DÉCADENCE DU THÉATRE
rôle, ou qu’il manquait certaines parties au talent de M°° Mars, et que leurs contemporains se sont exagéré leur mérite ?
Nous aurons beau avoir de grands comédiens, nous serons toujours en droit de nous écrier :
— Ce n’est pas Talma! ce n’est pas M'e Mars! ce n’est pas la grande Rachel!
Nous sommes encore victimes d’une autre illusion quand nous parlons de théâtre. L’autre jour, je regardais, avec un de mes confrères, la distribution d’une pièce aujourd’hui oubliée, qui s'était jouée à la Comédie-Française. Un tout petit rôie de femme, ce qu’on appelait, jadis, une utilité, qui se nomme aujourd’hui une panne, était attribué à M'® Despréaux, celle qui devint, plus tard, M'° Allan-Despréaux.
— Quel temps! s’écria-t-il, que celui où les plus petits rôles étaient joués par de grands artistes !
— Mais pas du tout ! lui dis-je. M'° Despréaux n’était pas une grande artiste à ce moment-là. C’était une simple débutante, dont on ne savait pas même si elle avait un bel avenir. Supposez que Berr devienne, comme je l’espère pour lui, un artiste célèbre; il joue, en ce moment, des rôles de domestiques qui viennent porter une lettre sur une assiette. Car, il joue tout ce qu’on veut : il a la rage de son art. Eh bien! si, dans cinquante ans, on retrouve la distribution d’une des pièces où il est chargé d’une panne, est-ce qu’on sera autorisé à se récrier avec admiration sur un temps où un rôle de quatre lignes était confié à l’illustre Berr ? Il faut, quand on parle du théâtre d’autrefois, se défier de ce mirage.
La vérité est que l’art, celui du théâtre comme les autres, va se renouvelant sans cesse. Il y a des artistes dont on ne retrouve pas l'équivalent ; mais c’est que les
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mœurs et les goûts ont changé, et nous possédons, à cette heure, des comédiens qui ne seront pas remplacés non plus.
Ainsi, tenez! on ne trouve plus nulle part de grand jeune premier ; c’est un emploi qui manque à la Comédie- Française, eb elle a beau chercher de tous côtés, elle ne trouve nulle part un seul artiste qui puisse combler ce vide. On accuse la stérilité du siècle, l’abaissement progressif du niveau général, on crie à la décadence. C’est peut-être simplement que l'amour se fait d'autre façon dans notre société nouvelle ; il a changé d’allures, de manières et de langage. M. Ernest Legouvé remarquait, l’autre jour, dans une de ces fines et spirituelles études qu'il consacre à l’histoire du théâtre, que ce serait très ridicule, aujourd’hui, de mettre un genou en terre devant une femme pour lui faire ce que les romans d'il y a cinquante ans appelaient une déclaration. C’est peut-être là la seule raison pour laquelle Bressant et Berton père ne trouvent pas de successeurs.
Les comédiens d'aujourd'hui n’ont Pit de nodèles SOUS les yeux pour exprimer l’amour tel qu’on l’entendait autrefois. Ils se sentent gênés et gauches. Worms n’est pas, à vrai dire, un jeune premier dans le sens que la tradition a attaché à ce mot; il a, pour nous, le mérite de traduire l'amour moderne, avec ce que cette passion comporte d’âpre mélancolie et d’ardeurs rentrées. Il répond à l'idéal que nous nous faisons de l’amour à cette heure, comme Bressant traduisait celui de nos pères, comme Molé représentait le Richelieu du dix-huitième siècle. Les types se transforment, ils ne périssent point.
7 janvier 1889.