en avons est d’une haute - probabilité qui équivaut pratiquement à l’entière cer- titude : on l’appelle certitude morale; ainsi nous pré- voyons pour des siècles le retour de la marée. Cette probabilité se fonde sur la ressemblance de lévénement nouveau aux événements passés; toutes les fois que celle-ci ne nous a présenté rien de semblable au. fait actuel original, nous aboutissons à des conclusions erronées : telle est l'explication de l'erreur commise par le prince siamois dont parle Locke, Essai, L IV, ch. XV, $ 5. s
Les logiciens n’ont pas encore dégagé les règles de
l’analogie et l'emploi de cette méthode soulève des dif-
ficultés, causes d’erreurs; mais il ne faut pas rejeter
une méthode de raisonnement naturelle, convenable,
juste et concluante. Personne ne doute de la mortalité
des hommes encore en vie; personne ne doute que de-
-main le soleil se lèvera, et qu’il nous apparaitra - de
forme ronde.
Il est une espèce de probabilité par analogie d’un
-emploi très fréquent que Butler désigne du mot « con-
tinuance », prolongement de l'expérience. C’est elle
-qui nous fait admettre que le cours de la nature sera
dans l’avenir identique à ce qu’il fut dans le passé; c’est elle qui nous permet de penser que la mort ne
-supprimera ni notre capacité de jouir, ni celle de souf-
frir; il suffit pour que cette forme d’analogie soit con-
-cluante que nous ne distinguions pas d’obstacle à la
répétition d’un événement ou à la persistance d’une
- qualité dans le temps à venir. Butler utilise fréquem-
ment cette analogie dans ses démonstrations d’existence : il n’y a pas d’obstacle fondamental à telle exis-
tence, celle-ci est donc possible; elle est partout réali- -sée. Cette analogie par prolongement n’est pas encore
le véritable déterminisme tel que le savant l'utilise
-aujourd’hui, elle en est cependant une forme fruste;
elle conclut en effet du retour des même conditions
-ou de leur persistance au retour ou à la persistance
de la même réalité conditionnée; elle dit non pas que les conditions entraînent d’elles-mêmes à leur suite le conditionné, mais que leur retour ou persistance permet à une nature définie de se manifester.