RAPPORTS DE LA CRITIQUE AVEC LES DIRECTEURS DE THÉATRE
Nous sommes de loisir aujourd’hui, nous pouvons causer tout à notre aise d’une question dont, j'ai déjà touché quelques mots dans un de mes derniers feuilletons : celle des rapports de la critique dramatique et du théâtre.
J'avais résumé mon opinion sous cette forme humoristique : Il faut que les directeurs nous flanquent tous à la porte; il faut que, supprimant répétitions générales et premières, ils s'adressent, par-dessus nos têtes, directement au grand public, au public qui paye.
J'y reviens, car ce n’est pas chez moi une Dana ds comme l’ont cru quelques-uns de mes confrères, trompés par le ton de l’article : c’est une opinion très réfléchie ; voilà deux ou trois ans que je rumine le cas dans ma tête, que je m’en explique sans cesse avec quelques-uns des intéressés, recueillant leurs observations et leurs objections, dont je tiens grand compte, comme ils le peuvent penser. Si je n’avais pas encore porté la question devant nos lecteurs, ce n’est pas du tout par prudence; la prudence n’est pas mon défaut dominant; c'est qu’en général il ne faut lancer l’idée d’une réforme qui doit bouleverser des habitudes très respectables que lorsque la nécessité en a été
rendue évidente par l'excès du mal, lorsque les esprits y sont préparés et commencent à s’ébranler d'eux-mêmes. Je pense que nous en sommes là aujourd’hui; et comme je suis convaincu que le malaise dont souffre l’art dramatique tient en partie (vous ferez cette partie aussi petite qu'il vous plaira) aux rapports qui se sont établis entre la critique et les théâtres, j'ai cru que le moment était venu de mettre le doigt sur la plaie, au risque de faire un peu crier. |
Ai-je besoin de dire que dans cette campagne je me garderai soigneusement de tout ce qui pourrait désobliger mes confrères ? On a déjà dit que mon intention était d’égorger, d’étouffer la critique afin de demeurer seul et triomphant sur ses ruines. Je n’ai pas des intentions si noires ; je dois à la critique théâtrale le peu que je vaux : à Dieu ne plaise que je fasse jamais rien qui porte préjudice à ses véritables intérêts ! Le premier de tous, c’est qu’elle soit représentée dans le journalisme par un grand nombre d'écrivains de talent, qui en maintiennent le goût chez le public, qui la fassent en quelque sorte reluire de l’éclatant reflet de leur renommée.
Je me souviendrai toujours du mot que m'a dit, il y a une trentaine d'années et plus, un des plus illustres critiques de ce temps-là, qui, sur le petit bruit de mes premiers feuilletons, avait témoigné le désir que je lui fasse présenté.
— Je suis toujours heureux, me dit-il, de voir un jeune homme se faire une place parmi nous; un genre ne vit que s’il est renouvelé sans cesse par un afflux incessant d'écrivains de mérite. Si j'étais resté seul à faire de la critique théâtrale, 11 y a longtemps qu’on ne me lirait plus.
Je passe les compliments dont il assaisonna l’idée qu'il exprimait et les louanges que je lui renvoyai. Louanges et compliments vont de soi en pareille circonstance.
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Mais je fus extrêmement frappé de la justesse de son observation, C’est une sottise de s’imaginer qu’en accaparant un genre (si l’on pouvait y réussir), on lui garderait le public longtemps fidèle. Si la critique dramatique a conservé depuis tant d'années une clientèle énorme, qui est allée s’agrandissant toujours, c’est précisément qu’elle a groupé autour d'elle une foule de talents très divers, qui ont sans cesse piqué et ravivé l’attention de la foule.
C’est précisément cette diversité de talents qui renouvelait incessamment le genre et qui tenait le public en haleine. Dès mes débuts, j’ai été pénétré de cette vérité; je l'ai toujours eue devant les yeux durant toute ma carrière. J’ai vu tomber les uns après les autres les glorieux vétérans dont j'avais été le conscrit, j'ai passé vétéran à mon tour et j'irai bientôt sans doute leur porter aux champs élyséens des nouvelles de l’art qu’ils ont aimé passionnément comme moi. Mais je n'ai jamais, autant par intérêt personnel que par amour du théâtre, cessé de veiller au bon recrutement de la critique dans les journaux.
Quand Jules Lemaître n’était encore connu que d’un très petit nombre de délicats, c’est moi qui suis allé le supplier de prendre au X7ZX® Siècle le feuilleton théâtral qu'il n’a pas accepté; j'ai fait ce que j'ai pu pour retenir Faguet parmi nous; Pessard, Bernard-Derosne, Claveau, Brisson et bien d’autres peuvent dire si je ne me suis pas toujours intéressé à leurs succès, si parfois je ne les ai pas aidés des conseils que me suggérait ma vieille expérience.
Si je le faisais, c'était sans doute par bonne confraternité littéraire, par sympathie personnelle ; mais c'était surtout parce que je suis tout dévoué à cet art de la critique théâtrale, d’où j'ai tiré le meilleur de ma réputation; parce que je suis convaincu que, lorsqu'on est tout seul à parler
d’une chose, en parlât-on le mieux du monde, on n’est écouté de personne.
C’est donc une forte plaisanterie, ou, si vous aimez mieux, c’est donc une singulière erreur de me représenter comme acharné à détruire mes confrères pour m’emparer de la critique et trôner seul, comme le postillon de Longjumeau dont le poète a dit sur un air que vous connais-
Ssez :
La reine d’une île déserte, De ses sujets l’a nommé roi.
Le roi d’une île déserte est un triste sire eb je n’envie pas son sort. Rassurez-vous, si tant est que vous ayez eu la moindre inquiétude, ce dont je doute : il ne s’agit pas le moins du monde de supprimer la critique, qui ne se laiïsserait pas faire et qui a la vie dure ; il n’est question que de changer les rapports qui se sont établis jour à jour et sans qu’on en prévit les conséquences entre elle et le théâtre.
Le nombre des journaux a décuplé depuis vingt ans, et chaque jour en voit naître un de plus. Autrefois, chaque journal n'avait qu’un critique attitré, que l’on appelait familièrement : le lundiste ; aujourd’hui chaque journal en a au moins trois : le critique, le soiriste et l’échotier. Quelques-uns en ont bien davantage, car ils ont, selon l’occasion, deux ou trois soiristes et l’échotier en chef (je me sers de ce mot faute d’un autre; il va sans dire que je n’y attache aucune idée de dédain) a sous ses ordres des reporters interviewers qui vont lui chercher des nouvelles et qui, par cela même, relèvent de notre profession.
Au temps où je suis entré dans la critique, nous n’étions au plus qu’une douzaine du métier à un soir de première, qui étions mêlés et fondus dans le public, un public trié sur le volet, mais presque tout entier payant. Ajoutez que c'était l’habitude à cette époque, pour la critique, de ne s’oc-
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LA CRITIQUE ET LES DIRECTEURS. 109 cuper guère que des théâtres importants et des pièces de valeur.
Fiorentino me contait qu'un jour il était allé chez Mouriez, qui dirigeait alors les Folies-Dramatiques. Ce fut un. événement ; on lui ouvrit une loge et Mouriez vint l’y voir dans la soirée :
— Vous nous faites, lui dit-il en nous rendant visite, beaucoup d'honneur, et toutes les fois qu’il vous plaira de voir nos pièces, vous serez le bienvenu. Maïs, si j'ai une prière à vous adresser, c’est de ne jamais vous occuper de moi. J’ai mon public; je crains que la presse ne me le dérange. [l est ravi de ce que je lui donne. Si vous alliez lui persuader qu’il a tort de s’y plaire!
Janin n'allait au théâtre que les jours de grande cérémonie, Gautier et Paul de Saint-Victor se piquaient de - n’accorder aucune attention au menu fretin des pièces ; Fiorentino était plus exact; mais, lui aussi, il témoignait d’une indifférence superbe pour le courant du répertoire des petits théâtres. Vous pouvez feuilleter ce que le livre nous a conservé de leurs articles ; vous n’y verrez cités, en fait d'acteurs, que les plus célèbres : les Frédérick Lemaître, les Dorval, les Samson ; il semblait que le reste n’existât pas pour eux.
Je ne loue ni ne blâme, je constate, voilà tout. D’autres mæurs se sont introduites. À mesure que le nombre de ceux qui circulaient autour de la critique, devenait plus considérable, on s’attachait davantage aux infiniment petits de la vie théâtrale. Le moindre vaudeville, le plus insignifiant à-propos étaient passés au crible, par une infinité de journalistes, qui disaient les toilettes des actrices, les incidents de la représentation, et qui même, quelquefois, s’occupaient du mérite de l’œuvre.
Tout ce monde, naturellement, tint à voir la pièce nou-
velle, puisqu’à un degré quelconque il en rendait compte. Les directeurs n’y virent d’abord aucun inconvénient ; quelques-uns, peut-être, sentirent je ne sais quelle mauvaise humeur secrète à voir cet accroissement rapide de la critique et cet envahissement progressif de leur salle ; mais, outre qu’en un sens ils y trouvaient leur intérêt propre, vous savez bien qu’on ne songe guère à arrêter tout de suite un abus qui fait lentement tache d'huile. Peut-être même n’y eût-on pas encore pris garde, si une autre révolution dans les mœurs théâtrales n'avait précipité la crise.
L'article du lendemain s'était, dans la plupart des journaux, substitué au traditionnel lundi des vieux critiques, mes contemporains. Cette nouvelle méthode vaut-elle mieux que l’ancienne? C’esb une question que je n’ai point à examiner ici. Tout ce que je pourrais dire ou rien là-dessus, ce serait la même chose. Le journalisme presque tout entier rend compte d’une première le lendemain même : c’est un fait ; il faut donc l’accepter ; car il est absurde de raisonner contre un fait.
Comme une première ne finit généralement qu’à minuit et demi, comme les journaux doivent rouler à deux heures du matin, on s’aperçub bien vite qu’il serait impossible aux critiques d’improviser, entre une heure du matin et deux heures, un feuilleton qui fût quelque peu étudié; l'habitude s’introduisit d'admettre les journalistes chargés du compte rendu aux répétitions générales.
C'était là un pas délicat à franchir. Car il est assez scabreux de dire aux gens que l’on invite à un dîner :
— Venez donc deux heures auparavant ; je vous mènerai à la cuisine. Vous goûterez les sauces et vous ferez vos observations à mon cordon bleu.
J'imagine que les directeurs ne cédaient pas sans appréhension, car il y avait cent à parier contre un que le monde
LA CRITIQUE ET LES DIRECTEURS. 111 des premières se presserait tout entier aux répétitions générales, un monde qui ne payait pas et qui verrait deux fois la même pièce à vingt-quatre heures d'intervalle.
L’inconvénient était déjà sensible ; il n’était encore que matériel ; c’étaient deux salles données, et voilà tout ; deux recettes sacrifiées, on n’en meurt pas, et les directeurs en auraient pris allègrement leur parti. Les effets moraux furent autrement désastreux.
Je ne crois pas contrister mes confrères en faisant remarquer que pour nous, qui vivons en quelque sorte au théâtre, voir une pièce est un métier, et que l’on fait rarement avec plaisir les choses de son métier. Les meilleurs se rendent à leur besogne avec conscience ; ils écoutent de leur mieux; ils jugent en toute sincérité ; mais enfin (sauf de très rares exceptions) ils pourraient dire comme le personnage de comédie : « Nous ne sommes pas ici pour nous amuser. » Or je veux bien que le théâtre ne soit pas qu’un simple amusement. Encore faut-il qu’on s’y amuse, et, l’amusement, s’il n’en est pas le but premier, en est au moins un des éléments essentiels. Eh bien, mes confrères se peuvent rendre cette justice qu’ils s'amusent malaisément au théâtre, parce que le théâtre est pour presque tous un métier, pour, quelques-uns une corvée, eb que, lorsqu'on les convie à une représentation, ils s’écrient à parb eux ou même tout haut : |
— Quelle scie! on serait si bien à fumer un cigare en causant avec des camarades ! Que le diable les emporte !
Ils rechignent, et vous ne sauriez leur en vouloir, si l’on considère que tous les jours pendant l’hiver, et souvent même deux fois par jour, l'après-midi et le soir, nous sommes chambrés dans un théâtre à écouter des pièces qui ne sont pas toutes des chefs-d’œuvre.
Ce n’est pas tout : à force de se retrouver toujours les
mêmes, on tourne sans s’en apercevoir et même malgré soi à la coterie. On ne sent plus comme le vrai, comme le grand public. On devient cénacle. On s’extasie dans un
ouvrage, ennuyeux d’ailleurs, sur un petit coin original,
sur une trouvaille inattendue, sur un détail de mœurs pris au vif de la réalité, sur une jolie phrase, dont le public s’apercevra à peine. En revanche, on ne prend pas garde à ce qui touchera, ou réjouira le grand public, l’intérêt de l’action, la force de l'intrigue, la netteté des caractères. Ces bonshommes-là, on les a déjà tant vus; ces histoires-là, on les a déjà écoutées si souvent! On en à les oreilles rebattues ! c’est crevant !
Nous sommes, cela va sans dire, très sincères en patiente ainsi. Mais soit que nous nous emballions pour la pièce, soit que nous $ortions furieux ou écœurés du théâtre, il y a grand’chance pour que nous ayons pris juste le contrepied de ce que pensera le bon, le vrai public, le public qui paye.
Vous savez bien, mes amis, ce qui arrive... On sort de la répétition générale :
— Ah! quelle ordure! ça n’ira pas jusqu’au bout ! c’est une ignominie!
Le bruit de l’échec se répand dans les cercles et sur le
boulevard. Le lendemain, quand le rideau se lève pour la première représentation, la moitié de l’orchestre est vide, et aussi la moitié des balcons; c’est une salle morne: on serait tenté de demander où est le corps. Rien d'étonnant à ce que tant de places restent inoccupées. Le public de la première représentation est exactement le même public d'invités qui a figuré à la répétition générale. Il ne se presse pas de venir ; il achève paisiblement de dîner. [] arrive tout chaud, tout bouillant vers le commencement du
second acte ; il se penche nonchalamment à l'oreille de son voisin :
— Eh bien, comment ça va-t-il, la pièce? Crevant, n'est-ce pas ? Vous allez voir ça; ce que nous nous sommes ennuyés hier !
Comment voulez-vous qu’on résiste à ces insinuations ? Un froid mortel se répand dans la salle. La plupart s’en vont avant le dernier acte, pour revoir et parfois pour retoucher, sur les indications nouvelles de la première représentation, leur article qui est composé de la veille. Voilà derechef la salle à moitié vide. Plus d’élan, plus d’électricité ; il faut qu'une œuvre soit bien robuste pour résister à un assaut pareil...
Le public a une peine infinie à se ressaisir après que tous ces feuilletons lui sont tombés sur la tête comme une pluie de cheminées. Car, c’est là un point très curieux et digne de remarque : le public, qui ne croit plus à la presse quand elle lui vante une œuvre théâtrale, est, au contraire, fort ébranlé quand elle lui assure que cette œuvre ne vaut rien. Nous ne pouvons plus faire le succès d’une pièce qui déplaît au public; nous pouvons à peine prolonger son existence de quelques jours, il nous est loisible de la bousculer, et c’ést le diable à un théâtre, quand nous avons déterminé un courant contraire, de le remonter,
A ces considérations s’en joignent d’autres dans lesquelles je n’entre pas pour aujourd’hui, mais qui font qu'entre le goût sincère ou simulé du public des répétitions générales et des premières et celui du public payant, il y a un abîme qui se creuse tous les jours plus profond. Ce sont des questions d’école que pour le moment je mets à part, bien qu’elles aient leur importance.
J’en ai dit assez pour montrer qu’un des éléments de la crise actuelle qui sévit sur les théâtres, c’est la formation
NSP
lente et progressive d’un public spécial, qui n’a ni lés facons de voir, ni les goûts du vrai public, et qui cependant en est venu par la force des choses, à accaparer les deux premières salles, à la répétition générale d’abord, à la première représentation ensuite, sans compter deux ou trois représentations subséquentes où s'étale encore la queue du même public.
Je suis convaincu, profondément convaincu que les di-
‘recteurs auraient tout bénéfice à se passer de lui. S'il ne
s'agissait en cette affaire que de l'intérêt des directeurs, je ne me donnerais pas tant de mal eb n’irais pas de gaieté de cœur au-devant des coups que je ne manquerai pas de
recevoir. Que les directeurs fassent fortune ou faillite, c’est
leur affaire et je m’en moque. Mais la question d'art est engagée dans ce débat. Les directeurs placés entre ces deux publics, dont l’un ne paie pas, mais est bruyant et redoutable, dont l’autre apporte ou refuse son argent en silence, ont perdu la tête et ne savent plus à quel saint se vouer. Ils n’osent plus rien, craignant les moqueries du premier, s'ils songent au second, et l’abstention du second, s’ils cèdent aux instances du premier.
Eh bien, il n’y a qu’un remède, et j'y reviens, et ce sera mon delenda Curthago. I faut nous mettre à la porte ; il faut ne pas plus s’occuper de nous que si nous n’existions pas. I faut, le jour de la première, livrer sa salle tout entière, et cela rigoureusement, sans exception, pas plus pour moi que pour les autres, au public payant.
Si mon métier est de renseigner le public, je saurai bien trouver sept francs pour payer ma place.
Mes confrères feront de même; nous ne serons pas plus libres ; car aucun de nous ne sent son indépendance atteinte à recevoir ce qui s'appelle dans notre langue les coupons de service et à en profiter. Le directeur croit avoir
besoin de notre publicité ; il nous invite. C’est un échange que nous faisons.
Il serait aisé de prouver, aux directeurs et aux auteurs, aux auteurs surtout, que notre publicité leur est (en ce moment du moins) plus préjudiciable qu’utile. S'ils se laissent persuader, si l’un d’eux essaye de secouer le joug de la routine et de donner l’exemple de la rébellion, nous n’en continuerons pas moins de renseigner le public, parce que le publie veut être renseigné. Les directeurs de nos journaux prendront avec les théâtres d’autres arrangements que ceux qui sont aujourd’hui en usage pour l’annonce et la réclame. Nous n’aurons rien à y voir. Nous avons toujours fait loyalement notre besogne, nous la ferons encore sans nous préoccuper de ces contrats qui se passeront pardessus nos bêtes.
8 juillet 1894.