FIORENTINO
C'était il y a une douzaine d'années; je venais de quitter l’École normale et de partir pour la province avec un brevet de professeur. Je ne m’imaginais guère alors que je passerais journaliste un jour et chroniqueur dramatique. Mais j'étais déjà fou du théâtre, où je n’entendais rien, n’y étant presque jamais allé dans mon enfance.
J’achetais toutes les pièces qui faisaient quelque bruit, je me nourrissais de cette littérature qui devait par la suite
devenir mon pain quotidien, et je dévorais tous les feuil-
letons du lundi, sans me douter que, plus tard, j'en
augmenterais le nombre.
J'avais bien vite remarqué et pris en goût celui de Fiorentino. Ce n’est pas qu’il n’y eût beaucoup d’esprit dans les autres et des qualités peut-être plus séduisantes ; mais je trouvais précisément chez lui ce que je cherchais dans un feuilleton dramatique, moi, homme de province, qui n'avais pu voir les ouvrages dont le chroniqueur rendait compte.
Il me donnait juste les renseignements dont j'avais
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besoin ; il ne s’écartait point de son sujet par des digressions brillantes, mais inutiles. Il me parlait de la chose même, et il en parlait avec un bon sens exquis et une grande apparence de raison.
C’est par ces qualités solides qu’il me prit tout d’abord, Quand on voit plusieurs écrivains traiter le même sujet, on se sent toujours porté vers l’un d’eux par une préférence plus particulière.
— Voilà comme je ferais, se dit-on tout bas; voilà du moins comme je voudrais faire, si le hasard me mettait jamais une plume à la main.
Ce hasard vint pour moi. Je fus, par une suite bizarre de circonstances, jeté dans la vie littéraire, où je n’aspirais point, et mis en possession d’un feuilleton, sans avoir jamais essayé si je serais capable de le tenir.
C’est alors que je commençais à étudier de plus près celui de Fiorentino, et que j'en sentis mieux l'extrême mérite. Je m’aperçus bien vite que cette exactitude d’esprit eb ce Jugement droit, par où il m'avait séduit en province, étaient encore ses moindres qualités, Il savait faire un feuilleton, chose plus rare qu’on ne pense. Il possédait l’art si difficile, si peu connu, de ne prendre d’une idée générale que juste ce qui devait emplir les douze colonnes de son article. Un peu plus, il eût débordé dans le style de revue; un peu moins, il se fût évanoui dans le petit journal.
Chacun de ses feuilletons était un tout solidement construit, qui se tenait d’un bout à l’autre, et qu’on embrassait d’un coup d’œil. Point de trous, point de raccordements ; c'était une masse homogène, d’une ordonnance parfaitement exacte et qui satisfaisait pleinement l'esprit, La solidité de la construction n’excluait pas l'élégance. Qui eub jamais plus de légèreté de main que Fiorentino !
Il critiquait souvent et d’une façon bien cruelle, Mais c’était avec tant de finesse et de grâce, que la victime même eût été mal venue à s’en plaindre. Il me conta luimême plus tard, comment il s'était fait une loi de cette discrétion :
— J’écrivais alors dans le Corsaire, me dit-il, et il m’arriva d’être traduit en police correctionnelle pour une nouvelle à la main, que je trouvais fort inoffensive. Mais quand je l’entendis lire à l'avocat de ma partie adverse, chacun des mots dont je m'étais servi prit une importance extraordinaire. Je commençai à me regarder comme un grand misérable. Le ministère public refit la même lecture, et de quelle voix ! avec quels gestes ! en l’accompagnant de quels commentaires ! Il me sembla alors que
J'avais commis une action monstrueuse, et je fus épou-
yanté de ma propre audace. Je me suis juré depuis lors que je n’écrirais jamais une ligne, sans me demander l'effet qu’elle ferait, si elle était lue devant un tribunal, et je me suis tenu parole.
Il est vrai qu’il a trouvé moins de difficultés que bien d’autres. Il avait l'esprit naturellement souple, fin, délié. Il était d’une incomparable adresse à glisser, comme un chat, sans rien casser, à travers des situations bien délicates et bien fragiles. Il lui arrivait, comme à tout le monde, d’être forcé de donner quelques-uns de ces éloges qui sont de pure complaisance. Il le faisait avec une malice bien ingénieuse. Pour qui savait lire entre les lignes, il circulait, derrière toutes ces louanges, une veine cachée d’ironie qui ne perçait que de loin en loin, par un seul mot ambiou, un tour de phrase équivoque, un je ne sais quoi d’insaisissable, comme un regard où perce l'éclair d’un sourire, comme un coin de lèvre qui se plisse imperceptiblement,
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Toutes ces précautions n’ôtaient rien à ses articles de leur animation et de leur verve. Il était prudent, circonspect même dans le détail, et cependant il y avait dans l’allure générale quelque chose de vif et d’impétueux. On se sentait emporté par lui dans un grand courant. Les délicats pouvaient s'arrêter à chaque phrase; la foule lisait d’un trait ; tous étaient émerveillés.
Quelques-uns de ses feuilletons sont restés célèbres par ce soin extrême du détail qui n’ôtait rien à la vivacité de
l’ensemble. On se rappelle encore celui qu’il fit sur deux
danseuses, deux étoiles, qu’on avait réunies et opposées dans le même ballet. À qui donner la pomme ? C'était là une question, assez peu importante pour 38 millions 500,000 Français ; mais il n’y en avait pas de plus grave pour les trois mille autres. On attendait avec impatience le feuilleton de Fiorentino.
Il eut l’art de tenir ses lecteurs en suspens durant six colonnes; entremêlant sans cesse l’éloge de l’une et de l’autre, opposant paragraphe à paragraphe, faisant à chacune même mesure d’épithètes louangeuses, corrigeant une critique, qui semblait faire pencher la balance, par une
autre, qui la redressait, et se dérobant avec une incroyable
dextérité au moment de conclure. Rien de plus apprêté que ce feuilleton; chaque mot en était pesé; mais rien aussi de plus libre comme allure ; l'écrivain s'était mis des entraves aux pieds et aux mains ; personne ne l’eût soupçonné à l’aisance de sa démarche.
I] aimait peu la fantaisie et ne la pratiquait guère. Il en avait pourtant, mais qui n’était qu'une grâce nouvelle donnée au bon sens. On se rappelle encore un article où il rendit compte à la fois de deux drames qui se jouaient le même jour à l’Ambigu et à la Porte-Saint-Martin. I] allait de l’un à l’autre théâtre, voyant un acte d’une pièce, un
acte de l’autre, et toutes deux se ressemblaient si bien, qu’il croyait voir la même.
Ce feuilleton fit grand bruit, mais ce qu’il avait de remarquable, c'était moins la charmante fantaisie de l’idée première que le spirituel bon sens avec lequel elle était exécutée. C’est qu’en effet, il n’y avait pas de critique plus saine et plus juste des deux drames, et du drame en général, que cette façon d’embrouiller deux pièces l’une dans l’autre, et de s’y retrouver toujours, tant les procédés sont les mêmes pour toutes! Le choix même des temps d’arrêt était habilement calculé pour mettre en relief la vanité de certains coups de théâtre. Il y avait là de la fantaisie, mais la fantaisie d’un esprit né pour la critique.
C’étaient les qualités vraiment critiques qui faisaient, avant tout et par-dessus tout, la supériorité de Fiorentino. Non qu’il manquât d'imagination; il a écrit la première moitié de Monte-Cristo, le Corricolo, et probablement d’autres ouvrages demême nature, que je ne connais pas ; mais en s’occupant de chronique théâtrale, il avait réduit cette imagination à être humble servante du bon sens. Elle n’avait d'autre emploi chez lui que de donner à la critique plus d'animation et de grâce piquante.
Je sentais depuis longtemps, avec le public, tout le prix de ces excellents feuilletons, et je n’en connaissais pas encore l’auteur. On s’imagine aisément, dans le public, que les critiques du lundi forment une sorte de redoutable corporation et s'entendent pour accabler tel écrivain ou telle artiste qui leur a manqué. La vérité est que nous avons fort peu de relations les uns avec les autres et qu’il est tel de mes confrères à qui je n’ai de ma vie adressé la parole.
C’est l’année dernière que je fus présenté pour la première fois à Fiorentino. Dans cette rude guerre que le petit journalisme m’a faite durant quatre ans, et au moment où
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j'étais le plus embarrassé de tant de scandales, il eut pour moi, qui ne lui étais de rien, quelques bons procédés, dont je fus exbrémement touché. Un ami commun nous mit en présence ; la première entrevue fut très cordiale de sa part, un peu tendue de la mienne; j'ai toujours eu une certaine défiance du monde parisien et des nouveaux visages.
Je me laissai bientôt apprivoiser et séduire au charme qu'il exerçait sur ceux qui l’avaient une fois approché. Il avait l’amitié aussi chaude que la haine vivace : une fois adopté par lui, on était sûr d’être défendu en toute occasion, et il se fût mis en quatre pour vous rendre le moindre service.
Je lui en dois plus d’un. C’est lui qui me mettait au courant des choses parisiennes, qu’il savait si bien, et me montrait certains dessous de cartes dont s’émerveillait mon extrême ingénuité. Que de renseignements ne m’a-t-il pas donnés sur les théâtres et ceux qui les protègent, m'’indiquant lui-même dans quelle mesure j’en pouvais user et quels risques je courais à les publier dans le journal.
. J'avoue qu’un éloge de sa bouche me faisait un vif plaisir. Les siens n’avaient rien de banal ; il ne les donnait pas à tort et à travers, comme eau bénite de cour. Il les mêlait parfois de conseils que j’écoutais de tout mon cœur ; car ils partaient d’un homme qui avait bien de lexpérience, bien de l'esprit, et qui me portait un intérêt véritable.
Si le lecteur a trouvé quelque adoucissement à ma manière de juger les choses, je le dois un peu à ces conversations répétées, où il m’enseignait les secrets d’un art qu’il connaissait à fond.
Il était heureux de lire un excellent feuilleton qu'il n'avait pas fait, « Ne croyez pas, me disait-il, que la concurrence nous puisse jamais être nuisible. J’ai toujours
remarqué, au contraire, que C'était un bonheur d’avoir pour émules, dans sa partie, des gens de grand talent. On se laisserait facilement aller à l’insouciance si l’on était seul : mais, à chaque fois qu’on prend la plume, on songe aux confrères qui vont écrire sur le même sujet, au public qui établira nécessairement quelque comparaison et donnera des rangs; on s’excite, on s’échauffe, c’est une sorte d’entraînement. On trouve en soi plus de ressources, on fait mieux.
« Chaque journal, continuait-il, a sa clientèle de lecteurs : si l’écrivain chargé du théâtre ne sait pas les y intéresser, ils prennent l’habitude de ne point lire les feuilletons dramatiques. Si, au contraire, il fouette leur curiosité, un seul feuilleton ne leur suffit plus; ils tiennent à comparer, à juger par eux-mêmes. J’ai envoyé bien des lecteurs à Paul de Saint-Victor, qui m'en à sans doute renvoyé beaucoup d’autres. La critique du lundi est comme une institution, l seule qui, dans le journalisme, soit aussi complètement, aussi fortement organisée ; toub homme de talent qui veut bien ÿ entrer la fortifie par cela même et la consacre. »
Il est certain qu’elle à beaucoup perdu en le perdant. Je plains son successeur, quel qu’il soit. Il n’aura pas à un héritage commode à porter. Nous ne pensions pas qu’il le laisserait sitôt, et il le croyait encore moins que nous, bien qu’il se sentit fatigué et qu'il eût reçu l’année dernière un premier avertissement.
Il nous parlait souvent de sa lassitude.
« Vous ne savez pas encore, me disait-il, ce que c’est que d'écrire à jour fixe, durant vingt ans, deux feuilletons par semaine, Vous ne faites que d’entrer dans la carrière ; vous en jugez encore comme la foule, qui trouve tout naturel
qu'un homme ait de l'esprit, à l’heure dite, tous les huit 4,
jours. Mais je vous attends dans quelques années. Vous verrez quelle lourde chaîne c’est à traîner, à mesure qu’elle s’allonge, qu'un feuilleton hebdomadaire. »
Le sien lui coûtait beaucoup de temps et de peine. Son grand malheur était de penser en italien. Je ne l’eusse pas cru, s’il ne me l'avait assuré lui-même. 11 pensait dans sa langue maternelle, et, par une opération rapide de l’esprit, il transportait en quelque sorte son idée dans notre idiome. Ce n’était pas, j'imagine, une traduction faite sur les mots ; c’était plutôt comme une sorte de transposition du même air sur une autre clé.
Il devait peut-être l’incroyable pureté de son style à l'effort même qu’il était obligé de faire, au soin qu’il donnait nécessairement à chaque phrase. Ce n’est pas la première fois qu'un étranger parle un aussi excellent français. Hamilton avait le premier donné l’exemple, en composant ces agréables Mémoires qui ont fait les délices du dix-huitième siècle. Fiorentino n’a pas écrit notre langue avec moins de propreté eb moins de délicatesse.
Le seul endroit où l’on pourrait sentir en lui l’étranger serait cet excès même d’élécance. Sbendhal conte quelque part qu’un Italien fut reconnu pour n'être pas Français parce qu'il s'était servi, dans une phrase très correctement dite, du mot gourmander. C'était là une expression trop choisie, où l’on sentait l’homme qui avait trop bien appris dans les bons auteurs un idiome étranger,
Il y avait quelque chose de cela dans Fiorentino.
Il connaissait profondément les tours de notre langue, et 11 les plaçait à propos : mais il en mettait trop à la fois dans le même paragraphe, serrés les uns contre les autres.
Hamilton écrit peut-être un français plus riche en tours de toute espèce que celui de Le Sage ; mais c’est cette prodi-
galité même qui le décèle. Elle n’est pas exempte de quelque affectation.
Il est aisé de s’expliquer ainsi comment il se faisait que pour un homme, si rompu au métier de feuilletoniste, un
feuilleton à faire était une préoccupation constante eb par-
fois même un lourd boulet.
Peut-être aussi avait-il beaucoup vécu de cette vie pari-
sienne, qui use si vite les tempéraments les plus robustes.
Il avait eu de bien durs moments à passer.
Il aimait à nous conter ses débuts, alors qu'il arriva dans la grande ville, sachant à peine quelques mots de français, avec des bottes éculées et 150 francs dans sa poche pour toute fortune. Il prit un fiacre, disant au cocher de le mener à un hôtel. Le cocher, qui n’y entendait peutêtre pas malice, le conduisit à l’hôtel des Princes. Notre jeune Italien s’y installa, tout en haut; et quelques jours après, il eut l’idée de demander sa note.
Les 150 franés étaient radicalement finis, dévorés de fond en comble. IL prit sa montre, une grosse montre de famille, et l’offrit au Mont-de-Piété, On lui en donna 100 francs. Il divisa la somme en deux moitiés, mit l’une dans son gousset et porta l’autre. où ? Je vous le donne en mille ; à la Caisse d'Épargne. Ce jeune homme, sans un sou vaillant, perdu dans un monde dont il ne savait rien, pas même la langue qu’il lui fait parler, s'était juré de faire fortune : Il la commençait dès ce jour.
Ce trait peint l’homme.
Jamais écrivain n’eut une vie plus ordonnée : il me demandait quelquefois où j'en étais de mes affaires, et comment j'avais arrangé mon existence : « Les hommes de lettres, me disait-il, ont la détestable habitude de croire qu'ils ne mangent que leur revenu, en dépensant ce qu’ils gagnent. Point du tout ; ils dévorent leur capital, ils dévorent jour à
jour leur intelligence, leur esprit, ieur force, qui est leur seul vrai capital. Le revenu d’un artiste, c’est l'intérêt de ce qu’il a gagné et mis de côté. Le reste, il n’y doit pas plus toucher qu'un propriétaire ne doit vendre son champ ou sa maison pour prendre du bon temps.
Ce sont là de bien sages conseils. PIût à Dieu que nous en fissions tous notre profit !
6 juin 1864.
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