IT INFLUENCE DU THÉATRE SUR LES MŒURS
Nos législateurs ont fait cette semaine, au théâtre, la grâce de s'occuper de lui. Ceux qui en ont parlé sont des gens d'esprit, des hommes diserts, mais qui ont peut-être le tort de n'avoir pas étudié sur le vif la question dont ils entretiennent la Chambre. On ne saurait leur en vouloir de ne point aller souvent au spectacle; mais pourquoi crier alors contre ceux qu’on donne ?
Ils se sonb tous accordés à soutenir que le théâtre moderne était en pleine décadence, que c'était lui qui démoralisait les masses, et qu'il était grand temps de le relever de cet abaissement déplorable. T’un d'eux même a donné le remède :
« Que faut-il donc, s'est-il écrié dans un mouvement
En,
ras
LE THÉATRE ET LA MORALE. . 179 d’éloquence, que faut-il pour opposer une digue au mauvais goût eb aux mauvaises mœurs ? »
Et comme tout le monde écoutait, palpitant d’attente : car enfin ce n’est pas peu de chose que d’opposer une digue au mauvais goût eb aux mauvaises mœurs, l’orateur à immédiatement ajouté :
« Entretenir par de fréquentes représentations la tradition des chefs-d’œuvre. »
Voilà la digue! oh! mon Dieu ! c’est bien simple ! comme disait Grassot. Pourquoi Philippe assassinait-il les femmes dans leur lit ? c’est qu’on ne lui jouait pas assez souvent Corneille. Pourquoi nos gandins se ruinent-ils pour acheter des diamants aux cocottes ? C’est qu’on ne représente pas Tphigènie où Phèdre, c'est la faute à Rousseau; c’est la faute à Voltaire.
Voyons, là franchement, la main sur la conscience, la personne qui pense de la sorte est-elle bien sûre que les tragédies de Corneille auraient l'effet dont elle parle ? Si on ne les joue guère, c’est que personne n’y va plus; et quelle action pourraient-elles avoir sur le public, si le public ne veut pas les entendre ? Je sais bien qu’une députation de jeunes gens, les nobles cœurs du quartier Laâtin, ont manifesté à l’un des membres les plus éminents de la Chambre le reoret de ne pas voir plus souvent les chefs-d’œuvre de nos vieux classiques, et qu’ils ont adressé au Sénat une pétition pour qu’on les leur rendit.
Ces braves jeunes gens sont de bonne foi, je n’en doute pas ; mais, à leur âge, on se laisse facilement séduire aux illusions de la phrase! Les grands mots de chefs-d’œuvre de l'esprit humain, de gloire nationale, de régénération des âmes, échauffent les imaginations jeunes. On envoie sa petite pétition ; on serait bien attrapé s’il y était fait droit.
Je me souviens. — C'était en 1862 ; l’'Odéon venait de
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donner Guëtana, et vous savez comme la pièce avait été reçue. Cette spirituelle et vaillante jeunesse avait sifflé, grogné, hurlé, avant même que la toile levât; elle voulait punir About d’avoir écrit la Question romaine. Elle croyait, après les deux premières représentations, le drame fini, enterré. Elle le vit avec indignation reparaître une troisième fois sur l’affiche. Une députation monta chez La Rounat.
— Eh quoi ! Monsieur, n’avez-vous pas compris l’arrêt ? Est-ce un défi jeté insolemment à la jeunesse des écoles ? »
La Rounat s'excuse de son mieux; la position n’était pas bien commode pour lui. Il expose à ces messieurs qu’il avait compté sur la pièce d’About, et que, pensant qu’en cas même de chute elle donnerait au moins trois semaines, il était pris à l’improviste et n’avait rien de prêt pour la remplacer du jour au lendemain.
— Rien de prêt! s’écrièrent les représentants de la jeunesse française, rien de prêt ! et Corneille ! monsieur ; et Racine ! monsieur ; et Molière ! monsieur : ces génies immortels dont vous devez entretenir la flamme ! ah! donnez leurs chefs-d’œuvre, qui sont le plus pur de notre gloire !
— Mon Dieu ! je ne demanderais pas mieux que de donner les chefs-d’œuvre que vous dites, mais il y a un petit inconvénient à cela ; j'entends qu’il est petit pour vous : c’est que quand nous jouons Corneille où Racine, aucun de vous ne vient les entendre.
Nous viendrons tous !
Bien sûr? insista La Rounab avec quelque défiance,
Nous en prenons l’engagement ! vous aurez tout le quartier Latin. C’est que vous ne nous connaissez pas. Vous verrez ! vous verrez!
Le lendemain, La Rounat donna Polyeucte, et fit cinquante écus. Le quartier Latin buvait sa chope au café d’en face.
Le corps législatif peut tenir pour assuré que c’est ce qui arriverait encore, et le mal serait moins grand qu'il n'imagine. On n’a pas mauvais goût par cela seul qu’on ne se plaît point à la représentation des tragédies classiques.
Elles sont admirables sans doute, mais elles ont le tort de
n'avoir pas été faites sur notre mesure, de ne plus répondre à nos besoins ni à nos préoccupations. Elles ressemblent à la jument de Roland, qui avait tant de qualités eb qui était morte.
Le théâtre, comme tous les autres arts, ne vit qu'à l& condition de changer sans cesse, se modelant à chaque génération sur le goût qui domine chez elle. Transformation n’est pas décadence, j’ose dire et tous ceux qui connaissent le théâtre seront de mon avis, que notre temps a été au contraire un des plus féconds en grandes œuvres dramatiques. Il est certain que le drame historique a disparu ; mais la comédie de mœurs a donné Wercadet, le G'endre de M. Poirier, le Demi-Wonde, les Faux Bonshommes, tout le répertoire d'Augier, de Dumas fils, de Barrière.
Le vaudeville a-t-il jamais rien produit de plus gai, de plus spirituel, que Célimare le Bien-Aimé et Labiche en a fait au moins trois ou quatre, qui sont aussi bons, sans compter des centaines d’autres, qui ont encore leur mérite !
t Sardou, cet esprit si actif, si pétillant, si fertile en ressources ingénieuses ! eb Meilhac, ce curieux et fin observateur des infiniment petits de la vie parisienne ! Et Lambert Thiboust, si franchement, si bonnement comique, le Désaugiers de ce temps-ci! Qu’on me cite un siècle où le théâtre ait eu à présenter à la fois tant d'hommes hors ligne !
Ne nous laissons donc pas duper par les mots. Non, le théâtre n’a pas subi cet abaissement qu’on lui reproche. On parle toujours de la Belle Hélène. Eh bien ! quoi! La Belle Hélène. Après ? c’est une très jolie et très amusante bouffon-
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nerie que la Belle Hélène. Est-ce qu’il ne faut pas aussi qu’on se divertisse un peu ? Mais toutes les générations ont eu leur Belle Hélène, sans se croire pour cela gangrenées.
On ne peut pourtant pas tenir toujours son esprit tendu au grand, et l’on n’est pas un homme corrompu pour se plaire à d’aimables bagatelles, où l’on se délasse des discours de la Chambre. On y a témoigné un vif intérêt pour ces pauvres pères de famille qui demandent, assure-t-on, qu'un terme soit mis à de tels spectacles.
Les pères de famille n’ont qu’à ne pas y mener leurs
familles. Personne ne les force à s’en aller voir la Belle
Hélène. Mais pourquoi en priver ceux qui n'ont pas une si ardente soif de vertu ?
On rit un soir à la Belle Hélène, et cela n'empêche pas le lendemain de goûter les nobles sentiments qui sont, tant bien que mal, exprimés dans le Zion amoureux. Vous parliez de tragédie, tout à l’heure. En voilà une qui ne vaut à coup sûr ni le CZ, ni Polyeucte, ni Zhèdre, et qui a pourtant produit sur le public d'aujourd'hui plus d’effet que ces chefs-d’œuvre ensemble. C’est que Phèdre, Polyeucte et le Cid, ont été écrits pour les hommes dû dixseptième siècle, et le Zion amoureux pour ceux du nôtre.
L'exposition annuelle des tableaux sollicite bien plus vivement la curiosité de la foule que ne font tous les chefsd'œuvre des grands maîtres rassemblés au musée du Louvre. C’est que chaque âge a besoin d’un art qui soit approprié à ses goûts eb à ses tendances. Condamner le Théâtre- -Français à s’enfermer au vieux répertoire des tragédies classiques, c'est l’attacher vivant à des cadavres.
Il peut se faire qu’un jour, par un de ces reflux de goût assez ordinaires, Corneille et Racine reviennent à la mode comme l’est en ce moment Molière, qui avait, lui aussi, subi une si longue éclipse. Soyez tranquilles, ce jour-là, il
U Vera de ac eurs pour les jouer, et Von n’aura pas è in des encouragements du GTS législatif pour les mettre sur l'affiche, Mais les mœurs n’en vaudront mieux mi Pis: le goût sera autre, et voilà tout.
2 juillet 1866.
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