‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 27 sur 58 · À AE · texte numérisé non relu

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204 QUARANTE axe: DE THÉATRE.

de cette Flora, qui a ruiné son père. Il la traite sans ménagement, comme bien vous pensez. Armand n’aurait qu'à lui prendre la main et à lui dire, entre haut et bas : « Écoute! mon ami! tu m'obligeras de ne jamais dire un mot de Flora; c'est ma mère. » L’Armand du drame se

jette sur son ami, le souflette d’un revers de main : « C’est

ma mère, monsieur! »

Le public est ravi! Il retrouve, là, sa vérité factice qu’il aime cent fois, mille fois plus que la vérité vraie. Le drame parti d’une convention, va poursuivre sa route en pleine convention. Rendez-vous est pris entre les deux jeunes sens pour se battre, Maïs on apprend que le marquis, père légitime de Georges, est en même temps le père d’Armand. D'où le saït-on ? C’est Flora qui l’assure au marquis :

— Je vous l’avais déjà dit à l’époque où cet enfant est né; vous n’aviez pas voulu me croire alors ; je vous le jure à présent sur ma tête, sur la sienne !

Et le marquis est convaincu. Est-ce ainsi que les choses se passent dans la réalité ? Un père de famille se laissera-til, après vingt-cinq ans, affubler d’un fils illégitime, d’un fils inconnu, qu'il a repoussé au moment de la naissance? Flora en donne son billet; ah! le bon billet qu'a la Châtre :

Ainsi, voilà qui est arrangé : les deux jeunes gens sont frères, et ce duel, qui était tout naturel, devient si horrible, que tout le monde en frissonne.

Mais en quoi plus affreux, je vous prie? Ce qui l'était vraiment, c'es que deux jeunes gens, unis d’une longue et solide amitié, allassent sur le terrain et risquassent de s’égorger pour un mot fort naturel échappé à l’un d’eux et que l’autre n’aurait pas dû relever.

Qu'ajoutait à cela la déclaration de Flora, la courtisane ?

Est-ce que vraiment on peut tenir pour son frère un bâtard si hypothétique ?

La convention fait reluire aux yeux ces grands mots de père, de mère, de frère. Mais voyez qu’elle les dépouille de ce qui les fait, dans la vie ordinaire, si grands et si sacrés. Elle feint de croire que la voix du sang est tout ; elle nous traite comme si nous étions des brutes, et nous applaudissons !

Oui, sans doute, nous applaudissons, nous le public d’aujourd’hui. Il en est de la convention comme de la mode, car elle n’est elle-même qu’une mode : elle donne à tout ce qu’elle touche un vernis de grâce qui nous séduit et nous aveugle : mais elle est inconstante, elle se prendra bientôt à d’autres sentiments, et ce sont alors ceux qui auront lutté contre les faux engouements du public qui recueilleront le prix de leur courage. On lira encore dans vingt ans telle seène du As naturel quand déjà aura sombré depuis longtemps le drame de Thérèse Aubert.

27 mars 1866.

PÉNALES OUT, Less CE TEE À à Lt NN Er 1L 07 XV 1 | :

MM. Édouard Noël et Edmond Stoullig viennent de publier le neuvième volume de la collection qui a pour titre : les Annales du Théâtre el de la Musique. J'ai déjà dit souvent ce que je pensais de ces livres, où la vie du théâtre est relatée jour par jour. Ils sont très utiles aux collectionneurs, à l’historien et même au simple amateur qui est bien aise, quand un vieux souvenir remonte à sa mémoire, d'y trouver le document précis et certain dont il a besoin.

Vous savez que, chaque année, MM. Édouard Noël cet Edmond Stoullig demandent une préface à quelque écrivain célèbre, à quelque artiste en renom et chacun des volumes qui se sont succédé jusqu’à présent a été précédé d’une étude signée d’un nom retentissant.

Cette fois, c’est Charles Garnier qui a bien voulu prêter à ces deux messieurs le concours de sa plume. Il à choisi pour thème le Tout-Paris des premières; c’est une réponse à M. Rousse, de l’Académie Française, qui, dans le discours qu’il avait lu sur les prix de vertu à l’une des dernières séances solennelles, avait parlé avec je ne sais quel dédain de ce qu’on appelle le Tout-Paris des premières. Garnier, qui appartient à ce Tout-Paris-là, à relevé le gant et pris notre défense.

La préface est, comme tout ce qu’il écrit, vivante et amusante, pleine de naturel et d'animation; la fin est charmante. Il prie M. Rousse, qui est un des meilleurs avocats du barreau de Paris, de prendre en main la cause de ce pauvre Tout-Paris des premières injustement accusé.

— Vous avez tant de talent, lui dit-il, que vous finirez par vous persuader vous-même et par gagner la cause auprès de votre tribunal !

Il n’y a guère de thème qui ait fourni dans le journalisme plus de variations que celui-là On se rappelle, sur le même sujet, un article étincelant d’About ; une merveilleuse fantaisie de Dumas fils ; Garnier vient d’en parler à son tour avec son ordinaire vivacité d'esprit, et hier, encore notre collaborateur Claretie brodait de sa plume agile sur ce vieux fond usé des variations d’un brio éblouissant.

La question n’a pas été, que je sache, prise à son point de vue philosophique. La plupart de ceux qui en ont parlé se sont amusés à montrer que, dans ce Tout-Paris des premières, tous les mondes étaient représentés, les plus sérieux comme les plus frivoles ; qu’il était composé d’une foule d'éléments hétérogènes et que, par conséquent, dans sa complexité et sa variété, il donnait assez bien la mesure de notre société contemporaine. C’est la thèse qu’a soutenue Garnier. C’est à ce point de vue même que s’est placé tout dernièrement Jules Claretie.

Nous, qui nous occupons ici d'esthétique théâtrale, nous sommes bien plus frappés de ce fait qui n’a pas été assez mis en lumière, c’est que ce public qui semble au premier abord composé d'éléments si divers, est, au contraire, le public le plus homogène qui soit au monde et peut-être le seul public homogène qui nous reste.

Autrefois, j'entends sous l’ancien régime, Paris n’était

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qu'une petite ville, la plus grande des petites villes, mais une petite ville. Combien s’y trouvait-il de personnes qui allassent régulièrement au théâtre ? Le compte exact n’en serait pas facile à faire, mais je pense que le chiffre pouvait flotter de cinq à six ou sept mille. C’était de quoi composer, avec certains appoints inévitables de curiosités accidentelles, une demi-douzaine de salles, et six représentations étaient en effet le terme de toute pièce nouvelle qui n'obtenait pas un succès très vif. A ce premier noyau d’habitués venait se joindre pour les drames d’un retentissement particulier douze ou quinze mille ou vingt mille spectateurs d'occasion que le bruit de la pièce en vogue tirait soit de leurs comptoirs, soit du coin de leur feu.

Quinze représentations, vingt au plus, avaient épuisé cette nouvelle couche ; certaines pièces sans doute poussaient plus loin, mais c’étaient des succès tout à fait exceptionnels ; l’'Ariane de Thomas par exemple, qui fut le” Maitre de Forges de son temps, et la Toison d'or, pièce à - machines (vous voyez que ce goût ne date pas d’hier), qui fut le Tour du Monde en 80 jours et eut ses cent représentations, c’est comme qui dirait cinq cents ou mille aujourd'hui.

Ces cinq ou six mille spectateurs qui composaient le premier fonds du public avaient tous, ou à peu près, reçu une éducation semblable, ils avaient les mêmes goûts, les mêmes préjugés, les mêmes façons de penser, les mêmes tours de sentir. [ls étaient très amoureux de théâtre, et tous, ils s’y connaissaient; j’ajouterai qu’ils se connaissaient tous, sinon peut-être de nom, au moins de visage, pour s'être rencontrés au spectacle.

C'était un public homogène.

Et il n’y a point de théâtre, remarquez-le, sans un publie qui soit homogène. Supposez un public composé de la

sorte : quelques personnes très intelligentes et très spirituelles qui saisissent la phrase au moment même où elle tombe de la bouche de l'acteur; cent ou cent cinquante d'esprit moins rapide, qui ont besoin d’un instant de réflexion pour la sentir, et, dans le reste, une foule d’honnêtes gens dont les uns s’éveilleront le lendemain en poussant un éclat de rire à la plaisanterie qu’ils ont entendue la veille et qu’ils viennent de comprendre pour la première fois ; dont les autres ne comprendront jamais, ni le lendemain ni plus tard.

Que croyez-vous qu’il arrive? C’est que les cent cinquante personnes noyées dans une foule inintelligente, n'auront plus aucun plaisir et ne sentiront plus ce qu’ils comprennent, Au théâtre, on ne jouit pas tout seul ; il faut, pour avoir du plaisir, être plongé dans un public qui s’amuse. On a beau se dire :

— Tiens, mais c’est charmant ! cela! Pourquoi ont-ils lair de ne pas se divertir ? C’est un public en bois.

On ne se divertit pas soi-même, parce que, bon gré mal .

gré, on se met à l’unisson de la salle; il reste certainement la satisfaction de traiter les gens qui vous entourent de crétins et d’idiots, mais, tandis qu’on se soulage ainsi de sa mauvaise humeur en leur disant des injures, on oublie de goûter la pièce et on ne s’y amuse pas.

C’est une règle qui ne souffre pas d'exception; on ne goûte pleinement au théâtre que ce qui est goûté de tout le monde. L’essence du théâtre, c’est le public; le théâtre n’est pas eb ne peut pas être un plaisir solitaire.

De là la nécessité d’un publie homogène, et vous comprenez bien ce que j'entends par un public homogène; ce n’est pas un public tiré d’une seule classe de la société, mais un publie pourvu de la même éducation, animé du même esprit, aimant le même art et s’y connaissant.

Eh bien ! ce public, on l’a eu sous l’ancien régime à Paris; il à duré sous la Restauration, et jusqu’à la fin de la monarchie de J'uillet. Peut-être s’était-il quelque peu altéré en diverses de ses parties ; il subsistait dans son ensemble.

C’est sous l’Empire que Paris a cessé d’être une petite ville pour devenir un grand caravansérail. La démolition de la vieille cité, qui a rejeté bien loin une population de petits bourgeois, amateurs de théâtres ; les chemins de fer enfin terminés, qui ont versé sur l’asphalte du boulevard des multitudes internationales, avides de spectacle ; l’ai-

sance générale, qui, croissant chaque jour, a permis à une foule sans cesse plus nombreuse de se payer ce plaisir, ré-

servé jadis aux bourgeois établis, toutes ces circonstances

et d’autres encore qu’il serait trop long d’énumérer, ont

contribué à bouleverser l’ancien public et à le noyer. Claretie faisait très Justement remarquer que le public

de la cinquantième n’est plus celui de la vingtième, ni

de la centième, ni le même que ceux qui l'ont précédé. Tous se ressemblent pourtant en un point : c’est qu’ils ne sont pas homogènes, ou, si vous aimez mieux vous servir de la locution courante : ils ne se sentent pas les coudes. Ils arrivent des points les plus opposés du monde. Ce ne serait que demi-mal encore : ils n’ont rien de semblable, ni éducation, ni esprit, ni idées, ni goûts, ni sentiments, ni même, et cela est le pire de tout, ni langue.

Ils écoutent passivement, les uns comprenant à demi et parfois de travers, les autres ne comprenant pas du tout ; et il faut pour les mettre d'accord, ou des situations bien communes, exprimées dans un langage bien ordinaire, le plus courant possible, ou de grosses plaisanteries, de celles qui font rire l'humanité tout entière et secouent indistinctement toutes les rates. |

Il ne reste plus qu'un public homogène à Paris ; c’est tout justement le Tout-Paris des premières.

On a beau me faire le compte des gens qui le composent eb me dire : — Une telle, avec ses cheveux jaunes ; un tel, ce boursier véreux, ou ce cabotin ridicule, ça fait avec nous un public homogène !

— Oui, mon ami; car ce boursier véreux, cette cocotte mal peignée, et ce fat bellâtre, ils ont ce mérite au moins, en la circonstance, d'aimer le théâtre, de le cultiver passionnément et des’y connaître. En cela, ils se rapprochent et communient ensemble.

Tous ceux qui composent ce Tout-Paris des premières sont loin d’être de même ordre, mais tous ont le goût de

le. chose ; ils peuvent donc comprendre et sentir ensemble. Ils forment donc un public homogène.

Et quand vous venez m'énumérer les grands noms | qu'on ne voit jamais figurer sur la liste des habitués des

premières :

— Cela est fâcheux, sans doute, pourrais-je répondre. Mais je n’affirmerais pas que M. Pasteur, pour prendre tout de suite le plus grand, fût un aussi bon élément de public homogène que le boursier véreux ou la cocotte aux cheveux jaunes.

C’est qu'avec tout son génie, il peut se faire que M. Pasteur n'aime pas le théâtre. Peut-être, au lieu d’écouter la déclaration du jeune premier, songerait-il à son expérience en train. Il interromprait le courant d’intérêt ou de curiosité qui circule à travers la salle, et adieu le plaisir! Car une seule personne qui s'ennuie empêche dix autres autour d'elle de s'amuser, et ces dix-là peuvent jeter sur le reste de la salle une douche de glace.

Ce public des premières est le dernier vestige dés publics d'autrefois. Nous nous y connaissons tous de vue; nous

sommes sûrs les uns des autres ; nous comprenons de même, nous sentons ensemble. |

Cela veut-il dire que nous nous trompions moins que les autres ? Eh non! nous avons, nous aussi, nos préventions, nos défiances, nos enthousiasmes irréfléchis, nos mauvaises humeurs sans motifs, nos préjugés.

Nous sommes aussi sujets à l'erreur que les autres; nous sommes quelquefois aussi injustes et aussi bêtes que les autres. Mais nous le sommes ensemble, et c’est là le grand point, Nous sommes un public, et non une collection de spectateurs, rangés dans leur stalle, comme des photogra- . phies dans un album. Nous sommes un tout vivant; et

c’est là notre supériorité.

Le public des mardis et jeudis de la Comédie-Française est bien, si vous voulez, un public homogène. Mais c’est un public de gens qui n’aiment pas, et la première condition en art, c’est d'aimer. Les abonnés du mardi, un public! C’est une galerie de gens comme il faut, dont chacun s’est déguisé, comme disait Gavarni, en un qui s’embête à mort.

Le Tout-Paris des premières a la passion du théâtre, et il l’a tant pratiqué qu'il a fini par s’y connaître fort bien :

« As-tu remarqué cela ? me disait un jour Lavoix, qui est un de nos critiques chez qui le goût de la musique est le plus naturél et le plus exercé. Tu vois le public à l'Opéra et à l’Opéra-Comique. Chacun regarde son voisin pour savoir s’il doit applaudir. On n’est pas musicien en France. A Ja Comédie-Française ou au Vaudeville, c’est une autre affaire, tout le monde part à la fois. Oh! on n’a plus d’inquiétude ; on ne craint pas de s’emballer mal à propos. On est sûr de son jugement et de son goût. C’est qu’en musique, presque personne n’y entend rien; tout le monde se

connaît en théâtre. »

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