CONFLITS ENTRE LES COMÉDIENS ET LE GOUVERNEMENT DÉNOUÉS PAR LE PUBLIC
Les bruits qui ont couru de la retraite de M. Perrin, et qui viennent d’être heureusement démentis par l’événement, ont remis sur le tapis cette éternelle question de la meilleure constitution à donner au Théâtre-Français.
Deux systèmes sont en présence, et M. Millaud, dans un article, tout plein d’ailleurs d’assertions erronées, qui à paru au #igaro, les à très nettement caractérisés en les opposant l’un à l’autre. :
I] y à une première solution, a-t-1il dit en substance : laissez le gouvernement du Théâtre-Français aux comédiens eux-mêmes; que le comité de lecture s’érige en comité de direction. Puisqu’ils encaissent les recettes, qu’ils payent les dépenses ; puisqu'ils choisissent les pièces, qu'ils les distribuent entre eux et les montent; qu’ils aillent eux-mêmes au Conservatoire, et dans les autres théâtres
recruter les interprètes qui leur manquent ; qu’ils se don-
AA UE EE Le AA 7 LME he D PONT UE PT RES PARU NE EE de
nent des congés à tour de rôle, et qu'ils prennent toutes les responsabilités comme ils auront toute la puissance et tous les droits. En un mot, ce sonb eux qui mangent la soupe; qu’ils la fassent, et ils la mangeront comme ils l’auront faite. |
La seconde solution est toute contraire, mais tout aussi radicale. Supprimez le décret de Moscou, donnez à la Comédie-Française un administrateur qui soit son maître, faites rentrer messieurs les comédiens dans le rang, comme de vrais soldats, sous la discipline du colonel, payez-les très cher et abandonnez-leur tout ou partie des bénéfices, car ils les méritent étant des artistes d’une valeur éprouvée et les seuls interprètes du plus beau répertoire qui soit au monde, mais traitez-les en artisans qui font valoir une entreprise sans avoir qualité pour la diriger.
Ces conclusions extrêmes plaisent à notre goût de logique, eb je suis convaincu que nombre de braves gens se sont dit, après avoir lu l’article de M. Millaud : « Mais il a raison! ou la république ou la monarchie. C’est le seul moyen d'éviter le retour de ces querelles intestines, dont on nous rebaë sans cesse les oreilles. On ne sait jamais qui est le maître dans cette maison, qui ressemble assez à la cour du roi Pétaud. Tout le monde y commande ; personne n’y obéit. Comment veut-on que les choses marchent ? »
Je vais peut-être étonner beaucoup de mes lecteurs, mais c’est pour moi une vérité hors de doute que ce qui fait la grandeur, loriginalité et j’ajouterai même la durée de la Comédie-Française, c’est précisément la lutte de ces deux principes : l’un républicain, l’autre monarchique, toujours en action dans le gouvernement du théâtre, et que les époques où l’un de ces deux principes a pris franchement le dessus, et étouffé l’autre pour une
période plus ou moins longue, ont été des époques de décadence.
Vous ne me croyez pas ? Vous me soupçonnez de paradoxe ? Remontons ensemble, si vous le voulez bien, à l’origine de la Comédie-Française.
Vous rappelez-vous, à l’une des dernières expositions universelles, avoir vu, dans une salle qui était consacrée à l’histoire du théâtre, une vieille gravure extrêmement curieuse où étaient représentés une douzaine de comédiens en costumes, autour d’une table qu’éclairait une chandelle. Celui qui paraissait être le chef comptait de l’argent et faisait des parts. Cela avait pour titre Après la représentahon. Ces comédiens, c’étaient ceux de la troupe de Molière.
C’est qu’en effet, chaque soir, après la représentation, tous ceux qui faisaient partie de la troupe, depuis le directeur jusqu’au simple comparse, se réunissaient pour compter la recette. On faisait de la somme totale un certain nombre de parts, déterminé d'avance, et qui était toujours le même. Prenons le chiffre douze par exemple. Tel comédien prenait une part entière, tel autre avait droit à demi-part ; tel autre ne touchait que quart de part, chacun suivant son importance, son mérite ou son travail, jusqu’à ce que les douze parts fussent entièrement distribuées. Ainsi, dans sa troupe, Molière touchait une part comme directeur, une autre comme auteur et comédien. C’était une société en participation, avec un gérant nommé par elle, et chacun pouvait être gérant à son tour. Cette forme de répartition des bénéfices, que nombre d’économistes cherchent aujourd’hui à appliquer à la grande industrie, avait été trouvée dès l’abord par d’humbles comédiens. Elle a, comme vous le savez, disparü de tous les théâtres, où il n’y a plus maintenant qu’un chef d'usine,
un patron : le directeur : des ouvriers, des employés, des salariés : les comédiens. Elle s’est conservée à la Comédie- Française, qui à toujours été, qui est encore à cette heure une société où tous les participants sont égaux, en théorie, avec des droits différents.
Ai-je besoin de vous faire remarquer que la société en participation, étant, selon la formule des économistes, le gouvernement de tous par tous, relève du principe républicain ; elle est une manière de république, dont le gérant est le président amovible.
Vous n’ignorez pas que sous l’ancien régime, la pensée, quelque forme qu’elle revétit, ne pouvait se traduire au dehors que par autorisation spéciale du souverain. C'était un privilège : Cum privileqio regis portent toutes nos vieilles éditions. S'il n’était permis de publier un volume qu'avec l’agrément du roi, à plus forte raison ne l’eût-il pas été d'ouvrir un théâtre et d’y représenter des pièces
sans ce même agrément. Le roi octroyait selon son bon:
plaisir, à tel ou tel, le privilège de jouer dans tel endroit telle sorte d'œuvre théâtrale.
Qui dit privilège dit faveur. Celui qui accorde gracieusement une faveur est parfaitement libre d'imposer en retour les conditions qu’il lui plaît. Le roi, qui permettait, à une troupe de s’établir, de convoquer le public, de donner des représentations, se réservaib naturellement le droit d'exiger que les représentations fussent à son goût. Il pouvait les surveiller, les diriger, les astreindre à un certain idéal, qu'il croyait être le meilleur. [1 le pouvait en vertu du privilège octroyé par lui, en vertu aussi des bienfaits dont 1l avait l’habitude de combler la troupe fidèle. Il la faisait venir à la cour et la renvoyait comblée de riches présents. D’äutres fois, il l’inscrivait sur sa cassette royale eb lui payait par quartiers une pension plus ou moins
forte. C’était ce que nous appelons aujourd’hui une subvention.
Le théâtre est libre aujourd’hui comme le livre et le journal. Mais le souverain ou, si vous aimez mieux, le gouvernement, subventionne encore certaines entreprises artistiques, eb comme toute personne qui met de l’argent dans une affaire a toujours le droit d'examiner elle-même l’emploi qu’on fait de ceb argent, qui est le sien, il garde la haute main sur ses entreprises. C’est ainsi que la C'omédie- Française qui, à son origine, relevait du roi, parce qu’elle tenait de lui un privilège d’abord et un subside ensuite, est encore aujourd’hui, de par la subvention, sous la main du gouvernement.
Du moment que le souverain (roi ou ministre, peu importe) a le droit d'intervenir dans les affaires de la société en participation et d’y imposer sa volonté toute-puissante, c’est le principe monarchique qui s’y établit.
I1 semblerait que ces deux principes si contraires, dussent, comme l’a cru M. Millaud, s’exclure l’un l’autre ou se dévorer. Pas du tout; c’est du jeu de ces deux esprits toujours en lutte l’un contre l’autre, et cependant toujours unis, que s’est formée et consolidée cette grande institution de la Comédie-Française. Nous les trouvons à son origine ; nous pouvons suivre leur influence à mesure qu’elle s’est développée. Vous voyez qu'ils se la disputent encore aujourd’hui et qu’ils la font vivre; car il n’y a de vie que là où les forces contraires se combattent et s’harmonisent.
C’est en 1680 que le roi, par un coup d'autorité, réunit les débris de la troupe de l’hôtel de Bourgogne à ce qui restait de la troupe de Molière, très en désarroi depuis la mort de son glorieux chef. C’est de ce jour que date, à vraiment parler, la maison de Molière.
Comment était-elle organisée ?
C'était une république qui se gouvernait elle-même.
Rome élisait deux consuls pour une année. La Comédie choisissait chaque semaine deux chefs qui n'avaient que huit jours de pouvoir, et qui, pour cette raison, avaient reçu le nom de semainiers. Chaque sociétaire était semainier à tour de rôle. On voit que les successeurs de Molière avaient poussé la République fondée par lui vers un idéal encore plus républicain. Car ils avaient supprimé le gérant. Les semainiers de service composaient les programmes de spectacle, surveillaient les répétitions, répartissaient les bénéfices ; ils gouvernaient la barque en un mot. Les engagements d'acteurs et les réceptions de pièces se faisaient en assemblée générale.
Au-dessus ou, si le mot vous inquiète, à côté le roi nommait deux ou quatre commissaires chargés de représenter près la Comédie ses goûts et ses intérêts; c’étaient les gentilshommes de la chambre. Et quels étaient leurs droits ? Justement ceux que la société exerçait, soit par elle-même en assemblée générale, soit par l'intermédiaire de ses semainiers. [ls pouvaient faire des engagements, recevoir des pièces, imposer des programmes, se mêler de tout en un mot. Ils le pouvaient et le faisaient sans cesse.
Où étaient les limites respectives de ces deux pouvoirs rivaux ? Des limites, il n’y en avait point de précises. De part et d'autre, quand des contestations s'élèvent, on ne saurait invoquer aucun texte de loi. S'il y a des règlements écrits, personne ne les connaît ou du moins n’a l’air de s’en soucier. Les conflits sont incessants, et ils emplissent toute l'histoire du théâtre français durant le dix-huitième siècle. On finit toujours par s'arranger. Comment ? Je n’en sais trop rien ; comme dans les pays de droit coutumier, une foule de questions que ne tranche aucun texte précis de loi se règlent après de longs débats entre les
intéressés, par la tradition, le bon sens ; par cette tolérance mutuelle qui donne à la longue la pratique de la liberté. On se fait des concessions réciproques, on s'arrange, on
écoute la voix de la raison, ou l’on cède à cette force su-.
prême qui finit toujours par avoir le dernier mot et qui s'appelle l'opinion publique.
L'opinion publique qui-est représentée aujourd’hui tant
bien que mal par la presse, l’était en ce temps-là au théâtre par le public lui-même. Le public était comme un troisième pouvoir qui s’adjoignait aux deux autres et qui en était le régulateur.
Je vous ai trop souvent analysé et décrit ce public du dix-huitième siècle, par comparaison avec le nôtre, pour y
revenir encore. C’était un public assez restreint de nombre, mais fou de théâtre. Toutes ces querelles qui divisaient sans cesse ou les comédiens .entre eux ou les comédiens avec les gentilshommes de la chambre, ce public les apprenait non par les gazettes, puisqu'il n’y en avait pas, mais par la conversation, dans les cafés, par ces mille voix imperceptibles qui s’échappent des coulisses, eb il s’y intéressaib passionnément.
On savait que messieurs les gentilshommes avaient, maloré les répugnances du Comité, engagé telle actrice qui plaisait à l’un d’entre eux; le public se révoltait en
masse, à moins, par hasard, que la favorite des gens de,
cour ne fût une artiste en herbe, et c’est alors contre le Comité que l’on se retournait, c’est lui que l’on contraignait à céder.
Si vous feuilletez la correspondance de Grimm, qui était à la fois le Monsieur de l'orchestre et le Vitu de ce tempslà, vous verrez que l’histoire de la Comédie-Française, du tripot, comme on disait alors, se compose de conflits se
produisant sans cesse entre la république des comédiens ,
EL
SE RTS ÉREr ee
gs à
NT
RE ds
RTE
CEMArATS D
et le gouvernement personnel des gentilshommes, et sans cesse dénoués par ce troisième pouvoir, pouvoir tout moral, qui n'avait d'autre arme que le sifflet pour faire exécuter ses ordres : le public.
Ce public était un gardien vigilant et jaloux des traditions. Il acceptait sans doute les innovations des écrivains et des acteurs ; mais il était amoureux de la règle; il y rappelait les artistes qui faisaient mine de s’en écarter. C’est lui qui, à proprement parler, faisait leur éducation, leur remettant sous les yeux les modèles du temps passé, les y ramenant sans cesse, en sorte que dans la composition et dans l'interprétation des pièces il n’y avait point de brusque : solution de continuité. C’était une tradition qui se modifiait lentement, qui se renouvelait peu à peu, tout en demeurant fidèle à son passé. %
Des deux éléments, le monarchique et le républicain, quel était le plus capable de progrès, le plus facile aux innovations ? J'ai regret à le dire, mais c'était le premier ; et aujourd’hui encore c’est le premier qui se laisse le plus aisément pénétrer au souflle des idées modernes, Oui, dans cette association, ou, si vous aimez mieux, dans cet attelage de deux chevaux, l’un tirant à hue et l’autre à dia, c'était la bête républicaine qui s’attardait à la routine; c'était l'autre qui poussait des pointes vers l'avenir, Cette vérité que je vous demande pour le moment d'admettre sans contrôle, nous sera rendue plus sensible quand nous serons arrivés à l’époque contemporaine.
La Comédie-Française faillit être détruite ou dispersée dans la grande tourmente de 1789. La politique fit invasion dans la maison de Molière et divisa les sociétaires en deux camps ennemis. Je passe vite sur cette période qui n’a rien à voir avec notre sujet. Il y eut, au 9thermidor, un moment de confusion inexprimable. Tous les artistes qui composaient
l’ancienne société tirant chacun de son côté, s'étaient dispersés dans divers théâtres; mais cette crise fut courte, et en 1799 ils se trouvèrent réunis de nouveau dans la salle de la rue Richelieu.
La vie reprit pour eux juste au point où elle avait été interrompue. Toutes les institutions du passé avaient croulé autour d’eux ; ils se retrouvaient debout sans atteinte. Ce fut, comme autrefois, une république gouvernée par des consuls d’une semaine; et à côté le souverain représenté par un commissaire du gouvernement, qui avait remplacé les gentilshommes de la chambre.
T1 aimait le théâtre, ce souverain, qui n’était autre que le premier consul devenu l’empereur Napoléon 1%. Il s’en occupait avec une sollicitude extrême, et prenait un orgueilleux plaisir à donner à ses-comédiens un parterre de rois.
Il sentit, lui qui aimait la règle en tout, il sentit le besoin de codifier les coutumes en vertu desquelles la Comédie-Française était administrée, et il rendit le décret qui est si célèbre chez nous sous le nom de : décret de Moscou. C’est de Moscou, en effet, 1812, qu'est daté ce décret qui réglait l’organisation nouvelle de la Comédie-Française. Napoléon, qui avait dans l’âme un goût du théâtral et du charlatanesque, ne haïssait pas la surprise de ces contrastes à l’aide desquels il comptait éblouir l'imagination de la postérité.
Il est inutile d’entrer dans le détail de ce nouveau décret. Il ne faisait que consacrer de vieux us. C’est encore lui qui régit la Comédie-Française, bien qu'il ait été modifié successivement par une ordonnance rendue en 1830, et par les décrets parus en 1850 et en 1857. Mais ordonnance et décrets n’ont point touché aux grandes lignes, les seules qui nous intéressent dans cette étude ; et ces grandes lignes,
Napoléon les avait déterminées surle patron de la tradition. de
Et il faut lui en savoir gré, car ce diable d’homme était un terrible sire, et il aimait que tout pliât sous sa loi. Il n’en est pas moins vrai que dans le décret de Moscou, il eut la sagesse de ne point étrangler le principe républicain qui avait toujours fait bon ou mauvais ménage avec le principe monarchique dans l’administration de la Comédie-Française,
I le fortifia même. C'était une tradition que les comédiens, quand ils se retiraient après un long service au théâtre, devaient recevoir une pension qui leur serait payée par leurs camarades sur les bénéfices. Mais il fallait prévoir le cas où la société ne ferait pas de bénéfices. Napoléon, outre la subvention annuelle qu'il allouait à la Comédie-Française, assigna une somme de 200.000 francs, comme fonds de réserve, pour parer aux années de vaches maigres et assurer le service des pensions. Cette mesure ne fut pas inutile, car la Comédie eut de mauvais jours à traverser.
15 juin 1885.
IT
Le décret de Moscou (1812) n’avait fait que codifier et consacrer de vieux us. Il avait converti le droit coutumier en texte de loi précise. Mais il n’y avait rien de changé. La Comédie se gouvernait toujours elle-même, sous la surveillance d’un surintendant nommé par l’empereur. Elle avait ses consuls d’une semaine, que l’on appelait, que l’on appelle encore des semainiers, qui pourvoyaient à toutes les nécessités du service : par-dessus on à côté, comme il vous plaira, le représentant de l'autorité, dont le titre changera selon les régimes : surintendant des théâtres
sous l’Empire, commissaire royal sous la monarchie de Juillet, administrateur général aujourd’hui.
Toute la période qui suit fut marquée par une éclipse progressive du parti monarchique. Nous ne savons pas par le menu tout le détail de cette histoire, qui n’est, que je sache, écrite nulle part encore.
Mais tout ce que nous en connaissons nous montre que sous la Restauration comme sous la monarchie de Juillet