‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 25 sur 58 · ALES · texte numérisé non relu

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un angle étroit, et qu’elle le grossisse violemment, pour l'optique de la scène, rien de plus acceptable, rien de plus naturel. Il y a dans tout art des tricheries qui résultent nécessairement des conditions matérielles où il est soumis. Vous êtes forcé, vous peintre, de reproduire sur une surface plane des objets qui ont leurs trois dimensions ; vous trichez; cela est fatal. Ces tricheries sont plus nombreuses au théâtre que partout ailleurs; mais on ne saurait s’en étonner, ni s’en plaindre. Crier contre une convention qu'impose la nature même des choses, c’est perdre son temps, c’est ne pas faire preuve non plus d’un sens bien droit.

Ce qui est étrange, c’est que l’art dramatique, outre les tricheries nécessaires qui lui sont communes avec tous les autres arts, en ait d’autres encore qui ne sont commandées par aucune nécessité matérielle; ce sont des conventions que rien n’impose ni ne justifie, qui n’en sont pas moins reçues, qui n’en semblent pas moins obligatoires au siècle qui les emploie.

Ainsi tout le monde sait que la scène a des caractères de convention, le valet de l’ancienne comédie, le confident de la tragédie classique et bien d’autres. Mais ce qu’on n’a point encore remarqué, c’est qu'il y a au théâtre des sentiments de convention.

Eh! quoi! des sentiments de convention ? Qu'est-ce que cela ? Comment peut-on mettre à la scène d’autres sentiments que les vrais sentiments du cœur humain ? Cela est-il possible ?

Cela est parfaitement possible. Chaque siècle et chaque forme de drame a les siens, que le public trouve vrais et qu'il applaudit, tandis qu’il est de mode de les applaudir.

Un exemple, un seul, dans le passé. Est-il naturel qu’une jeune fille qu’on va égorger, et qui le sait, regrette la vie

. et la demande à mains jointes ?... Oui, sans aucun doute ;

c’est le sentiment vrai. à

Iphigénie, dans Euripide, se répand en plaintes sur là lumière du jour qu’il est si doux de voir et qui va lui être pour jamais ravie. Mais au xvrr° siècle, on se faisait une idée toute particulière de l’héroïne tragique : elle devait mépriser la vie et entrer dans la mort le front serein et fier. Voyez la fermeté d’âme que déploie l’Iphigénie de Racine.

Sentiment de convention.

Eh bien ! notre théâtre moderne exploite de même des sentiments qui ne sont point dans la nature, mais qui plaisentet qu’on applaudit parce qu’ils sont dans la convention actuelle. Ce qu’ils ont de faux est plus difficile à démêler pour le critique, et le ridicule nous en touche moins, parce que nous-mêmes nous sommes pour ainsi dire enveloppés de cette convention. C’est ainsi que l’homme ne sent plus le poids de l’air où il vit plongé. Mais voyons, faisons tout notre effort pour nous’abstraire du préjugé public, tâchons de ne voir les choses qu’à la lumière de l'observation exacte eb du pur raisonnement.

L'amour d’un père pour son fils et d’un fils pour son père sont-ils uniquement les effets de cet instinct obscur que l’on appelle la voix du sang? Personne n'’oserait le soutenir. Que cette voix du sang y ait une certaine part, faites même cette part aussi considérable que vous le voudrez, il est certain qu’il y a autre chose dans l'affection de l’homme pour l'être qui est sorti de lui, du fils pour l’homme qui l’a mis au monde.

Cet amour, né de l'instinct, s'accroît et s’affermit par la raison. Le père fait chaque année des sacrifices de toute sorte pour son enfant ; il l'élève pour continuer son nom, sa maison, pour revivre en lui, pour se retrouver plus tard

. dans cette jeune image et se perpétuer en quelque sorte dans un autre lui-même.

Et l’amour du fils devient également plus profond, à mesure qu'il sent davantage la grandeur du dévouement quotidien dont il a été l’objet. Il aime plus, par cela seul qu’il connaît mieux ; ainsi va s'étendant jour à jour cette affection réciproque, et elle finit par envelopper l’âme de mille liens mystérieux que la mort même ne saurait rompre.

Et c’est le grand honneur de l’homme.

L'instinct est une force aveugle, fatale, à laquelle sont soumises les brutes mêmes.

Essayez d'enlever ses petits à la chatte; elle se dresse furieuse, son poil se hérisse, gare à vos yeux ! Mais, attendez six semaines. Elle ne connaît plus ses enfants, elle les mord elle-même et vous pouvez les tuer sans qu’elle y prenne garde.

L'instinct s’est enfui; comme il était venu, sans qu’on puisse savoir pourquoi, ni comment.

L'homme, créature raisonnable, aime un peu par instinct, beaucoup par raison. Et c’est pour cela seul que son amour dure et survit à cette voix du sang, si prompte à s’éteindre.

Le père aime son fils, comme son plus cher capital, sur qui il a placé toutes ses espérances ; le fils aime son père comme l’homme à qui il doit, non pas seulement la vie, mais ce sans quoi la vie ne serait rien, l'éducation, un état dans le monde, un avenir assuré.

C’est là un sentiment indestructible, parce qu'il est né de la raison, parce qu’il puise sans cesse une force nouvelle dans les lois sociales, parce que l'habitude lui donne chaque jour plus de consistance et d’énergie.

Mais supposez (l'hypothèse n’est pas si étrange), supposez qu'un homme commette un beau soir, par imprudence, un fils qui lui naît sans qu’il s’en inquiète ; supposez

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que ce fils croisse à la grâce de Dieu, sans connaître son père et que tous deux se retrouvent en présence, l’un lancé par les hasards de la vie dans une famille qu'auront consacrée la religion et la loi ; l’autre nourri par des étrangers, élevé dans la profonde ignorance de l’homme qu’un caprice de la fortune a fait son père.

Quel sera le sentiment vrai, naturel? La voix du sang parlera-t-elle ? Maïs ne voyez-vous pas que cet instinct ne

survit point, chez les êtres qui yobéissent aveuglément, aux

nécessités de nature qui l’ont fait naître. Une fois l'enfant élevé, la voix du sang s'éteint. Quel lien restera-t-il donc entre ces deux hommes ? Aucunlien social, cela est évident ; le père les a tous brisés. Aucun lien naturel, cela est logique encore.

Et les faits sont ici d'accord avec la logique. On présente à La Fontaine un jeune homme qu'il n'avait jamais vu :

— C’est votre fils! lui dit-on.

— Ah! vraiment, j'en suis bien aise, répondit le bonhomme. j

Je ne cherche pas si cette façon d'accueillir son fils est morale ou ne l’est pas. Au théâtre, il ny a ni bien, ni mal; il y à du vrai ou du faux; du vrai bien ou mal dit. La réponse est-elle vraie? Certainement! Du même fond d’indifférence, dont un homme à délaissé son enfant, il ne saurait montrer, pour le jeune inconnu qui lui tombe inopinément dans les bras, une tendresse excessive.

— C’est moi qui suis ta mère! s’écrie un jour M'"° de Tencin, pressant d’Alembert entre ses bras.

— Vous, ma mère ! répond le philosophe, non pas, c’est cette brave vitrière qui m’a nourri, élevé, à qui je dois tout ce que je suis.

Voilà la vérité vraie. Quelle est la vérité dramatique, la vérité de convention ?

Demandez-la à tous ces drames qui ont eu du succès de-

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