‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 10 sur 58 · JULES JANIN · texte numérisé non relu

JULES JANIN

Je viens de passer toute une semaine en compagnie des ouvrages de Jules Janin, et je voudrais bien parler un peu de lui, pour en dire autre chose que les banalités oratoires que l’on jette uniformément, comme des couronnes d’immortelles, sur la tombe fraîche de tous les hommes célèbres. Aussi bien me sera-ce une occasion de causer avec nos lecteurs de la profession que j’exerce, et où il s'était lui-même, de sa grâce, mais avec l’assentiment du public tout entier, sacré roi. Peut-être quelques personnes trouveront-elles les réflexions où je vais m’engager un peu plus sévères que ne le comportent les habitudes en pareiïlle circonstance. Mais, outre qu’il m’est impossible de cacher ce que je pense, jai pour excuse de n’avoir point connu personnellement Jules Janin, de n'avoir jamais senti le charme qu'il répandait autour de lui. Je ne l’ai vu qu’une fois en ma vie pour affaire de service. Ilse montra bon et gai, comme à son ordinaire. Mais l’entrevue ne dura pas plus d’un quart d'heure. Je n’ai aperçu qu’au bout d’une lorgnette ce visage sympathique, ce grand et clair regard, si

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plein de franchise et de bienveillance, qui est resté beau, : dit-on, jusqu’au dernier jour de sa vie. Je n’ai jamais entendu ce rire étincelant et sonore, dont nous ontentretenu tous ceux qui étaient les familiers de son chalet de Passy. Je n’ai jamais goûté cette conversation, dont la bonhomie, la finesse et la grâce souriante enchantèrent même ceux qui ne l’aimaient point. Il n’a pas eu seulement toutes les qualités de l’honnête homme : il à été l’un des hommes les plus aïmables de son temps. Je ne l’ai appris que par ouïdire, de seconde main. Je ne sais de lui que ses livres.

Et encore ne les ai-je pas tous lus; mais qui peut se flatter d’avoir lu tout ce qu'a écrit Jules Janin de sa plume rapide ? l’a-t-il bien lu lui-même ? Vous vous rappelez la réponse de Chamfort à l’archevêque de Paris.

— Avez-vous lu mon dernier mandement ? lui demandait M. de Beaumont.

— Non, Monseigneur, et vous ?

Le mot revient, en mémoire quand on songe à Jules Janin. Il dictait à bride abattue, à tort et à travers, sur tous les sujets, et il esb bien probable qu’il ne se relisait pas toujours. Il s’échappait de lui, incessamment et à propos de tout, un intarissable flux de prose. Sur quoi n’a-t-il pas discouru et que n’a-t-il pas touché ? Tout genre lui était bon : histoire, roman, critique, philosophie, morale, traductions, préfaces, eb jusqu’à des prospectus pour maison de commerce...

Mais il est certain que le meilleur de sa gloire se compose des articles de critique hebdomadaire qu’il a écrits durant quarante années au rez-de-chaussée des Débats, Je vais en causer tout à mon aise avec vous.

Quand j'arrivai à Paris, en 1859, le hasard me mit presque tout de suite aux mains un feuilleton dramatique, Il faut bien avouer que j'étais fort ignorant du théâtre, et

oae QUARANTE ANS DE THÉATRE.

surtout du théâtre contemporain. Je n'étais pas allé au spectacle dix fois dans ma vie, pour des raisons que comprendront aisément les jeunes gens qui ne dînent pas tous les soirs : me voilà donc forcé de refaire, ou plutôt de faire au galop mon éducation. Vous pensez avec quelle ardeur Je me mis à lire et à étudier les lundistes, dont j'allais devenir le confrère. En province, où j'avais longtemps vécu, Je n’en avais suivi qu'un seul : c'était Fiorentino, dont la plume nette, le goût sûr et l'esprit vif me plaisaient. A Paris, le premier dont je cherchaï, dont je dévorai les articles, ce fut Jules Janin.

En ce temps-là, Janin jouissait encore d’une réputation immense et d’une autorité incontestée. Il était le prince des critiques. Ce mot avait passé en axiome, et personne n’eût songé à émettre un doute. Je renonce à vous peindre mes impressions à cette lecture hebdomadaire. Ce n’était pas de l’étonnement, ce n’était pas de la stupéfaction. Tous ces mots sont trop pâles ; c’ébait quelque chose de pareil à la sensation d’un homme qui tombe d’un quatrième étage, ne se bue pas sur le coup, et tâte ses membres en les ramassant.

— Ainsi, c’est là ce que les Parisiens admiraient ! C’était là ce qu’il fallait pour leur plaire! Jamais je ne viendrai à bout d'attraper ce genre...

Et puis, j'en eusse été capable, tous mes instincts, toute mon éducation se révoltaient là contre. Il m’arrivait parfois de lire six colonnes de ce feuilleton sans en comprendre un traître mot, et je me prenais la tête à deux mains avec désespoir :

— Les autres comprennent donc! Ils ont done, entre eux, ces maudits Parisiens, des façons d’avoir de l’esprit où je n'entre point, où je sens bien que je n’entrerai jamais !

Dame! je ressemblais un peu, en ces temps éloignés, au

Huron de Voltaire, tombé tout à coup au milieu d’une civilisation qui lui est étrangère. Tout l’étonne et l’ahurit. J'avais été tiré brusquement du professorat provincial, où je vivais derrière le rempart de mes livres, enfoncé dans les études classiques, et je m'étais trouvé, sans transition, jeté sur le pavé de Paris, au milieu du brouhaha des lettres : j'en étais tout effarouché. Je tâchais de ravoir mes esprits sans y parvenir. La blague parisienne surtout (hélas! elle s’exerçait beaucoup sur moi qui avais très vite passé tête de Turc dans le journalisme), cette affreuse blague me déconcertait singulièrement. J’allais à travers la vie, effaré, éperdu, comme un chien qui traîne une casserole à sa queue, ne sachant où donner de la tête, me cognant contre tous les angles eb interrogeant, d’un regard incertain, tous les horizons.

Je finis par me rasseoir peu à peu et par entendre le langage des gens du pays où les circonstances m’avaient, amené. Je me mis au fait de la conversation parisienne, de ses réticences, de ses malices, de ses clignemenbs d’yeux, et je m’aperçus alors; non sans quelque sentiment de surprise, que tous ceux qui pensaient, pensaient à peu près comme moi sur les feuilletons de Jules Janin. On ne les lisait plus; mais c'était une complicité universelle d’admiration apparente, qui ne trompait que l’auteur eb les badauds.

Et, cependant, je me faisais cette réflexion bien simple :

— Voilà un écrivain qui vit sur sa réputation : Sfat magni nominis wmbra. Mais, ce nom, il à bien fallu qu’il le méritât et le conquit autrefois. On n'arrive pas à une si haute position, à une influence si considérable sans un talent hors ligne. C’est une plaisanterie que de parler de hasard heureux et de bonne veine. Il n’y a pas d’effet sans cause. Toutes les fois qu’un homme s’est imposé à une gé-

nération, il faut admettre qu’il avait en lui assez de force pour obtenir ce résultat.

Et j'interrogeais ceux qui avaient connu Janin en son beau temps. Oh ! là-dessus, ils étaient unanimes. Rien, dans les mœurs d'aujourd'hui, ne peut donner une idée du succès de Janin, à l’époque de ses débuts, et durant les vingt années qui suivirent. Nous avons vu quelque chose d’approchant lorsque, vers 1849 ou 1850, Sainte-Beuve commença, dans le Constitutionnel, cette série de « Causeries du Lundi » qui devait,en s’accumulant, former plus de trente volumes. Mais ce ne fut, pour Sainte-Beuve, que l’admiration éclairée et sympathique des lettrés ; Jules Janin excita, de prime abord, un engouement universel.

Chacun de ses feuilletons était un événement. On le lisait partout, même dans les départements les plus hyperboréens, même dans les plus minces bourgades, même chez les plus indifférents au théâtre et aux lettres. Je me souviens fort bien qu’en mon enfance, mon père, dans sa toute petite ville, attendait le feuilleton de Janin, qu’il recevait, à son tour, selon l’usage provincial, lui, treizième ou quatorzième. Tout le monde en raffolait, et c'était comme un éblouissement. La grave Université elle-même s'était laissée prendre. Et je tiens de quelques contemporains que nombre de professeurs, le lundi, ne manquaient guère de lire à leurs élèves des passages choisis du feuilleton en vogue.

C'était le temps où le faubourg Saint-Germain boudait les Débats, qui avaient patronné la monarchie de Juillet. Mais le faubourg Saint-Germain n'avait pu résister aux séductions de ce favori de la mode. On s’y arrachait l’article de Jules Janin, tout comme dans la bourgeoisie lettrée, et le feuilleton, chose presque incroyable, descendait, jusqu’à l'atelier, où les deux célèbres initiales J. J. avaient fait leur trou.

La puissance qu’exerçait le feuilleton est inimaginable, à cette heure, où les plus autorisés d’entre nous ont si peu de crédit. Jules Janin lui-même en a conté, en se moquant, une preuve bien curieuse, et le passage est trop joli pour que je ne le cite pas : C’est dans l'Histoire de la littérature dramatique, au premier volume. Jules Janin commence par soutenir ce paradoxe, que, lorsqu'il n’y a pas de grand artiste, il en faut inventer un :

Une de mes fêtes, ajoute-t-il, c’est d’en avoir inventé au moins un; avec ce grand comédien de mon invention, j'ai vécu six semaines et j'ai eu le plaisir de voir mon paradoxe accepté sans conteste. Ah! la bonne folie! et comme elle étonna le fin fond du boulevard où se cachait mon héros enfariné! Ma trouvaille avait nom Debureau, Son théâtre était un affreux trou, sans issue, où tout était repoussant, l’air empesté, les violons criards, la société en blouse et en marmotte, un monde à part, qui s’amusait à voir son héros donnant et recevant des coups de pied au bon endroit. C'était une peste, à vrai dire, et je vous laisse à penser si le public de ce grand Journal des Débats, un public sérieux, positif, dans l’âge qui est un peu au delà des passions, fut intrigué, quand un beau matin, en ouvrant son grave journal, il vit imprimée en toutes lettres (honneur qui n'avait encore été accordé à aucun artiste vivant), la’biographie de Debureau.

Et à peine Jules Janin eut-il jeté, dans le monde stupéfait, le nom glorieux du funambule, que soudain, grâce à la toute-puissance du feuilleton, le parterre fut envahi par des enthousiastes pour tout de bon qui ne juraient plus que par Debureau. Et non seulement le public de toutes les curiosités parisiennes, mais les esprits les plus délicats, les plus beaux messieurs et les plus belles dames du faubourg Saint-Germain, pêle-mêle avec les fils du faubourg Saint- Antoine ; et, ici, je passe encore la plume à Jules Janin :

C'était, je l'ai vu, une confusion de dentelles et de loques sans nom,

de velours et de blouses immondes ; l’ambre mêlé à l’âcre odeur de ü

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l'ail, le bouquet de camélias coudoyant le cornet rempli de pommes de terre frites, le sabot et le soulier de soie; ici les trous et les taches, et là, le gant blanc dans toute sa pureté; des mains calleuses et des mains de duchesse. Au même instant, vous eussiez entendu le murmure de ces voix moqueuses et le cri rauque des voix avinées. C'était rare et curieux le feu de ces regards disciplinés et de ces prunelles ardentes qui tutoient tout le monde. Le Pierrot des Funambules a fait, ce soir-là, en quelques gambades, ce que Napoléon, avec toute sa gloire et ses quinze ans de toute-puissance, avait à peine osé rêver : une fusion entre les deux faubourgs.

Telle était l'influence du feuilleton en ce temps-là, ou, plutôt, telle était l'influence de Janin sur le public. Il pouvait tout ce qu’il voulait, et c’est en ce sens que le mot de prince des critiques est vrai. Il l’a été de nom toute sa vie, et, de fait, durant quinze bonnes années.

Et songez un peu ce que c’est que de faire, durant quinze ans, le feuilleton que l’on attend, un feuilleton événement, un feuilleton dont tout le monde dise :

— Il est encore plus joli que le premier.

Cette responsabilité redoutable inquiète et énerve les plus énergiques. Nous avons vu le pauvre Rigaut succomher à cette tâche. Ses premières chroniques aux Débats, avaient réussi avec beaucoup d'éclat, et il est vrai qu’elles méritaient leur succès, car elles sont charmantes, pleines de sens et de sel. Mais les fées qui l'avaient doué au berceau lui avaient refusé deux dons sans lesquels un journaliste ne va pas loin : la confiance en soi et la fécondité. Il fut bientôt travaillé de cette crainte horrible :

— Serai-je, aujourd'hui, à la hauteur de mon dernier feuilleton ? Ne trouvera-t-on pas que je décline ?

Et il s’en allait, cherchant des sujets, quêtant des mots, recueillaut des bouts de phrases, notant des traits, r'assemblant avec une horrible anxiété, tous les éléments du chefd'œuvre futur, l’écrivant avec un grand battement de

cœur, en revoyant les épreuves avec cette angoisse de l’artiste nerveux, qui n’est pas sûr de lui-même. Et, le lendemain, il interrogeait ses amis, il s’étudiait à lire dans leurs yeux la vérité qu’on lui cachait sans doute, la cruelle vérité... Toutes les semaines, il débutait, le malheureux! et il souffrait les transes mortelles du comédien qui joue sa réputation et sa vie sur le hasard d’une première représentation. Il mourut, à ce métier ; il mourut de cette maladielà, non d’une autre. C’est celle des journalistes, et il faut un fier tempérament pour y résister.

Jules Janin l’a portée, avec une admirable aisance, durant un quart de siècle et au milieu de difficultés bien autres que celles qui ont pu être imposées aux inspirateurs de notre temps. Il s'agissait, à chaque fois, de contenter la | clientèle, alors fort nombreuse, des délicats et des lettrés, et d’empaumer la foule du même coup. C’était un chefd'œuvre que l’on réclamait, et un chef-d'œuvre à jour fixe, qu’il y eût un sujet, ou que la semaine n’en eût point fourni. Il fallait être prêt et dispos, et Jules Janin l'était toujours !.… :

Parmi les contemporains de ces succès et même encore aujourd’hui, on en trouve beaucoup à Paris, je n’en ai pas rencontré un seul qui ne me les contât avec un souvenir ému, avec des transports d’admiration rétrospective ; et ces récits m’étonnaient, moi, fils d’une génération plus nouvelle; et ils sembleront plus inexplicables encore aux jeunes gens nés après nous dans une autre atmosphère.

Il n’en fallait pas moins répéter avec le poète, se frappant le front :

— Et, cependant, il y avait quelque chose là.

Oui, sans doute, il y avait quelque chose, et ce quelque chose, c'était une nouvelle manière.

Vous ne sentez peut-être pas toute la force et en même

temps, toute l’infirmité de ces deux mots : une nouvelle manière. Pour les bien comprendre, il est bon de se rendre compte de ce qu’on appelle une manière.

Quand on parle ou qu’on écrit, c’est apparemment, n’estce pas ? pour exprimer une idée, quelle qu’elle soit. L’expression n’est donc, pour les vrais orateurs et les vrais écrivains, qu'un vêtement bien fait qui colle à la pensée. La coupe en peut être plus ou moins originale; cette coupe, c’est le style. Bossuet, Fénelon, Corneille, Racine, Voltaire et tant d’autres ont un style. C’est-à-dire qu'ils habillent la pensée à leur mode, suivant leur tempérament ou leur goût. Mais c’est avant tout, de leur idée qu’ils onb souci. — La forme dont ils la revêtent ne vient qu'en seconde ligne dans leurs préoccupations, ou pour mieux dire, elle n’est pas pour eux une préoccupation particulière. L'idée emporte son expression avec elle ; les deux ne font qu’un.

Quelques écrivains donnent une attention plus particulière à la forme, au tour; et ils n’en sont pas moins de grands écrivains si le regard accordé à l’extérieur n’est pas trop exclusif, s’il ne les détourne pas du fond qui est l'essentiel. Ainsi Montesquieu et La Bruyère. Certes, ces deux hommes ont pris un soin particulier de la forme ; ils Vont brillantée de leur mieux ; on en est fatigué quelque fois. On ne peut pourtant pas dire d’eux qu’ils aient une manière. [ls ont un style parce qu'après tout, l’idée, si elle n’a pas été leur unique souci, a été au moins le premier de tous; parce que tous les agréments dont ils ont chargé à dessein leur expression, ne vont qu’à rendre leur pensée plus lumineuse et plus vive.

La manière commence où le style finit.

Elle se compose des formes, tours, façons de parler, métaphores, et pour tout dire d’un mot, des procédés de langage au moyen desquels on décuise l’absence de l’idée

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