L’analogie intervient, mais sans aucune origina
lité de la part de Butler, pour démontrer l'existence
de Dieu, concurremment avec les autres preuves clas-
“siques; les premières pages indiquent ces diverses preuves : argument de l’analogie et des causes finales, raisonnements abstraits, traditions et témoignages les - plus anciens, enfin, consentement général de l’huma-
nité. Au cours de l'ouvrage, Butler y revient; il utilise l'argument abstrait dans la discussion qu’il institue entre un fataliste et un partisan de la liberté : « Nous trouvons en nous l’idée de l’'Infinité c’est-à-dire, de l’immensité et de l’éternité et on ne peut même par l'imagination lui refuser l’existence. Nous paraissons discerner intuitivement qu’il doit y avoir, qu’il ne peut qu'y avoir, en dehors de nous, quelque réalité qui réponde à cette idée, qui en soit l’archétype. De là, nous concluons (car cet abstrait comme tout autre implique l'existence d’un être concret) qu’il y a, qu’il ne peut
pas ne pas y avoir un Etre infini, immense et éternel,
* préexistant à tout dessein qui contribuerait à son existence, et dont l’idée exclut toute hypothèse de ce genre. La pauvreté du langage nous a contraints d’employer ces termes : la nécessité est le fondement, la raison, l'explication de l'existence de Dieu ». 148. Cf. Hume, II, 432.
A largument du consentement universel, Butler essaie de donner une vigueur nouvelle. La religion naturelle a été professée en tout temps et en tout lieu
bien que ses thèses essentielles aient été parfois modifiées grandement, elle l’a été dès l’origine; et comme à ce moment les esprits étaient trop grossiers pour “des spéculations aussi délicates, elle s’est établie par révélation ou par évidence. Les libertins utilisaient les récits des explorateurs pour combattre l’universa- ‘lité de la religion naturelle et qu’ils rappelaient que la révélation fut accordée seulement à une petite peuplade orientale; Butler, jouant la difficulté, prouve que ce manque de diffusion est en lui-même une pièce essentielle de la religion. Ce défaut d’évidence est un instrument d’épreuve et de discipline en vue = de lau-delà; l'attention, la sollicitude active, sont pour noud des devoirs. Les personnes mêmes qu doutent le plus doivent se tenir comme soumises plus particulièrement à cette épreuve; elles se trou- : vent dans la situation d’un homme qui vient de rece-
voir un bienfait et qui soupçonne un autre d’en être l'auteur; cet homme manifestera de la déférence vis à vis de ce bienfaiteur présumé et pratiquement ici il n’y a pas de différence entre la certitude et lopinion douteuse, au moins pour qui possède reconnaissance et sagesse. Cf. Hume, IT, 460 et IV, 313, 318, 319.
Dieu est l’Auteur de ce monde; il en est le gouverneur naturel; il use de lois générales, lois physiques, lois mentales comme celles qui établissent les plaisirs et les peines comme des conséquences de Pactivité humaine. Et par des lois convenables, il s’est établi également comme gouverneur moral; il punit les actes vicieux comme tels et de même récompense les actes vertueux. Il y a cependant du désordre dans le monde, le vice y triomphe et à un tel degré parfois qu’on peut se demander si le monde ne serait pas le champ de développement du vice. Mais un regard attentif sait discerner à travers cette confusion et ce désordre. comme des lambeaux de l’ordonnance digne d’un gouverneur moral; il y a d’abord ce désir du bonheur du juste qui vit en nos esprits, désir qui ne peut être chimérique dans un monde soumis à un gouvernement physique; la vertu engendre la tranquillité d’esprit et la satisfaction; les actions vicieuses sont punies parce que nuisibles à la société; mais de plus elles sont suivies de la crainte de la punition, même si la faute
reste cachée. Enfin la vertu assure la supériorité de
l’homme vertueux tout comme la raison donne à l’homme la supériorité sur les animaux. Quand la vertu dirige la force, elle triomphe du vice, servi d’une force égale; dans le monde actuel, cette supériorité n’est pas manifeste : les gens de bien s’ignorent et restent isolés; la vie est courte et ne permet pas l’entier accomplissement des grands desseins; mais ce sont là des obstacles occasionnels qui peuvent disparaître
dans l’au-delà. Et même l’on peut faire l’hypothèse
d’un royaume terrestre d’hommes vertueux; nulle faction dans ce royaume; chacun ÿ est à sa place; les
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hommes de réelle valeur gouvernent : tous contribuent à la prospérité de la société. Rapidement ce royaume commanderait à toute la terre soit par voie de conquête, soit par soumission spontanée des autres royaumes. Ce n’est là malheureusement qu’une hypothèse, que la protection divine pourrait toutefois faire passer à l’état de réalité. Butler répond à Mandeville et à sa Fable des Abeilles; mais c’est en définitive une piètre réponse que cette hypothèse vertueuse et une réponse tenue sans doute pour bien puérile au temps où Robert Walpole gouvernait l’Angleterre.
à L’analogie nous permet alors de décider en faveur * d’un gouvernement moral; nous distinguons facilement une constitution naturelle du monde : les lois physiques lient étroitement les uns aux autres les individus, les espèces et les événements; cette laison d’une part entraîne des conséquences imprévues et de lautre interdit l'explication complète d’un événement donné; le monde physique nous demeure incompréhensible dans son ensemble, mais nous pouvons en connaître des fragments. De plus le monde physique est fait pour se subordonner au monde moral « comme le monde végétal au monde animal et les corps organisés aux esprits ». 173. Nous sommes autorisés à soutenir que le monde moral est lui aussi soumis à des lois, bien que nous né puissions lembrasser dans son ensemble. Tout événement de ce monde ne doit pas être considéré isolément; il faut le voir dans son rapport à l’ensemble; parfois on constate que des moyens * indésirables font se réaliser des fins désirables; ce ne sont pas des « irrégularités », mais « des moyens de - réaliser des fins sages et bonnes beaucoup plus im- portantes ». 177. Des maux réels doivent ainsi être tenus pour des biens relatifs qui empêchent l’opposi- tion de maux plus graves, tout comme certaines ma- - ladies, la fièvre ou la goutte, ont évité la mort au malade. Cf. Hume II, 436 sqq, 441, 446, III, 444 et IV, 408 sq. | | ASE
Nous n’avons pas d’autre part à reprocher à Dieu d’avoir usé de lois générales pour le gouvernement du monde; Dieu avait ses raisons que notre faiblesse ne peut discerner; c’est là de plus une méthode de gouvernement avantageuse pour l’homme en ce qu’elle permet la prévision. Ces lois générales ont parfois de funestes conséquences; mais des interventions particulières en auraient de plus funestes, et si l’on réclame de nouvelles interventions particulières pour parer à ces conséquences « c’est parler tout à fait au hasard et dans l’obscurité ». 180. Ce serait vouloir dépasser les limites de nos facultés que de vouloir pousser plus loin.
Le même recours à l’ignorance justifie Dieu d’avoir usé de la douleur comme de moyen pour gouverner l’homme. On peut se demander en effet pourquoi le Créateur n’a pas immédiatement dispensé le bonheur à ses créatures; peut-être y avait-il des impossibilités essentielles que nous ignorons; nous sommes sur ce point comme des aveugles incapables de concevoir les couleurs. Nous pouvons toutefois supposer que Dieu ne désire ni le bonheur de ses créatures, ni leur pureté morale. Surtout nous ne devons pas nous plaindre trop vite; nos actions ont parfois des conséquences funestes, mais elles dépendent de nous; qu’il y ait des imprudences, des actes involontaires soit, le plus souvent nous pouvons prévoir les conséquences de nos actes tout comme le paysan, s’il a négligé de semer en temps voulu, peut prévoir que l’année est perdue pour lui. Parfois Dieu nous manifeste même sa bienveillance en laissant un délai entre nos actes et leurs conséquences; il nous permet alors de rétablir nos affaires. Cf. Hume, IV, 114.
79. Dans un monde soumis à un gouverneur moral, la vie terrestre devient un état d’épreuve qui implique. des essais particuliers avec toutes leurs difficultés et tous leurs dangers; les divers essais nous viennent soit des circonstances de notre vie, soit de notre na-