OT PR PEN EE QT LUN TRE EME A NE 7 LA | QUELQUES CRITIQUES
solument terne, si vous ne pouvez avoir de l'esprit qu’en vous échappant vers quelques fantaisies extra-muros. Il faut, d’abord, traiter son sujet ; vous y perdrez, sans doute, une petite satisfaction de vanité, et ce léger bruit de conversations flatteuses qui s’élève autour d’un feuilleton brillant. Vous y gagnerez quelque chose de bien supérieur à ce plaisir passager d'amour propre.
— Eh! quoi donc ?
L'autorité sur le public.
Le public n’est pas si bête qu’on l’imagine. Il se laisse, un instant, séduire à des feux follets d'imagination ou à des fusées d'esprit. Il n’accorde sa confiance qu'aux gens qu'il a reconnus sérieux. Ce feuilleton, où vous avez eu tant de peine à vous résoudre, vous savez, ce feuilleton qui était si terne, ne le regrettez pas; ce feuilleton, qui l’a probablement ennuyé, qu’il n’a peut-être pas lu jusqu’au bout,
a, sans qu'il s’en doutât lui-même, enfoncé un peu plus: 3 ?
avant dans son âme la foi qu’il portait à votre conscience -eb à votre sincérité. C’est chez vous qu’il viendra, plus tard, chercher une opinion dans les occasions importantes, vous ayant trouvé fidèle même dans les petites. Cette autorité que vous aurez ainsi conquise ira s’accroissant toujours : comme avec le temps l’esprit faiblit et s’use, l'admiration qu’il excite finit par décroître; l’âge, au contraire, qui rend le jugement plus net, le bon sens plus solide et le ca-
ractère plus ferme, augmente la confiance qui s'attache à
ces qualités.
Je n’entends point dire qu’il faille tenir peu de compte
de l'esprit et du style. Ayez-en, si vous pouvez, et beaucoup, mais jamais hors de votre sujet. Les Voiture et les Janin, avec leur agrément de langage, avec leur ingéniosité de paradoxes, avec toutes leurs grâces et leurs afféteries, sont Les plus dangereux corrupteurs du goût qu’il y ait au
monde, Car l'exemple de leurs succès exerce, sur les jeunes gens, une séduction irrésistible ; l'influence de Janin a été très fâcheuse, eb se fait encore sentir aujourd’hui, même après tant d'années qu’il avait passé de mode.
Ce parti pris de détachement superbe à l'endroit des choses du théâtre n’était que la forme générale de ce que j'ai appelé 4 manière de Jules Janin. Elle s’exprimait par une foule de procédés secondaires, dont il est bon de passer quelques-uns en revue, ne fût-ce que pour mettre les jeunes en garde contre ce faux esprit.
J’ai déjà, à propos d'autre chose, touché un point bien délicat. Vous souvenez-vous de la désinvolture de ce feuilleton que j'ai cité où Jules Janin se vante d'avoir attrapé le public en inventant Debureau ? Jules Janin raconte toute cette histoire comme une excellente farce. Eh bien ! jeunes gens, ne vous en permettez jamais une semblable, alors même que vous auriez la possibilité de la commettre. Respectez votre plume ! Si Janin a fait ce qu’il Git, et il l’a fait, c’est qu'il méprisait son art; s’il s’en est vanté trente ans plus tard, c’est qu’il n’était point revenu sur ce mépris.
C'était un gros enfant gâté, qui avait toutes les pétulances, tous les engouements et toutes les colères de l’enfant gâté. Un jour, on voyait avec stupéfaction douze colonnes de dithyrambes consacrés à un vaudeville des Folies-Marigny ; un autre jour, il saccageait une grande pièce, avec la fureur d’un gamin grondé qui piétine dans les plates-bandes d’un jardin. L'auteur du vaudeville l’était allé voir, à l’heure de la digestion; l’autre était resté chez soi, avec la dignité d’un bon écrivain. Et Janin partait en guerre. Il ne voyait pas grand mal à ces admirations sans motif ni à ces exécutions sans justice. Il avait un tel dédain pour tout cela, qu'éloges et blâmes, il mettait tout dans le même panier.
Jeunes gens! jeunes gens! ne dussiez-vous être lus que de vous-mêmes, gardez-vous d’un mot injuste comme d’une mauvaise action. Ne croyez pas qu’il soit permis même de donner une louange indifférente : il n’y a rien d’indifférent dans la critique. Car un éloge mal placé blesse ceux qui y auraient droit ; il empêche de croire à la sincérité de vos compliments, quand ils leur sont adressés.
Il est impossible que vous n’ayez pas des préventions d’engouement et de haine : car vous êtes hommes. Ne craignez pas de les avouer franchement, quand vous les aurez reconnues. On vous dira que le critique doit être infaillible. Ceux qui vous diront cette sottise, sont précisément les hommes qui ne tiennent pas à leur jugement et
ne font aucun cas de celui des autres. Jamais le public ne
vous en voudra de vous être trompé, si cette erreur est loyale, si vous en avez donné les raisons sérieuses, si vous exposez les causes de votre changement d’opinion. Que disje ? le public ! Les auteurs eux-mêmes, les auteurs bousculés par vous, vous sauront moins mauvais gré d’une critique, quand ils seront pénétrés de cette idée que vous avez cédé, malgré vous, à une nécessité inexorable. Le premier moment de mauvaise humeur passé, ils reviendront vous tendre la main.
Les indifférents et les fantaisistes se condamnent à tout louer de parti pris; car on sait que le jour où ils ne louent pas, c’est qu'ils sont poussés d’un sentiment d'animosité personnelle. On les hait davantage, les sachant ennemis. A quoi bon s’emporter contre un critique, passionné de son art et de la vérité, qui, après vous avoir accablé la veille, vous relèvera le lendemain si votre œuvre lui plaît? Le plus simple est de se remettre à la besogne et de gagner la revanche, qu’il esb toujours prêt à vous octroyer.
C’est, dans notre métier, une question souvent débattue
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de savoir s’il faut conter les pièces et comment il faut les conter. Janin se moque bien souvent (dans ces six volumes), des esprits terre à terre qui suivent un mélodramaturge à la piste et marient, derrière lui, à la in du feuilleton Horace et Caroline.
Il a conté quelquefois, lui aussi, mais vous imaginez bien comment : par manière de raillerie, et il est vrai qu’il a écrit des chefs-d’œuvre en ce genre facile :
Jenny aime M. Alfred; M. Alfred aime Jenny. Quand M. Alfred a dit à Jenny :
— Je t'aime, Jenny!
Jenny à répondu à M. Alfred :
— Vous êtes fiancé à M" Louise, Alfred !
A quoi Alfred a répondu :
— Cela ne fait rien, Jenny!
Mais Jenny a dit à Alfred :
— Cela fait beaucoup, Alfred!
Alors, survient la mère d'Alfred, qui dit :
— Cela fait beaucoup, Alfred !
Puis, Alfred dit :
— Adieu, Jenny!
Puis Jenny va retrouver Alfred, chez le père d'Alfred, pour l’engager à l'oublier, elle, Jenny. Mais, dans l'intervalle, Alfred revient chez Jenny et lui dit :
— Je veux t’enlever, Jenny !
Elle répond :
— Puisque tu le veux, enlève-moi, Alfred!
Et Alfred allait enlever Jenny, quand sont rentrés le père de Jenny, qui à dit :
— Ne m'enlevez pas ma fille, Alfred!
Et la mère de Jenny, qui a crié :
— Ne nous quitte pas pour Alfred, Jenny !
Au second acte, le père.
Mais je m'arrête; durant douze colonnes, le feuilletoniste, avec une habileté prodigieuse de jongleur indien envoie sans cesse en l’air ces deux noms d’Alfred et de Jenny
qu’il reçoit en souriant et en faisant des grâces, tantôt sur le bout du petit doigt, tantôt sur le nez, et qu’il relance, les croisant, les faisant tourbillonner, jusqu’à ce que le lecteur ébloui, aveuglé, éclate et batte des mains.
C’est un procédé, et, comme il est amusant, Janin s’en est plus d’une fois servi. L'avantage de ces procédés, c’est qu'ils sont très brillants et font grand effet la première fois qu’on s’en sert; leur inconvénient, c’est qu’une fois inventés, ils sont à la portée de tout le monde et, par cela même, très vite usés. Qui ne ferait un récit comme celuilà ?
Fiorentino a inventé un de ces procédés de narration. J'étais à Paris, en ce temps-là; j’en ai bien vu le succès. La Gaîté et l’Ambigu (qui étaient voisins à cette époque) donnèrent tous les deux, le même soir, un gros mélodrame. Fiorentino feignit que, d'acte en acte, il allait de l’un à l’autre, si bien que, dans son récit, il confondait les deux actions ; mais, eomme elles avaient des points de ressemblance, puisque tous les drames modernes sont jetés dans le même moule, oh ne s’apercevait pas trop que lon passait de la Gaîté à l’Ambigu, et réciproquement. Le lendemain, tout Paris s’arrachait ce feuilleton.
Le procédé était joli, d'autant plus joli, qu’il reposait sur une idée juste : la déplorable conformité des mélodrames, qui mettent toujours en scène la même jeune fille persécutée, le même traître et la même mère cherchant son enfant. Mais, ce n’était qu’un procédé, et il n’y a rien dont on s’empare plus aisément. Les circonstances étant données, n'importe qui fera, à cette heure, un article de ce genre, qui ne le cèdera guère à celui de l'inventeur, que pour le mérite de l'invention.
Quand un fantaisiste a inventé deux ou trois procédés de ce genre, il est au bout de son rouleau. Je vais vous
indiquer, moi, une forme de récit, qui sera toujours nou-
velle, parce qu’elle est tirée des entrailles des choses, parce qu’elle n’est que lexpression du bon sens. :
Il y à toujours, dans toute pièce, une situation capitale où se résume l’idée ; ou, si cette situation n’existe pas, la comédie étant mauvaise, une scène remarquable ; ou encore un caractère bien venu; ou moins que cela, un trait d’observation, que sais-je ? Enfin, il y a quelque chose qui à fait de l’effet et qui mérite qu’on s’y arrête.
Eh bien! c’est ce quelque chose-là qu’il faut choisir, dégager et mettre en lumière. Le reste ne compte pas pour le feuilletoniste. Racontez avec soin tous les détails qui ouvrent un jour sur cette scène, cette situation ou ce caractère ; tournez-les de façon à produire l’impression que vous désirez qu’on en recoive, et ne vous souciez pas du demeurant.
Et ne croyez pas que le choix de ce point lumineux soit facile à faire. Il y faut beaucoup d’habileté, d'habitude et de réflexion. Voulez-vous un aveu ? c’est la seule chose qui me préoccupe et m’embarrasse dans un article à écrire. Et c'est pour cette raison que J'ai horreur de parler d’une pièce au pied levé, deux heures après qu’elle a été représentée pour la première fois. [1 se fait chez moi, dans les deux ou trois Jours qui suivent une première représentation, un travail secret et curieux, dont je sens les effets sans en comprendre le mécanisme.
Tout ce qui doit être passé sous silence s'enfuit de ma mémoire sans y même laisser de trace. Par une singularité qui m'est inexplicable à moi-même, je ne me rappelle plus ni les scènes, ni les détails, ni même les noms des personnages dont 1l est inutile que je parle. En revanche, les points saillants, ceux qui doivent accrocher l’œil, prennent, d'heure en heure, une extraordinaire intensité de couleurs,
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et tous les détails qui sont propres à les faire valoir se rangent en ma mémoire dans le meilleur ordre et avec une fidélité qui me confond moi-même. C’est une sorte d’instinct.
Rien de plus faillible que l’instinct. Le mien a, plus d’une fois, donné à gauche, sans parler des jours où l’on manque son affaire uniquement parce qu’on a la migraine et que le journal n'attend pas. Oui, il m'est arrivé souvent, en ces quinze années, de revoir une pièce huit jours après, et, relisant mon feuilleton, de me dire :
— Tiens! j'ai laissé ce point dans l’ombre; j'ai trahi l'auteur qui l'avait jeté en pleine lumière. J’ai eu tort! Comment ai-je pu me tromper de la sorte ?
Eh! mon Dieu! parce que tout le monde se trompe. Je voudrais bien vous y voir, vous qui me lisez, à une première représentation, quand rien ne vous a avertis du dessein de l’auteur, et que tous les détails de l'exposition vous paraissent avoir la même importance et que vous les écoutez avec la même attention. Il suffit qu’un seul, pris de travers, la tire violemment en un sens pour que vous enfiliez une fausse piste, et qu’au milieu du troisième acte, vous vous trouviez en plein mécompte et en pleine erreur. Ces erreurs, vous ne les connaissez pas ; mais c’est grâce à nous,
critiques; qui éveillons d'avance la curiosité de votre esprit
sur les points qui sont dignes de votre attention; c’est nous qui simplifions votre travail; c’est nous qui vous aidons à trouver nos feuilletons détestables.
Voyez-vous, jeunes gens, comme cette façon de conter une pièce est plus féconde que celle dont la grâce consiste uniquement dans le tour plus où moins spirituel donné à la narration. Elle est moins brillante, je l’avoue; elle ne met pas en émoi les boulevardiers, et ne fait pas que les lettrés se récrient sur l’ingéniosité, sur la finesse et la grâce de
celui qui l’a trouvée. Mais elle est, comme disent les marchands, solide et d’un bon user. Elle s’applique sans distinction à toutes les pièces, sauf à celles où il n’y a rien du tout, et dont il est, par conséquent, inutile de rien dire. A quoi bon grêler sur le persil ? Elle est un enseignement continu eb vivant. Elle dispenserait presque de la critique, qui la suit d'ordinaire et l’explique ; car elle est, à elle seule, une suflisante critique. Une pièce bien contée est une pièce jugée.
Tenez! notre pauvre ami Villemot excellait dans les récits de drames ou de vaudevilles, qu’il faisait, sans prétention aucune, à la grande critique, avec la bonhomie parfaite de son caractère et de son talent. Il aimait le théàtre, et il s’y connaissait, l'ayant pratiqué toute sa vie.
Jamais dans une œuvre dramatique, il ne voyait que la scène capitale ou le trait distinctif. Il le mettait en relief; en dix lignes, c'était fait et bien fait. Comme il était simplement un causeur et ne se piquait point d’enseignement, il n'allait pas plus loin. Il ne cherchait pas les raisons de son goût et se moquait volontiers des théories au moyen desquelles je le lui expliquais à lui-même. Mais son bon sens naturel lui avait indiqué la véritable voie.
Elle est si naturelle que vous la suivez tous sans y prendre garde. Quand vous rentrez du théâtre, et que l’on vous demande :
— Qu'est-ce que tu as vu, ce soir ?
Est-ce que vous cherchez midi à quatorze heures pour briller et pour faire de l’esprit ?
Non! vous vous écriez aussitôt :
— Ah! il y a une scène! mais une scène! Tout le monde pleurait.
Eh bien ! c’est précisément cette scène-là que le critique doit jeter en avant dans son compte rendu, et comme, à
chaque pièce, elle est différente, il a toujours un compte rendu intéressant à faire.
Ces préceptes paraîtront, sans doute, bien plats, bien bourgeois, bien terre à terre aux imaginations de vingt ans. Attendez, mes amis, attendez d’en avoir quarante, et vous verrez que ces préceptes de sens commun sont fort peu connus, où tout au moins, forb rarement mis en pratique.
Vous verrez qu’ils n’en sont pas moins nouveaux pour avoir été mille fois, sous d’autres formes, exprimés par l’antiquité tout entière. Et s’il en est quelques-uns, parmi vous, qui les lisent avec intérêt et qui en comprennent la vérité, qu’ils comptent bien qu’il leur faudra, pour les appliquer, un peu plus que du bon vouloir. Il n’est pas si facile d’être, non pas le prince des critiques, maïs un critique.
6 juillet 1874, IIT THÉOPHILE GAUTIER
Théophile Gautier me semble être, — je vais bien étonner quelques personnes qui m’ont écrit pour me reprocher les éloges donnés par moi à l'Art dramatique de Gautier, éloges qui leur ont paru être de complaisance banale, — mais non, mais non, je le dis très sérieusement, après avoir lu, relu, étudié ces six volumes, dont je fais un fréquent usage : Théophile Gautier a été un critique de premier ordre.
Je me souviendrai toujours du plaisir que je lui fis un jour que je causais avec lui de cet ouvrage, qui n'avait eu aucun succès, [Il ne s’en est pas vendu cinq cents exemplaires. Je venais de le lire, j’en étais tout plein et comme exubérant. Je le rencontrai, et me voilà lui parlant de son
livre avec l’ardeur d’un néophyte qui vient de découvrir Baruch. Il accueillit mes premiers compliments avec la sérénité bienveillante qui lui était habituelle ; mais, comme je vins à lui dire, non sans une nuance d’étonnement naïf :
— Ce qui m'a le plus frappé, c’est que tous ces Jugements partent d’une même façon d'envisager l’art dramatique; c'est qu’il n’y a pas ombre de fantaisie dans cette critique, qui passe pour fantaisiste ; elle est au contraire d’un philosophe.
Son regard s'allume, comme s’il en jaillissait un : ah! enfin !
Ce ne fut qu’un éclair; il reprit sa mine indifférente :
— Oui, me dit-il, de ce ton de bonhomie majestueuse et narquoise, qui lui était familière, on ne s’en doute pas, mais j'ai mon esthétique, tout comme vous. Moi aussi, je reconnais des lois. Vous appelez cela des lois, n’est-ce pas ?
Et alors pour me récompenser sans doute de mon admiration qui l’avait flatté par la sincérité même de l’accent — nous remontions les Champs-Elysées et nous avions devant nous le vaste espace d’une longue promenade — il se mit à me parler de Shakespeare avec une éloquence dont peuvent seuls se faire une idée ceux qui ont entendu causer ce grand homme en ses jours d’heureuse veine.
Le point de départ de sa thèse, c’est qu'il ne faut pas admirer surtout Shakespeare pour les qualités que tout le monde lui reconnaît : le développement des caractères, la science des passions, la beauté du style, mérites secondaires après tout (c’est Gautier qui parle) : non, c’est que jamais aucun poète dramatique n’avait comme lui tenu compte du milieu où se développaient les passions qu'il avait à peindre, des circonstances extérieures à travers lesquelles se mouvaib son drame.
— À chaque instant, me disait-il, Shakespeare change
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le lieu de la scène. Eh bien! supposez que le dévor ne le montre pas aux yeux, je me fais fort de retrouver toujours dans le dialogue et l'indication précise de l'endroit, et son charme particulier, et le temps qu’il faisait, et l’heure qu'il était, et une foule de détails tirés aussi de la nature des choses, dont nos poètes français ont l'habitude de faire abstraction, mais qui donnent leur couleur aux événements eb aux passions, et sans lesquels il n’y a pas de thtâtre.
Et avec sa mémoire prodigieuse, il me citait une foule de passages empruntés plutôt aux comédies de Shakespeare qu’à ses drames ; il essayait de me prouver par ces exemples quelle force l’aspect extérieur des choses et l'intervention de la nature ajoutaient à la peinture des caractères et à l’action. Pour lui, tout ce qui n’était pas sensible, tout ce qui ne pouvait se percevoir par les yeux n’était que d’un médiocre intérêt au théâtre,
C’est un point de vue de l’art après tout, un point de vue d’où il est très permis de tirer une théorie de l’art dramatique. Cette théorie, à mon avis au moins, sera tres étroite, et elle laissera de côté les points les plus essentiels ; mais encore sera-t-elle une théorie, c’est-à-dire une règle de jugement.
Gautier en avait une. Ce qui a trompé là-dessus toute notre génération, c’est la superbe indifférence qu'il affectait, surtout dans les dernières années, pour les œuvres de théâtre. Il les regardait de très haut, et de méme qu’un voyageur, arrivé au sommet du mont Blanc, n’aperçoit plus les inégalités de terrain dans la plaine inmense qui se déploie à ses pieds, de même à ce degré d’élévation où il se plaçait pour juger les œuvres contemporaines, il ne remarquait pas une sensible différence entre un vaudeville de Tartempion et une bluette de Labiche ou de Meilhac. Il fourrait tout cela dans le même panier.
Ilfaut bien reconnaître cependant que, pour l’homme qui a accepté le métier de faire la critique au jour le jour, il n’est pas raisonnable de placer son idéal trop haut. Un critique qui écrit un livre, ou même celui qui est attaché à une revue peut, dans une certaine mesure, négliger le train quotidien de l’art, et ne s'attacher qu'aux grandes œuvres. Mais pour nous autres, il me semble que notre métier est de mesurer ces infiniment petits de la vie journalière, de distinguer ce qui est destiné à devenir plus grand, et de le signaler au public. Que penseriez-vous d’un critique de beaux-arts qui, sous prétexte qu’il n’y a rien au Salon de l’année qui soit comparable aux tableaux de Raphaël ou de Rubens,envelopperait dans le même mépris
toutes les œuvres qu’il a à juger. Il y aurait là-dedans bien
du parti pris, et partant, bien de l'injustice. Choisissez un autre métier, si celui que vous faites vous semble au-dessous de votre mérite et vous répugne.
Ce large dédain de l’aigle planant à des hauteurs incommensurables était un peu le défaut de Gautier, surtout à cet âge où les désenchantements dela vie ont appris à l’homme l’inanité de ses efforts vers le grand et le beau. Maïs on à eu le tort de confondre cette impartialité du mépris avec l'indifférence sceptique de certains beaux esprits, à qui tout était parfaitement égal, parce qu’ils ne croyaient à rien : Nestor Roqueplan, par exemple, un homme fort spirituel et de beaucoup de goût, mais sans ombre de conviction, et dont la devise était de se rire de tout.
Un artiste fort connu me contait de lui, ces jours derniers, une anecdote bien caractéristique, et que je rapporte, d’après lui, en gardant la forme personnelle du je qui me dispensera de le nommer.
«Je débutais à la Comédie-Française, et je devais jouer le rôle de Dorante des Jeux de l'amour et du hasard. Je
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m'en allai chez Roqueplan, pour le prévenir et le prier d’assister à la représentation.
__ » — Très bien! me dit-il; tu vas jouer... (il me tutoyait, je n’ai jamais su pourquoi, ni lui non plus d’ailleurs), tu vas jouer Dorante. Tu n’as pas songé sérieusement que j'irais voir ça, n'est-ce pas ? du Marivaux! merci bien! il n’y a rien de plus ennuyeux au monde. Ce que tu veux c’est un article.
» — Cependant, je serais très flatté.
» — Oui, ça c’est la politesse. Il faut être poli. Au fond, tu b’en moques, et moi donc! C’est un article que tu veux, tu l’auras, et pour l’avoir à ton goût, fais-le toi-même. Le soir, en sortant du théâtre, envoie-moi deux cents lignes; elles paraîtront telles quelles.
» — Mais, parler ainsi de soi... je n’oserai jamais.
» — Enfant! paie-t’en donc une tranche! une forte tranche ! puisque je te le permets, tu n'auras pas souvent de ces occasions-là... Vas-y.. gaiement !
» Je me retirai très perplexe. Le soir de la représentation vint; j'y eus quelque succès et rentrant chez moi, je me dis : « Au fait, je serais bien bête de ne pas user de la permission qui m'est donnée. Il est capable, si je ne lui envoie rien, de m'’éreinter, pour emplir vingt lignes. Et puis, je pourrai faire plaisir aux amis !... » Et je me mis à la besogne,
«Je commençai par un éloge de M"° Arnoult-Plessy. Oh ! mais un éloge! Vous lui en avez soigné quelques-uns ; rien de pareil à celui-là. Après elle, chacun eut son tour jusques aux moindres ; Tronchet était élégant, Masquillier délicieux ; pendant que j'y étais, j'aurais décerné des éloges au souffleur et au pompier.
» Quand ce vint au débutant et qu’il fallut me nommer, la mauvaise honte me prit à la gorge. Il me semblait
que tout le monde eût les yeux fixés sur moi eb devinât mon secret. Les adjectifs se dérobaient sous ma plume, ou s’il s’en présentait un, je me prenais à le chicaner et cherchais une atténuation. J'ai des défauts, je les connais bien. [1 me parut impossible de ne les pas signaler, et je m'indiquai à moi-même les moyens de les corriger, sans marquer un espoir trop assuré d’y parvenir. Ah! ces dix lignes-là m'ont coûté bien du mal à écrire, et plus encore peut-être à envoyer! -
» Le lundi matin, je courus aux feuilletons; il n’y en avait qu’un, un seul entre tous, qui fût désobligeant pour moi : C'était le mien.
» Le plus drôle de l’aventure, c’est que le soir M"° Plessy me prit à part :
» — Mon ami, me dit-elle, avez-vous lu le feuilleton de Nestor Roqueplan ?
» — En courant.
» — Vous avez eu tort; étudiez-le. Ce Roqueplan ne s’occupe pas beaucoup de théâtre; mais il a du goût. Il a mis le doigt sur vos vrais défauts; il vous engage à les surveiller ; il vous en donne les moyens. Il a bien raison ; écoutez-le.
» Huit jours après, j’allai remercier Roqueplan qui me goguenarda et me traita de niais. Il avait bien raison. »
Théophile Gautier n’a pas toujours eu cette hautaine et railleuse indifférence où nous l’avons vu s’enfermer en ses dernières années de critique. Lorsqu'il débuta à la Presse, en 1837, C'était un homme de parti qui était animé de toutes les ardeurs de la lutte. Le romantisme n'avait point encore triomphé à cette époque, bien qu’il eût déjà fait une large trouée. Le public, surtout au théâtre, avait bien plutôt subi ses œuvres qu’il ne les avait acceptées.
En même temps que les drames, nés de ce grand mou-
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vement, étonnaient la foule sans l’emporter le plus souvent, il y avait une autre école, celle de l’art bourgeois, qui croissait parallèlement et qui faisait les délices de la population : Scribe en était, dans la comédie, le plus illustre représentant ; Bouchardy tenait le sceptre du drame.
Pour Théophile Gautier, Scribe n’existait pas. Jeluien ai plus d’une fois entendu parler. Même aux derniers jours, il n’avait pour ceb art secondaire que des expressions de mépris et de fureur. Tandis que nous, qui aimons le théâtre pour lui-même, nous nous plaisons à rendre justice aux grandes, aux merveilleuses qualités de Scribe, il ne se contentait pas de les méconnaître, il les foulait aux pieds avec colère, avec rage.
Il à fait contre cette littérature une campagne qui à duré au moins vingt ans, avec une fécondité de ressources, eb une verve de langage qui esb vraiment incroyable. II ne s’agit pas de savoir si au fond il avait raison. On a toujours raison ‘quand on défend son idée. Le tout est d’en avoir une. Il n’y a en art, comme dans tout le reste, ni vrai ni faux absolu. Il y a des points de vue différents, et chaque critique, suivant son caractère, son goût, ses études, donne celui qu’il préfère comme le seul d’où l’on puisse apercevoir eb juger l’art tout entier.
On comprend combien le théâtre, fils de Scribe, devait déplaire à un homme qui écrivait en 1839 :
« Il y a quatre ou cinq ans, nous avons écrit quelques pages sur le théâtre tel que nous l’entendions. Cela nous paraissait tout simple alors. Il est vrai que nous n’étions pas feuilletoniste, et que nous avions pour bréviaire un volume contenant : Comme il vous plaira, le Songe d'une nuit d'été, la Tempête et le Conte d'hiver, d’un certain drôle nommé Shakespeare qui serait refusé aujourd’hui par tous les directeurs comme n'ayant pas la science des planches, stupide prévention qui assimile un poète à un menuisier.
» Voici donc quelles étaient nos idées en 1835. Nous avouons à la
honte de notre raison qu'aujourd'hui, par cette matinée de brouillard qui prête peu aux illusions poétiques, nous sommes encore du même avis.
» Le théâtre que nous rêvons est un singulier théâtre, Des vers luisants y tiennent lieu de quinquets ; un scarabée, battant la mesure avec ses antennes, est placé au pupitre; le grillon y fait sa partie, le rossignol est première flûte; de petits sylphes, sortis de la fleur des pois, tiennent des basses d’écorces de citron entre leurs jolies jambes plus blanches que l'ivoire.. »
Cette description (elle est d’un rendu merveilleux, comme tout ce qu'écrivait Gautier) se poursuit durant cent cinquante lignes. L'auteur arrive aux personnages :
« Les personnages ne sont d'aucun temps ni d'aucun pays; ils vont et viennent sans que l’on sache ni pourquoi ni comment ; ils ne mangent nine boivent ; ils ne demeurent nulle part et n’ont aucun métier; ils ne possèdent ni terres, ni rentes, ni maisons ; en marchant, ils ne
font pas tomber une seule goutte de pluie de la pointe des fleurs et
ne soulèvent pas un seul grain de la poussière des chemins.
» Leurs habits sont les plus extravagants et les plus fantastiques du monde. Des chapeaux pointus comme des clochers, avec des bords aussi larges qu'un parasol chinois et des plumes démesurées arrachées à la queue de l'oiseau de paradis et du phénix; des capes rayés de couleurs éclatantes, des pourpoints de velours et de brocart laissant voir leur doublure de satin ou de toile d'argent par leurs crevés ga- Jonnés d'or; des hauts-de-chausses bouffants et gonflés comme des ballons ; des bas écarlates à coins brodés; des’souliers à talons hauts et à larges rosettes ; de petites épées fluettes, la pointe en l’air, la poignée en bas, toutes pleines de ganses et de rubans. Voilà pour les hommes, »
Suit le costume des femmes, aussi riche, aussi bizarre et fantaisiste et le poète continue :
« Des acteurs ainsi habillés peuvent dire tout ce qu’ils veulent sans choquer la vraisemblance, La fantaisie peut courir de tous les côtés, le style dérouler à son aise ses anneaux diaprés comme une couleuvre qui se chauffe au soleil, les concettis les plus exotiques épanouir sans crainte leurs calices singuliers et répandre autour d’eux leur parfum d'’ambre et muse.
» Comme ce qu'ils débitent est amusant et charmant ! au moins ils n’ont pas l'air d'ouvriers à la tâche, de bœufs attelés à l’action et pres-
sés d’en finir; ils ne sont pas plâtrés de craie et de rouge d’un demipied d'épaisseur! etc... »
Et Gautier passe au drame lui-même :
& Tout se dénoue avec une insouciance admirable; les effets n’ont point de cause et les causes n’ont point d'effets; le personnage le plus spirituel est celui qui dit le plus de sottises ; le plus sot dit les choses les plus spirituelles ; les jeunes filles tiennent des discours qui feraient rougir des courtisanes, et les courtisanes débitent des maximes de morale ; les aventures les plus inouïes se succèdent coup sur coup sans qu’elles soient expliquées, etc., etc., etc... »
Et le critique (ou plutôt le poète) conclut :
« Ce pêle-mêle et ce désordre apparent se trouvent, au bout du compte, rendre plus exactement la vie réelle sous des allures fantastiques que le drame de mœurs le plus minutieusement étudié. Tout homme renferme en lui l'humanité entière ; et, écrivant ce qui lui vient à la tête, il réussit»mieux qu’en copiant à la loupe des objets placés en dehors de lui.
» Oh!la belle famille ! jeunes amoureux romanesques, demoiselles vagabondes, serviables Suivants, bouffons caustiques, valets et paysans naïfs, rois débonnaires dont le nom est ignoré de l’historien, et le royaume du géographe; graciosos bariolés, clowns aux reparties aiguës et aux miraculeuses cabrioles ; Ô vous qui laissez parler le libre caprice par vos bouches souriantes, je vous aime, et je vous adore entre tous et sur tous. £
» Perdita, Rosalinde, Célie, Pandarus, Sylvio, Parolles, Léandre ef les autres ; tous ces types charmants, si faux et si vrais, qui sur les ailes bigarrées de la folie, s'élèvent au-dessus de la grossière réalité et dans qui le poète personnifie sa joie, sa mélancolie, son amour et son rêve le plus intime, sous les apparences les plus frivoles et les plus dégagées. » ;
Ai-je besoin de mettre le lecteur en garde contre le tour paradoxal de la forme ? Écartez toutes ces gracieuses images qui voltigent autour de l’idée première et qui la
voilent en l’embellissant, vous avez une théorie très nette, très sérieuse, de l’art dramatique. Elle est fort étroite à mon avis; elle écarte à plaisir les éléments essentiels au théâtre ; mais il n'importe ! C’est une façon très particulière d'envisager l’art; une façon curieuse, que, pour ma
part, je néglige presque toujours n’y ayant aucun goût,
mais qui ne laisse pas d’avoir une certaine importance.
En eût-elle moins encore que je ne lui en accorde, il est très bon qu'un critique (surtout quand ce critique est un esprit supérieur et un écrivain hors ligne) la mette dans tout son jour et qu’il fasse toucher au doigt les rapports qui peuvent y attacher les œuvres qu’il juge, ou les points de dissemblance par où elles s’en éloignent.
Les six volumes de Gautier sont le commentaire de ces dix pages. Un commentaire très poétique souvent, mais souvent aussi très moqueur. Gautier a poursuivi, en sa jeunesse, d’une raillerie impitoyable, tous les ouvrages que patronnait le goût bourgeois, honni de son temps, eb qui, grâce à d’autres critiques, a retrouvé ses antiques lettres de
naturalisation. ;
31 août 1874,