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QUELQUES CRITIQUES. fa
première, à moins qu'ils ne servent simplement à relever l'insuffisance d’un lieu commun. C’est une anomalie étrange, mais bien souvent constatée : le public rechigne souvent à des idées nouvelles. Une manière nouvelle le séduit toujours.
En général, ce charme ne dure pas bien longtemps, et la postérité en fait toujours justice. Mais tant qu’il dure, il a pour la génération qui l’a vu naître, l’abtrait irrésistible de la mode. Il n’y faut point contredire ; il prévient les esprits les plus exempts de préjugés, il met des coquilles sur les yeux les mieux ouverts et les plus perçants.
J’en sais pour ma part, dans la littérature française, deux exemples qui sont inouïs par l’universalité et la durée du préjugé. Le premier est, précisément, celui de Janin, que nous allons analyser tout à l'heure ; le second est celui de Voiture.
Qui lit aujourd’hui Voiture, même parmi les lettrés les plus convaincus ? Qui peut même en soutenir les quelques pages, que donnent les Æecueils choisis, pour servir d'exemples ? Personne, assurément. Eh bien! Voiture a mis dedans (pardon de l’expression, mais elle est si vraie!) tout son siècle, c’est-à-dire deux ou trois générations. Les plus beaux esprits du temps et les plus belles dames de la cour se sont arraché ses lettres avec la même avidité qu’on se disputait les feuilletons de Janin.
Je contais, tout à l’heure, que ces articles avaient tourné la tête même aux sévères professeurs de la grave Université. Boileau, l’intraitable Boileau, après que déjà avaient commencé à disparaître les contemporains des succès de Voitüre, comparait encore Voiture à Horace dans un vers
demeuré célèbre. Il nous serait impossible de nous figurer
l'engouement prodigieux qu’excita ce faux esprit démodé
aujourd’hui, si nous n’avions pas l'exemple de Janin, dont la
séduction fut aussi générale, aussi longue, rs MU. | L D | +
En 1688, il y avait encore des gens qui couraient après limitation de Voiture, et La Bruyère louait le naturel de
Voiture.
Qu’avait donc fait Voiture ? Il avait apporté une manière nouvelle; et ne vous y trompez pas : dans toute manière nouvelle, il y a invention, et, pour inventer n’importe quoi, il faut être, sinon un homme de génie, au moins un esprit supérieur. Inventer, ne fût-ce que dans le tour et dans la forme, c’est déjà quelque chose, et, quand l'invention est tout à fait en dehors des règles communes, qu’elle est agréable, spirituelle, séduisante, elle tourne-aisément toutes les cervelles.
En voulez-vous un exemple dans ce temps-ci? Permettez-moi d'en prendre un, qui ne gêne personne, l’écrivain s'étant mis lui-même hors du courant des discussions httéraires. Quand Rochefort fit paraître la Lanterne, ce ne fut pas seulement l’audace de l’attaque qui lui valut son prodigieux succès ; ce fut l’originalité de la manière.
Il portait, dans la politique, la langue et la plaisanterie particulières au vaudeville, celle de Duvert et Lauzanne, et il le faisait avec un étonnant sang-froid de pince-sans-rire, avec un pittoresque de métaphores heurtées, qui, par son inconscience même, était prodigieusement drôle. Sa manière n'était pas fort variée; elle se composait d’un très petit nombre de procédés; elle avait le défaut de n’être point Httéraire, d’être plus bizarre encore qu’originale.
Mais, enfin, c'était une manière nouvelle, et elle conquit, de prime abord, la vogue que vous savez.
Weiss me disait un jour, me parlant d’un de nos confrères que je ne veux pas nommer ici, mais qui a dû de brillants succès dans le journalisme à une manière toute personnelle :
— Il vient à vous, il vous frappe sur l'épaule en vous
de dr A Es PRTTIE” F ‘ A L u ; vos ae D , * = QUELQUES CRITIQUES. 79
disant : « Écoutez-moi ; je vais vous dire quelque chose de très curieux. » À ce coup de poing on tressaille, on écoute et l’on se dit après : « Ce n’est que cela ? » Dix fois, vingt fois, cent fois de suite, il vous prend au même piège, Mais à la cent-unième, on gare son épaule : « Oh! non! c’est fini. Adressez-vous à d’autres ! »
C’est l’histoire inévitable de tous les gens qui ont une manière. Cette manière ne tarde pas à dégénérer en procédé : on la tourne comme un joueur d'orgue sa manivelle, et l’on en tire toujours le même air; les notes essentielles finissent par s’user, elles manquent enfin tout à fait, et c’est ce qui était arrivé à Janin en ces dernières années. Mais le gros du public, habitué à son air, ne s’en apercevait pas. Il
. n’entendait plus, au lieu de son, que quelques couacs, par-ci par là, et il ne s’en pâmait pas moins d’aise, sa mémoire lui rappelant les mélodies qu’il avait goûtées jadis.
C’est que, de toutes les manières connues, c’est-à-dire de toutes les façons de ne point exprimer d'idées, la plus variée, la plus charmante, la plus pittoresque, la plus aimable, fut celle de Janin, qui ne le cède en cela qu’à Voiture.
En quoi consistait-elle donc ?
29 juin 1874.
Le fond de cette manière, ce qui en est l'essence, c’est de ne jamais parler du sujet que l’on est censé traiter, de se tenir en dehors en croyant soi-même et en faisant croire que l’on est au-dessus.
Ce n’est pasJules Janin qui est l'inventeur de ce procédé, de ce truc, comme nous dirions aujourd’hui. J’ai rappelé l’autre jour, à son propos, l'exemple de Voiture. Voiture ne procédait pas autrement. Lisez les correspondances célèbres : celles de M"° de Sévigné, de Voltaire, de M"° du Def-
fant, et de tant d’autres; car notre littérature est fort riche à cet égard. Par où vous plaisent-elles ? C’est que tous ces gens-là ont quelque chose à dire et qu'ils le disent : M"° de Sévigné avec une incomparable vivacité d'imagination, Voltaire avec une merveilleuse légèreté de style, et M"° du Deffant avec un tour de phrase net et délicat tout ensemble. Chacun y apporte des qualités différentes d'esprit ; tous se ressemblent en un point : c’est qu'ils s'intéressent aux détails dont ils entretiennent leurs amis; que ces détails soient considérables ou minces, là n’est pas la question. Ce qui fait l’importance des choses, c’est la passion que vous y mettez, passion communicative, qui passe à votre correspondant, et, de là, si vous en valez la peine, à la postérité. Il est vrai que ces grands écrivains, eux aussi, ont laissé parfois, en ce genre, tomber de leur plume de simples lettres de politesse, des bagatelles qui ne tiraient leur prix que de l’agrément de la plaisanterie et de la finesse de l’expression. Mais ces badinages ne se rencontrent chez eux que par exception.
L’exception est la règle chez Voiture. Toutes ses lettres pourraient se résumer ainsi :
— Madame, je n’ai rien du tout à vous dire, ou ce que j'ai à vous dire vaut si peu la peine d’être dit, et doit être si indifférent à des personnes d’esprit comme vous et moi, que j'aurais quelque honte à le dire, si je ne devais le dire si bien que vous en serez ravie.
Ce que vous cherchez dans une lettre de Voiture, c’est Voiture lui-même, l'esprit de Voiture, le style de Voiture, et la grâce avec laquelle il badine autour d’un sujet qui n'existe pas.
C’est la doctrine de Janin. Il l’a exposée dix fois dans ces six volumes qui sont le résumé de sa longue collaboration aux Débats :
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Il faut bien se persuader (dit-il en propres termes au premier volume, page 353),que les gens qui vous lisent n’ouvrent pas un journal dans le but de savoir si le comédien a été sublime, et si la comédienne adorée à disparu hier sous les fleurs que lui jettent ses parents et ses domestiques. Je vous le répète car je vous l'ai déjà dit (OA / oui, ü Von vait déjà dit!), vous tous qui exercez l’art de la critique : IL FAUT D'ABORD SONGER A VOUS; APRÈS QUOI, vous songerez au poète, au musicien, au décorateur, au machiniste; il faut avant tout que le lecteur vous honore et vous estime; qu'il s'inquiète avant tout de vous-même; après quoi, il s’inquiétera, s’il à le temps, de toutes ces choses futiles, éphémères, inertes, qui ne sont que le prétexte de vos discours.
Quelle singulière théorie ! Ainsi, il ne faut écrire que pour apprendre au public que l’on a de l'esprit! Mais qu'est-ce que cela peut faire à moi, public, qu’un critique ait de l’esprit ou n’en aït pas ? S'il en a, tant mieux pour lui, c’est son affaire ! J’ai les miennes, qui me touchent davantage. Vous commencez par me dire, vous, Janin, que le théâtre est une futilité qui ne mérite pas qu’on en parle. Eh bien! n’en parlez pas} alors! Est-il si difficile de ne pas écrire un feuilleton de six cents lignes ?
Quoi ! six cents lignes tous les lundis, sur un genre de littérature que vous déclarez vous-même tout à fait inférieur et indigne d’occuper l'attention d’un homme instruit ! C’est une gageure, alors! Il viendra un moment, soyez-en sûr, où vous la perdrez. Je sais bien que vous vous promettez de parler d’autre chose, de parler, comme on dit, de tout à propos de rien.
Parler de tout ne mène pas bien loin. C’est une illusion de jeune homme de croire qu’on ne saurait s’épuiser Jamais à effleurer toutes sortes de sujets. Comme on les connaît peu et qu’on ne s’y intéresse point, c’est de soi-même qu'il faut tirer tout ce qu’on en dit, et si riches que soient les ressources dont on dispose, on ne tarde pas à en voir la fin. I1 faut bien alors que l’on se répète, que l’on repasse par
les mêmes chemins; la satiété vient au lecteur et à l’écrivain lui-même.
Voulez-vous, jeunes gens, n'être jamais à court ? Voulezvous m’avoir point à trembler devant ce point d’interrogation qui se pose au haut de la page de votre papier blanc :
— Qu'est-ce que je vais leur dire ?
Enfermez-vous dans le sujet que vous avez choisi, sachez-le bien et aimez-le beaucoup. Plus vous étudierez une branche des connaissances humaines, plus vous y ferez de découvertes. Les rapports qu’elle soutient avec les autres genres vous apparaîtront plus nombreux et plus variés ; les exemples jailliront de toutes parts à votre mémoire avec une abondance intarissable. Jen parle par expérience : moi aussi, lors de mes débuts, je cherchais, dans les événements de la semaine, étrangers à l’art dramatique, quelque supplément à ma prose qui manquait d’haleine. C’est que j'1gnorais le théâtre et que la pièce du jour me laissait aisément à sec. C'était pure indigence, et non goût de fantaisie, si je battais les buissons. Du moindre vaudeville sort aujourd’hui pour moi une foule de considérations et de rapprochements qui empliraient un volume. Il n’y à pas grand mérite à cela : j'ai appris mon métier.
Je ne me sens point au-dessus de lui; je ne l’ai point méprisé. I] faut aimer ce qu’on fait, jeunes gens ! On n’inspire bien aux autres que les passions que l’on sent. Vous êtes perdus si, entrant dans notre profession, vous ne prenez pas au sérieux toutes les manifestations de l’art dramatique, même les moindres. Vous pourrez être de spirituels et brillants stylistes ; ce sera feu de paille.
Quand vous parlez théâtre, parlez théâtre, et ne parlez que de cela. [1 y aura des semaines cruelles, des semaines où deux ou trois pièces médiocres, jouées à la fois, vous condamneront à écrire un article qui paraîtra terne. Soyez ré-