PAUL DE $SAINT-VICTOR
Je viens de recevoir un livre nouveau de notre confrère en critique théâtrale, M. Paul de Saint-Victor, le feuilletoniste du journal la Presse. I] s’appelle Jommes el Dieux, eb la plupart des morceaux en sont tirés de ses feuilletons du lundi.
Rien ne marque la grande place que s’est faite la critique
théâtrale dans le journalisme contemporain, comme le nombre des excellents livres qui en sont sortis. Nos anciens, de | même que nos confrères d'aujourd'hui, n’ont eu souvent qu’à réunir ces feuilletons, écrits à la hâte, sur une pièce, qui ne méritait pas même toujours l'honneur d’être discutée, pour en former des ouvrages de haute critique, où abondent les aperçus neufs, les discussions savantes et spirituelles.
On sait que l’éminent écrivain Paul de Saint-Victor, s'enferme assez rarement dans la matière qu’il traite; si une comédie met en scène quelque divinité de l’Olympe ou quelque grand homme, il se détourne de la pièce, par un prompt à gauche, et donne au public une étude complète du héros ou du dieu.
Oserais-je dire pourtant qu’on fait tort à notre confrère en ne voulant voir en lui que le styliste de ces feuilletons à côté. C’est aussi, quand il le veut bien, un critique de théâtre, eb un critique de premier ordre. Je disais tout à l'heure qu’il n’y a guère chaque année, que trois ou quatre œuvres qui méritent d'être analysées et discutées. Prenez les quatre feuilletons de M. Paul de Saint-Victor : ce sont de purs chefs-d’œuvre. |
Des chefs-d’œuvre de bon sens et de goût. Il voit juste les défauts, et il les met en saillie, d’un style vif, tranchant, aigu. Il en découvre les beautés, qu’il inonde de lumières. Personne ne fait tenir plus d'idées que lui dans le raccourci d’un feuilleton de douze colonnes. Où nous discutons, où nous développons, il ramasse la vérité dans une métaphore courte et lumineuse, dont la justesse satisfait Pesprit le plus exact, en même temps que son éclat réjouit les yeux.
Il a des partis pris ; qui ne les a pas ? Mais il semble, en dépit de ses préventions, guidé d’un instinct infaillible.
Tout ce qu’il démolit d’une pièce ne méritait guère de rester debout; il lui arrive de passer exprès, sans les voir, près des qualités fortes, mais il n’y touche jamais pour les ébranler. Si, dans cinquante ans, on s’occupe encore de savoir ce qu'aura pensé de telle pièce restée au répertoire la critique du lundi, c’est la Presse qu’il faudra consulter. . Il est vrai que, hors de ces quatre ou cinq feuilletons, notre confrère ne s’occupe guère plus du théâtre que s’il n'existait pas; et s’il le fait c’est avec un ennui et un mépris évidents. [l ne porte même pas, dans son dédain, la bonne humeur railleuse du Gautier d'autrefois, où la superbe nonchalance du Gautier d'aujourd'hui. C’est un je ne sais quoi de hautain et de sec qui frise même par instants l’impertinence.
Il prend sa revanche en s’exerçant de temps à autre sur des études que lui offre le hasard des noms choisis par le drame. Il à réuni un assez grand nombre de ces études dans le volume dont je parle; pas toutes; car je me rappelle, notamment deux feuilletons sur Granville, dont l’extrême mérite m'avait frappé, et que je n’ai pas retrouvés dans son livre.
I] faut le lire comme il a été écrit, à bâtons rompus. M. Paul de Saint- Victor à une manière si brillante, si phosphorescente, que l’œil n’en peut soutenir la vue. Il vous arrive, à en poursuivre longtemps la lecture, de sentir la même lassitude qu'à demeurer deux heures de suite dans une exposition de tableaux neufs. Les couleurs en sont si violentes et si criardes, que les yeux se fatiguent, et l’on se retire accablé d’un sourd mal de tête.
Ainsi de ces morceaux de style. Le premier cause une sensation de plaisir. Ces métaphores si justes et si vives, ces alliances de mots si inattendues et si pittoresques ; cet art de rapprocher à l’improviste des noms et des idées qui sem-
blaient devoir être séparés à jamais, et qu’on s'étonne de voir ensemble aussi à l’aise, ces traits si rapides où se ramasse et s’aiguise en pointe une longue suite de déductions absentes, tout cela charme au premier abord.
Mais l'effort est trop violent, trop continu. On se prend à désirer une lumière plus douce et plus égale. Il semble qu’on lise à la lueur de jets de gaz, qui s’échappent à coups pressés et troublent la vue plus encore qu'ils ne l’éclairent. On finit par n’emporter du volume terminé en quelques heures qu’une extraordinaire sensation de fatigue. On ferme involontairement les yeux pour se soustraire à ces mille points brillants qui les éblouissent et les importunent.
Achetez le volume; il vaut la peine d’être connu. Mais ne le lisez qu’à petites doses, par gorgées. Vous serez ravi du nombre d’idées neuves, exprimées d’un style chaud et coloré, que vous trouverez à tous les coins du livre. On ne peut le comprendre et le goûter qu’en s’y appliquant avec réflexion, et encore faut-il, pour entendre bien des pages, posséder soi-même une assez forte instruction.
27 janvier 1867.
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