‹ La Critique Et La Religion Chez David HumeChapitre 31 sur 38 · Aïnsi, pour Hume comme pour Spinoza, les · texte numérisé non relu

Aïnsi, pour Hume comme pour Spinoza, les

‘idées ne sont pas comme des peintures muettes sur des ‘panneaux; pour l’un et pour l’autre, c’est bien, au moins au premier abord, dans le ton représentatif qu'il faut chercher la cause de la certitude. C’est par une marque intrinsèque, non par une dénomination extrinsèque que se connaît la vérité d’une idée et que la certitude s’établit. Il est vrai, si Hume et Spinoza publient ensemble que l’on ne peut vérifier le rapport de l’idée à l’objet qu’elle représente et qu’il faut s’en tenir à Vidée, c’est pour des raisons différentes; l’un déclare ne pouvoir définir avec exactitude le rapport de la pensée à la réalité; l'autre affirme que l’idée et lidéat sont < une seule et même chose qui s’explique par le moyen attributs différents ». Eth., IL 7, scol.

Toutefois, semble:t-il, on peut encore trouver entre les deux penseurs d’autres traits de ressemblance : distinction analogue de l’imagination, maîtresse d’erreur, æt de l’entendement qui apporte la vérité; explications - analogues du doute : on ne suspend pas arbitrairement Son jugement; l'imagination flotte et hésite lorsqu’elle se trouve en présence de probabilités identiques; même nominalisme et même horreur du verbalisme: même conception d’une liaison nécessaire, d’un déterminisme des idées aussi bien que des phénomènes naturels. Certes on ne peut oublier des différences capitales entre ces deux intelligences si opposées par exemple par - leurs préférences avouées l’une pour la démonstration géométrique, l’autre pour la méthode expérimentale, - mais on est tenté de considérer comme semblables les solutions qu’elles apportent au problème de la croyance. Il n’en est rien cependant et des ressemblances superficielles ne doivent pas nous égarer. Spinoza lui- | même nous permet d’établir la distinction. Eth. IL, 10,

scol, quand il condamne les philosophes qui font de l'expérience sensible le principe de toute connaissance; . « ils n’ont pas suivi l’ordre requis pour philosopher ».

Commençôns donc, comme Spinoza, par la contemplation de la nature divine et sans reprendre tout le

détail de ses démonstrations, esquissons sa théorie de la connaissance et son explication de la croyance. Une: seule substance, avec des attributs infinis et en quantité infinie; chacun de ces attributs diversifiés par une infinité de modes. Une âme humaine est un mode de l’aitribut pensée et sa nature dernière, son essence singulière, c’est l’entendement divin en tant qu’il a l’idée de cette âme; notre âme est donc une partie de l’entendement infini de Dieu. Toute idée vraie, adéquate et parfaite, est donnée en Dieu en tant qu’il constitue: l’essence de notre âme; toute idée fausse est inadéquate et confuse; car la fausseté n’est rien de positif; sinon, comme l'être formel, la réalité propre de nos idées a toujours pour cause Dieu en tant que substance pensante —— le mode n’est rien sans lattribut qu’il modifie —, on ne peut supposer en Dieu un mode positif de penser qui constitue l’erreur. La fausseté est donc une privation et l’idée fausse, une idée mutilée et confuse qui s'affirme dans lesprit non pas en tant qu’elle est fausse, mais en tant qu’elle enveloppe une part de vérité. Nous avons de ces idées inadéquates, lorsque nous considérons des corps par les affections de notre propre corps, lorsque nous imaginons; nous n’avons en effet de notre corps qu’une connaissance confuse parce qu’il est composé de nombreuses parties complexes, en relation avec un grand nombre de corps extérieurs; la connaissance adéquate né s’en trouve en Dieu qu’en tant que celui-ci est affecté d’un très grand nombre d'idées, celles de toutes ces parties et de tous ces corps. L’imagination nous fait donc connaître de manière inadéquate et elle ne nous porte à l'affirmation qu’en labsence de l’idée vraie ou même

de toute autre idée, fausse ou douteuse, qui provoque-

rait la suspension de jugement. Même alors, il n’y a

pas certitude, mais seulement repos de la pensée. L’imagination est donc pour Spinoza très différente

de l’entendement; elle n’apporte que des idées confuses..

parce qu’elle ne les considère que dans leur rapport à l'âme singulière de quelqu’un et non telles qu’elles sont absolument dans leur rapport à l’ensemble des modes de la pensée. Au contraire Hume n’établit pas de distinction tranchée entre ces deux formes de la connaissance; l'imagination est soumise plus complètement à l’action des principes accidentels d’association et comme eux, elle est capricieuse et fantasque; mais lenten- -dement, connaissance réglée et scientifique, n’est rien de plus que l’ensemble des propriétés les plus générales et les plus stables de l’imagination; il n’y a pas de différence essentielle entre les fantaisies et les raisonnements probables, ni entre les préjugés et les lois scientifiques; il n’y a pas à distinguer entre la certitude et le repos de la pensée : tout assentiment complet est certitude, que ce soit erreur ou vérité. En outre la croyance, l'affirmation certaine, est analogue pour sa force et sa vivacité à la perception, c’est-à-dire que, selon Spinoza, elle serait immédiatement fausse parce ‘qu’elle a égard aux données sensibles. Enfin son éclat ne lui appartient pas en propre; il lui vient d’une association avec une perception actuelle, et de l'intensité que-lui procure le secours des passions et de l’enthousiasme imaginatif comme nous allons le voir.

Aussi faut-il accorder peu de valeur aux raisons accessoires que l’on avait indiquées plus haut pour poursuivre plus complètement l’analogie entre les deux philosophes. C’est une doctrine répandue que le nominalisme; c'est un lieu commun que la critique du verbalisme; c’est une explication très générale que l'hypothèse déterministe; toutes ces thèses particulières ne prennent une signification réelle que par leur rapport à une interprétation d'ensemble : Hume et Spinoza n’ont pas suivi le même ordre pour philosopher.

103. Ce n’est pas assez en effet de discerner que la vivacité d’une cryance exprime une manière d’être de l'esprit; il faut montrer les causes qui l’y introdui-

sent. C’est la vivacité d’une impression présente qui glisse sur l’idée considérée eu lui communique la marque de la réalité; ce glissement se fait selon les lois de: l'association des idées; selon la loi de ressemblance, le: portrait d’un ami absent en éveille le souvenir de manière plus intense et avive nos sentiments. « Les cérémonies de la religion catholique romaine peuvent être considérées comme des expériences de même nature. Les dévots de cette étrange superstition allèguent d’ordinaire en guise d’excuse aux mômeries qu'on leur reproche qu’ils ressentent le bon effet de ces mouvements extérieurs, de ces postures, de ces actions, en ce qu'ils avivent leur dévotion et stimulent leur ferveur. lesquelles déclineraient si elles étaient entièrement dirigées vers des objets lointains et immatériels. Nous. représentons, disent-ils, les objets de notre foi sous: forme de figures et d'images sensibles et nous les rendons plus présents par la présence immédiate de ces: figures qu’il ne nous serait possible de le faire par une simple vue et contemplation intellectuelle. Des objets. sensibles ont toujours plus d'influence sur la fantaisie que n’importe quels autres et cette influence, ils la transportent promptement aux idées avec lesquelles ïls sont en relation et auxquelles ils ressemblent ». I, 400 et IV, 44.

Selon la loi de contiguité « Il est certain que la distance diminue la force de toute idée et qu’à notre approche un objet quelconque alors même qu’il ne se découvre pas à nos sens agit sur notre esprit avec une influence imitant celle d’une impression immédiate. Le. fait de penser à un objet transporte promptement l’esprit à ce qui est contigu; mais c’est seulement la pré-sence effective de l’objet qui l’y transporte avec une: vivacité supérieure ». I, 400 et IV, 44. Quand je suis. au loin, séparé de ma demeure et de ma famille par deux cents lieues, si par hasard ma pensée s’attacheà quelque objet qui en est proche, elle glisse sans doute

jusqu’à l’idée des miens, mais avec moins de vivacité que si j'étais à quelques milles seulement de ma demeure.

Selon la loi de causalité « Les gens superstitieux affectionnent les reliques des saints et des personnages sacrés pour la même raison qui leur fait rechercher figures et images afin d’aviver leur dévotion et d’acquérir une conception plus intime et plus forte de ces vies exemplaires qu’ils désirent imiter. Or il est évident qu’une des meilleures reliques qu’un dévot se put procurer serait l’ouvrage des mains d’un saint et si jamais ses vêtements et son mobilier peuvent être considérés sous ce jour, c’est parce qu'ils furent jadis à sa disposition, reçurent de lui du mouvement et subiront son action : à cet égard, ils peuvent être considérés comme. des effets imparfaits et comme liés à lui par une plus courte chaîne de conséquences qu'aucun de ceux où nous apprenons la réalité de son existence ». I, 401 et IV, 45. ER

Ressemblance et contiguité ont une action moins puissante que la causalité surtout si elles sont fictives; car l'esprit sent bien qu’alors tout dépend de son seul caprice; mais également lorsqu'elles sont réelles; car ces relations sont en quelque manière flottantes et incertaines et elles n’ont de solidité que si elles s’appuient sur la relation de causalité. Celle-ci au contraire a tous les avantages opposés, « les objets qu’elle nous présente sont fixes et inaltérables, Les impressions de la mémoire ne changent jamais à un degré notable et chaque impression entraîne après elle une idée précise qui la remplace dans l'imagination à la façon de quelque chose de solide et de réel, de certain et d’invariable. La pensée est toujours déterminée à passer de l’impression à l’idée et de telle impression particulière à telle idée particulière sans aucun choix ni aucune hésitation ». I, 410. Toutefois ressemblance et contiguité ont une action de renforcement qui n’est

pas négligeable. « On a remarqué chez les mahométans aussi bien que chez les chrétiens, que les pélerins qui ont vu la Mecque ou la Terre Sainte sont depuis lors des croyants plus fidèles et plus zélés que ceux qui n’ont pas eu cet avantage. Un homme à qui sa mémoire présente ne vive image de la Mer Rouge, du Désert, de Jérusalem, de laGalilée, ne saurait jamais douter d’aucun des événements miraculeux qui sont rapportés par Moïse ou par les Evangélistes. La vive idée qu’on se forme des lieux passe par une transition aisée aux faits qu’on suppose avoir offert avec ces lieux une relation de contiguité et augmente la croyance en augmentant la vivacité de la conception. Le souvenir de ces rivières influe sur le vulgaire de la même façon qu'un nouvel argument et pour les mêmes causes ». I, 410.

Il en est de même pour la ressemblance dont l’action se fait sentir soit dans la croyance reçue pendant longtemps d’une ressemblance entre la cause et l’effet, soit dans le sentiment d’immensité que l’on éprouve devant l'océan, soit encore dans la crédulité habituelle à l’homme. « Quand nous admettons une chose de fait d’après le témoignage humain, notre confiance provient exactement de la même origine que nos inférences des causes aux effets et des effets aux causes; et il n’y a pas autre chose que notre expérience des principes directeurs de la nature humaine qui nous puisse donner une assurance quelconque de la véracité des hommes. Mais quoique l’expérience soit le véritable étalon de ce jugement aussi bien que de tous les autres rarement nous nous réglons entièrement d’après elle : nous avons plutôt un remarquable penchant à croire tout ce qu’on nous rapporte même touchant des apparitions, des enchantements et des prodiges, si contraire que cela soit à l'expérience et à l'observation quotidiennes. Les paroles ou les discours d’autrui présentent une connexion intime avec certaines idées existant dans l'esprit de qui les prononce; et ces idées présentent également une

‘connexion avec les faits ou les objets qu’elles représentent. Cette dernière connexion est généralement estimée beaucoup trop haut et commande notre assentiment au-delà de ce que l'expérience justifie; ce qûi ne peut provenir d’autre chose que de la ressemblance existant entre les idées et les faits. Les autres effets n’indiquent leurs causes que d’une manière oblique; mais le témoignage des hommes le fait directement et peut être considéré comme une image aussi bien que comme un effet. Ce n’est donc pas merveille que nous soyons si téméraires dans les inférences que nous en tirons et que nous soyons moins guidés par l’expérience en ceux de nos jugements qui concernent ce témoignage qu’en ceux qui se rapportent à tout autre sujet ». I, 412.

104. Ce dernier passage est particuliärement significatif de l'opinion de Hume sur le rôle de l’imagination et de Phabitude dans la formation de la croyance. Les relations réelles, objectives, sont sans importance: seules interviennent les relations expérimentées. « C’est l'impression présente qui doit être considérée comme la cause véritable et réelle de l’idée et de la croyance qui s'attache à celle-ci ». I, 402; mais elle n’en est pas la cause « par sa propre efficace et vertu »; je dois avoir déjà expérimenté ses conséquences ordinaires et assez de fois pour qu’il n’y ait plus le moindre doute. Cest l'expérience passée tout entière qui intervient, rappelée non pas par la réflexion qui n’existe pas chez lenfant ni chez l'idiot, ni même dans l'esprit du vulgaire mais par la simple accoutumance, par la seule habitude. Celle-ci agit d’ailleurs beaucoup plus vite même dans un esprit réfléchi; dans l’esprit du voyageur arrêté par une rivière, « l’idée de la submersion est si étroitement liée à celle de l’eau et l’idée de la suffocation à celle de la submersion que l’esprit opère la transition sans le secours de la mémoire ». I, 404. C’est . une divination soudaine qui devance de loin la conclu- L sion raisonnée qui, dans le cas présent, la confirmera;

l’action ne se guide pas sur la réflexion beaucoup trop: lente à intervenir pour satisfaire aux nécessités pratiques.

L’habitude agit de deux manières différentes sur l'esprit. Ou bien dans toute l’expérience passée, nous. avons toujours vu deux objets joints l’un à l’autre: lorsque l’un de ces objets reparaîtra sous forme d’impression sensible, nous passerons aisément à l’idée de l’autre objet; impression présente et transition facile. donnent à l’esprit, donnent à l’idée une vivacité supérieure à celle des images flottantes de l’imagination : il y a croyance. Ou bien une simple idée, toute seule, a fait des apparitions fréquentes dans l'esprit; « cette idée devra nécessairement acquérir par degrés facilité. et force et par la ferme prise qu’elle offrira aussi bien que par son introduction aisée, se distinguer de toute idée nouvelle et inaccoutumée >. LL 415. La familiarité. entraîne la croyance.

L'éducation agit de cette seconde manière; elle fixe: une idée dans l’imagination et l’y installe à titre de croyance ferme. L’amputé s’efforce encore de se servir du membre qu’il vient de perdre; la famille d’un mort. dans les premiers moments de son deuil, s’imagine difficilement la disparition définitive de celui qui n’est plus. Ainsi se constitue une grosse part de nos croyances; « plus de la moitié des opinions qui prévalent parmi l’humanité est due à l’éducation et les principes qui sont de la sorte aveuglément embrassés l’emportent en poids sur ceux qui sont dus soit au raisonnement abstrait soit à l’expérience.….. Maïs comme l’éducation: est une cause artificielle et non pas naturelle et comme: ses maximes sont fréquemment contraires à la raison: et même contraires à elles-mêmes en différents temps et différents lieux, elle n’est, de ce fait, jamais recon- : nue par les philosophes, quoique, en réalité, elle repose: presque sur le même fondement d’habitude et de répé- ! tition que nos raisonnements d’après les causes et les. *

effets ». I. 416. Une note précise la pensée de Hume: qui reproche aux philosophes antérieurs non pasd’avoir méconnu la puissance de lPimagination (Hume a certainement lu le deuxième livre de la Recherche de la Vérité et il connaît aussi les Lettres à Sérèna. $ 33), mais de ne pas l’avoir admise au nombre des sources. normales de croyance, de l’avoir rejetée dédaigneusement en la séparant arbitrairement de l’entendement.. alors qu’en définitive la pensée est une, qu'elle est une pensée concrète qui ne se sépare jamais entièrement de: l'expérience.

Quand parfois le raisonnement engendre la croyance. c’est de manière indirecte et encore par un recours à: l'habitude. Une expérience unique nous permet en cecas d'atteindre à la connaissance d’une cause particu-lière, si l’on a soigneusement écarté toute circonstance étrangère, si l’on a procédé avec circonspection. On. s’appuie alors sur un principe général qui s’est établi: par l'habitude : des objets pareils, placés en de pareilles. circonstances, produiront toujours de pareils effets. (Cf. $ 117). Toutes les fois que nous utilisons l’un des. principes généraux qui règlent la connaissance scienti-fique, nous nous en rapportons à l’expérience :'il n’y a de « persuasions éternelles, établies », que celles qui se fondent sur la mémoire et l’habitude.

Il ne s’ensuit pas que nous puissions volontairement établir une croyance exactement comme nous montons. en nous certaines habitudes. « Sans parler de l'effet de l'intention, chaque acte de l’esprit, étant séparé et indépendant, a une influence séparée et ne joint pas sa: force à celle de ses pareils. N’étant unis par aucun objet commun qui les produise, ces actes n’ont point entre. eux de relation et partant ne produisent aucune tran-sition ni aucune union de forces ». I, 438. Il manque. ici un élément indispensable à toute croyance l'appui de la réalité; nos croyances ne sont donc jamais arbitraires; elles ont un fondement objectif; mais sans

doute, comme Jes erreurs et les préjugés résultent du jeu des mêmes facultés que les lois scientifiques, devons-nous admettre que les unes et les autres, bien qu’en rapport avec la réalité, ne la traduisent pas de manière complètement désintéressée et que, pour employer un mot que nous retrouverons et qui me parait traduire avec exactitude la pensée de Hume, les unes et les autres sont autant de conventions humaines, mais plus ou moins soigneusement établies.

105. IL y aurait encore lieu de noter que nos croyances se renforcent par l'effet des sentiments qu’elles ont provoqués. L’émotion que la croyance a fait naître en nous se répand sur l’idée de l’objet qui nous affecte, lui donne plus de force et de vivacité et redouble l’intensité de notre croyance; la foi aux charlatans et aux hâbleurs s’explique de cette manière. « Ce premier étonnement qui accompagne naturellement leurs récits miraculeux se répand dans l’âme tout entière; il avive et anime l’idée au point de la faire ressembler aux inférences que nous tirons de l’expérience. C’est là un mystère dont nous pouvons déjà prendre quelque con- naissance et auquel nous aurons l’occasion de nous initier dans la suite de ce traité ». I, 448. Hume renvoie ici aux sections 6-8 de la troisième partie du Livre Il du Traité où il analyse différents exemples et où il note l'importance du rôle de la sympathie dans cette action des sentiments sur l’imagination.

De même la fantaisie renforce la croyance; et par fantaisie, Hume désigne ici un état d’âme complexe où l'imagination joue le premier rôle, mais où intervient aussi laffectivité. Nous accordons notre assentiment, un assentiment léger aux fictions vraisemblables; les poètes ont même constitué un système poétique des choses que l’éducation nous fait accepter et qui tient la place du monde réel, qui sert de fondement objectif à ces croyances particulières. Quand la fantaisie s’éveille, elle nous emporte et nous fait croire plus qu’il

ne convient à ces fictions; nous ne pouvons plus distinguer entre ces imaginations et les réalités; les chimères sont aussi vives que n'importe laquelle de nos conceptions touchant les choses de fait; nous sommes alors réellement sur le chemin de la folie et de la démence; la réflexion doit intervenir pour empêcher l’en-thousiasme poétique de se transformer en conviction sérieuse; elle dévoile ses illusions en montrant le caractère accidentel de cette vivacité poétique.

106. Nos croyances sont susceptibles de degrés, selon: le degré de probabilité de tel ou tel événement: elles diffèrent donc essentiellement des démonstrations qui sont justes ou sont des paralogismes.

Un raisonnement probable veut nous découvrir les relations qui existent entre les objets; il doit se fonder sur notre expérience passée et prendre son origine dans l'expérience actuelle; il doit partir d’une réalité pré-sente à l’esprit pour en inférer quelque réalité connexe; il postule ce principe fondamental que les cas dont nous n'avons pas eu expérience ressemblent à ceux que nous avons connus, que l'avenir ressemblera au présent et au passé. Ce principe est lui même probable etes fonde aussi sur l’expérience passée; s’il déborde le passé, s’il vaut pour l’avenir, c’est qu’il est l’œuvre de l’imagination, de l’habitude, de cette tendance qui est essentielle à l’esprit, de continuer le mouvement de pensée commencé.

Toutefois l’expérience passée n’est pas uniforme; ii y a contrariété entre les divers événements et l’esprit resterait hésitant en face de cette expérience partagée. s’il n’y avait, en faveur d’une hypothèse, un plus grand nombre d'événements concordants qui, pareils à autant de chances favorables, l’emportent sur les chances con-traires et plus ou moins vigoureusement selon le rapport des chances. « La probabilité nait d’une opposition de chances ou causes contraires qui interdisent à l'esprit de se fixer d’un côté ou de l’autre, et qui le

‘balancent de l’un à l’autre et le déterminent un instant à tenir pour existant un objet.et, l'instant d’après, pour inexistant. L’imagination ou entendement, appelez-le -comme vous voulez, flotte entre les vues opposées et bien qu’elle se tourne peut-être plus souvent d’un côté -que de l’autre, elle ne peut se reposer nulle part en raison de l’opposition des chances le pour et le contre -de la question prévaut tour à tour; et l’esprit considé- ‘ant un objet dans ses principes opposés, découvre une telle opposition que celle-ci détruit complètement toute certitude et toute opinion établie ». II, 216.

Cette indifférence complète correspond à ce que nous appelons le hasard qui est la négation de toute cause, “ou mieux notre ignorance de la cause réelle d’un événement. Le plus souvent les chances se répartissent entre plusieurs opinions qui sont ainsi plus ou moins ‘probables, plus où moins vraisemblables. Ce que nous ‘appelons les lois du hasard; c’est un calcul des proba- “bilités. « IL y a des causes qui sont entièrement uniformes et constantes dans la production d’un effet parti- “culier; et jamais nul cas ne s’est encore présenté d’un manquement ou d’une irrégularité dans leur opération. Le feu a toujours brülé et l’eau, étouffé toute créature humaine; la production du mouvement par l’impulsion -et la pesanteur est une loi universelle qui n’a jusqu'ici ‘souffert aucune exception. Mais il y a d’autres causes “qui se sont montrées plus irrégulières et plus incertaines et la rhubarbe n’a pas toujours agi comme purgatif, ni l’opium comme soporifique sur tous ceux qui ont pris ces médicaments ». IV, 48.

L’appréciation de la probabilité des causes se cons-

‘titue en nous dès notre enfance et à notre insu; elle est “alors accoutumance aveugle et familiarité: elle se complète dans l’âge adulte par la réflexion et l’observation; nous pouvons donner, de la contrariété des expériences passées, deux explications; l’une, l'explication vulgaire, ‘correspond à ‘une habitude imparfaite, à une croyance.

hésitante : la contrariété constatée s'explique par une hésitation, d’une incertitude dans l’action d’une cause ‘unique; on découvre ici sur le vif la tendance humaine à extérioriser ses propres sentiments; — l’autre, l’explication philosophique en appelle à une expérience plus méthodique, à un examen plus rigoureux des faits; <lle affirme que la contrariété des effets répond à la contrariété des causes qui sont si petites qu’elles échappent facilement à nos prises; l'habitude est parfaite, mais elle est divisée; le résultat est analogue, il y a hésitation et incertitude.

Cette étude des probabilités permet d'établir les quel- - ques règles pratiques ci-après : 1° Il n’y a pas de probabilité,-si grande soit elle, sans probabilité contraire, puisque la probabilité naît d’un partage des chances. 2° Chaque expérience passée a le même poids, chacune constitue une chance. 3° Toute croyance est un effet composé dont la valeur est fonction du nombre de ses causes. 4° Entre la probabilité et la possibilité, il n'y a qu'une différence de degré; mais par contre il y a une différence de nature entre la croyance au probable et la conception du possible; on peut ajouter que, l’erreur “étant possible dans l’exercice de la connaissance sensible ou le raisonnement, il n’y a pas de limite précise entre la connaissance et la probabilité; dès lors bien que Connaissance et probabilité soient de nature contraire, pratiquement toute connaissance se résout en probabilité. S 107. Toutefois on distingue habituellement trois degrés d’évidence, la connaissance intuitive ou démonstrative, l'évidence qui procède de preuves, d'arguments tirés de la causalité, l’évidence qui procède de proba- - bilités non retenues par les philosophes comme fondements raisonnables de la croyance et de l'opinion et pourtant extrêmement importantes dans la connais- “sance vulgaire. On passe insensiblement des preuves - par les causes aux simples probabilités; il y a preuve

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causale lorsque l’expérience passée nous a montré la

constante conjonction de deux objets et que nous avons.

lexpérience actuelle d’un objet analogue à l’antécédent ou au conséquent. « L'effet de ces deux points est que l’objet présent renforce et avive l’imagination et que la ressemblance jointe à l’union constante, transporte cette force et vivacité à l’idée corrélative, à laquelle par suite, on dit que nous croyons ou donnons notre assentiment. Si vous affaiblissez le principe de transition et par conséquent la croyance qui en provient ». I, 439. Dans le premier cas, on tombe dans les probabilités des chanceset des causes; dans le deuxième, on raisonne par analogie et ce procédé de raisonnement comporte autant de degrés que la ressemblance en elle-même.

Les philosophes reconnaissent encore l’analogie

comme fondement raisonnable d’une croyance (Fontenelle $ 11, Butler $ 77, Berkeley $ 87); ils récusent d’autres probabilités qui pourtant dérivent des mêmes principes.

1° Lorsque se produit une diminution de l’impression originelle, une diminution de l’évidence se produit en conséquence et Hume insiste sur cette probabilité,

surtout pour le cas particulier où la diminution de la

vivacité en fonction de l’éloignement dans le temps. « L’argument que nous fondons sur une chose de fait dont nous nous souvenons est plus ou moins convaincant selon que le fait est récent ou éloigné ». I, 440. Au contraire un argument logique ne perd pas de sa force. Peut-être Hume pense-t-il ici à un ouvrage qui

parut à Londres en 1699 et qui fit quelque bruit en An-

gleterre, les Théologiae Christianae Principia Mathematica, de John Craig. Ce mathématicien, estimant que les principes du Christianisme étaient seulement probables, avait étudié la décroissance de leur probabilité en fonction du temps et trouvé que le christianisme pouvait encore durer 1454 ans et il attendait un retour du Christ avant cette date.

2° Une longue chaîne d’idées intermédiaires fatigue

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l'imagination, lui rend difficile la transition d’un extrême à l’autre et partant diminue la vivacité de l’impression originelle au fur et à mesure que l'esprit parcourt les termes de la série; c’est pourquoi les longs raisonnements ne produisent jamais la conviction. Cette diminution de l’évidence ne se produit pas s’il s’agit de la transmission écrite des témoignages; les faits de l'histoire ancienne ne perdent pas de leur valeur avec et par l’impression de nouveaux livres qui les relatent; chaque ouvrage nouveau, chacune de ses éditions constituent en quelque sorte des termes intermédiaires, mais tous sont de même nature et dépendent entièrement de la fidélité des copistes et des imprimeurs. Ici encore nous retournons à l’histoire du christianisme non seulement au mathématicien Craig, mais encore à Collins et à Woolston qui ont mis en doute la valeur des textes ‘sacrés.

3° Enfin nous tirons des croyances probables de règles générales établies témérairement, de préjugés. La nature humaine est très sujette à ce genre d’erreurs, qui se constituent par le jeu des mêmes principes qui établissent les preuves causales. « C’est la nature de l’acc<outumance non seulement d'opérer avec sa force entière quand se présentent des objets exactement idenliques à ceux auxquels nous sommes accoutumés, mais ‘encore d’opérer à un degré inférieur quand nous enr découvrons de semblables; et quoique l’habitude perde “un peu de sa force en raison de chaque différence, il est pourtant rare qu’elle soit entièrement détruite pour peu que des circonstances notables demeurent les mémes... C’est par ce principe que j’ai rendu compie de Tespèce de probabilité dérivant de l’analogie par où nous transportons l’expérience que nous avons eue dans des cas passés à des objets semblables, mais non point exactement identiques à ceux sur lesquels a porté notre expérience. À proportion que la ressemblance décroit, la probabilité diminue, mais elle ne laisse pas

de garder quelque force tant qu’il demeure des traces:

quelconques de ressemblance ». I, 443.

Bref l'esprit humain n'utilise qu’un procédé, l’ana-logie, lorsqu'il raisonne sur les faits; mais lorsque l’analogie est grande entre le présent et le passé, lorsqu’elle équivaut presque à une identité, nous donnons: au raisonnement par analogie le nom de raisonnement causal; lorsque l’analogie est faible et comme évanouissante, nos conclusions sont incertaines et si nous n’avonspas égard à l’extrême faiblesse de leur probabilité, nous. donnons dans des préjugés. Et l’on passe par une gradation insensible des préjugés aux conclusions scientifiques. C’est que nous ne disposons que d’une faculté essentielle l'imagination qui par nature s'apparente à l'habitude et tend spontanément à reporter. le passé dans le présent.

108. Faire de l’imagination et de l’habitude les ressorts essentiels de l’intelligence c’est rapprocher l’homme des animaux; c’est s'inspirer de l’expérience qui nous révèle une ressemblance manifeste entre les actes. de l’homme et ceux de l’animal. Isoler l’homme dans le monde, c’est, au contraire, établir entre des êtres. analogues une différence essentielle et profondément cachée; c’est rechercher les subtilités métaphysiques, la subtilité a toujours été un signe d’erreur. La confrontation entre l’homme et l’animal aura de plus une con-

séquence heureuse; si les mêmes principes sont capables d’expliquer des actes analogues dans leurs ressem- :

blances et dans leurs différences, on devra leur accorder: plus de créance; tel est du moins le précepte de Bacon: que la philosophie naturelle applique avec succès: il faut élargir la sphère des expériences pour donner à. une conjecture une preuve additionnelle et une garantie supplémentaire.

Or si l’on excepte les actes instinctifs qui ont tous. quelque rapport à la conservation de la vie ou à la:

L'OPRRC RERIRE

propagation de l’espèce, il y a de grandes analogies entre l’homme et l’animal.

L'un et l’autre associent de même manière leurs impressions. « Un chien qui a caché un os, souvent quitte la place; mais quand il y revient, sa pensée passe aisément à ce qu’il a caché auparavant grâce à la contiguité qui établit une liaison entre ses idées. De même manière quand il a été copieusement battu en quelque endroit, il tremblera s’il en approche, même s’il ne découvre aucun signe de danger actuel. Les effets de la ressemblance ne sont pas aussi remarquables, mais comme cette relation est une pièce importante de la causalité dont tous les animaux montrent un jugement si évident, nous pouvons conclure que ces trois liaisons par ressemblance, par contiguité et par causalité opèrent de même manière sur les animaux que sur les hommes ». IT, 120. Le stupide, l’enfant et l’animal raisonnent de même manière; ils progressent par expérience et apprennent les qualités des objets naturels par l’observation de leurs effets; ‘ils disposent d’une fonction inférieure qui rend possible le dressage des bêtes. « L’ignorance et l’inexpérience des jeunes se laissent

ici clairement distinguer d’avec l'astuce et la sagacité des vieux qui ont appris par une longue observation à éviter ce qui leur fait mal et à poursuivre ce qui leur procure bien-être et plaisir. Un cheval habitué au champ acquiert la connaissance de l’exacte hauteur qu'il peut sauter et n’essaiera jamais ce qui dépasse sa force et sa capacité... N'est-ce pas l'expérience qui fait craindre à un chien la douleur quand vous le menacez ou levez le fouet pour le battre ? N'est-ce pas même l'expérience qui le fait répondre à son nom et inférer - d’un son arbitraire comme celui-là, que vous pensez à lui plutôt qu’à tout autre de ses compagnons et avez __ dessein de l’appeler quand vous le prononcez d’une certaine manière, sur un certain ton et d’un certain accent ». IV, 86. à

On trouve également chez l’animal orgueil et humilité, amour et haine. La sympathie, cette communication des sentiments, y est manifeste; elle explique par exemple l’entrain de la meute en chasse. Les sentiments directs, joie et chagrin, crainte ou espérance, désir ou aversion, et même la volonté existent encore en son esprit et se traduisent par des actes non équivoques.

Retrouver chez les animaux les mêmes fonctions mentales qui expliquent chez l’homme la vie spirituelle, ce n’est pas rabaïsser celui-ci; on ne considère pas comme des égaux tous les hommes parce qu'on leur accorde à tous imagination et entendement. Il y a des causes à la précellence de l’homme, qui expliquent également l’excellence de certains hommes entre tous les autres : différences dans l'attention, la mémoire, la puissance d’observation, qui impliquent plus ou moins de soin, plus ou moins de circonspection dans l'étude des expériences et permettent l’établissement de règles générales plus ou moins exactes; étroitesse ou largeur d'esprit, puissance de raisonnement ou incapacité d’enchaîner longuement des propositions les unes aux autres; distinction ou confusion des idées; étendue plus ou moins grande de l’information, plus ou moins grande aptitude à découvrir les analogies; action des préjugés, de l'éducation, des passions, de l’esprit de parti, des lectures et des conversations; toutes ces circonstances expliquent suffisamment que les diverses intelligences, humaines et animales, soient différentes les unes des autres et parfois si prodigieusement.

109. Ces dernières indications achèvent de préciser la position de Hume vis-à-vis du rationalisme anglais de son époque, du rationalisme de Locke qu’ont adopté tous les théologiens et tous les déistes. La Raïson n’est plus la caractéristique de l’homme; il n’y a plus trois espèces différentes de connaissance, intuition, démonstration et jugement probable; il n’y a plus qu’une intuition sensible et le jugement probable,

NRETRSS NE NE

La raison, ou l’entendement, ou l'imagination, peu importe le nom, est ce je ne sais quoi qui, en nous, est capable de prendre des habitudes sous l’action des phénomènes sensibles, de l'éducation ou des passions; habitude que l’idée générale, habitude que le raisonnement expérimental, habitude que toute croyance. Mais la raison n’est pas pure passivité; elle est capable d’attention; elle est puissance d’observation et puissance de raisonnement; elle discerne les analogies; les divers esprits ne diffèrent mêmes les uns des autres que par le plus ou le moins de cette activité. Toutefois cette activité n’a d’autre but que d'effacer de Pesprit toutes les préventions et d’en faire un miroir fidèle des phénomènes; elle n’y parvient pas entièrement; si elle peut éliminer les effets des principes variables, elle se soumet toujours aux principes universels de l’imagination. Aussi la science expérimentale est faite de conventions humaines qui se règlent le plus possible sur la réalité phénoménale, mais en présentent toujours une traduction humaine. Cette conclusion, Hume ne la présente pas ici explicitement; mais, comme vont le prouver les analyses ultérieures, toute sa philosophie est essentiellement un conventiopalisme.

Il n’y a plus d’autre part que deux modes de connaissance et la connaissance n’est plus définie comme la perception d’une convenance ou d’une déconvenance entre deux idées. Les relations se divisent en effet en deux classes : les unes, les relations d’idées, sont les objets d’une perception immédiate, d’une intuition qui opère sur les réalités particulières, sur les phénomènes

- sensibles; il n’y a plus d’idées abstraites. Les démons-

trations se ramènent à une suite d’intuitions particulières et ne constituent plus une catégorie originale de raisonnements. Les autres relations, les relations de fait se connaissent par expérience; un raisonnement ne peut les utiliser que lorsque l'habitude s’est formée,

après une expérience répétée, de penser en connexion nécessaire l’antécédent et le conséquent. L’expérience à venir peut toujours démentir l’expérience passée et nous n’obtenons jamais que des probabilités, jamais de certitudes bien que pratiquement nous soyons certains. Ce raisonnement fondé sur l’habitude est commun à l'homme normal, au stupide, à l’animal bien qu’entre ces esprits il y ait des différences extrêmes, mais en degré seulement. Et par cette affirmation de l’unité de nature des êtres, Hume s’oppose expressément à Locke, Essai ,livre IL, chap. XI; le passage ci-dessus sur la compréhension du langage humain par les animaux répond même au paragraphe 10 de ce chapitre; les bêtes ont l'usage des mots, juge Hume qui étudie du dehors homme et l’animal, qui adopte bien qu’incomplètement une attitude analogue à celle du psychologue de comportement. Cette unification est de conséquence puisqu'elle interdira par la suite à Hume de refuser aux bêtes une âme et l’immortalité. Et le fossé se creusera plus profond entre les rationalistes et leur critique.

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