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S ; Rs en main et, très heureux jusqu’à la fin, sans la moindre diminution de ses forces physiques et Re te au con- . traire peut-être, ilne s'est vu imposer par la nature qu’un congé 4 de trois jours entre son dernier article et le repos éternel. Il laisse à ses amis, à ceux surtout qui se diront toujours ses — disciples et ses Hess un très bon exemple, qu’ils suivront; une ë mémoire respectable et chère, qu’ils n'auront pas besoin de dé- ÉD fendre, mais qu’ils entretiendront, tant qu'ils vivront eux-mêmes, 2 parmi me hommes nouveaux, avec une sorte de dévotion recon- | naissante.
VTT : k RSree ÊMILE FAGUET
18 mai 1899.
Je perds un ami detrente ans. Mon chagrin est profond. Mais j'ai du moins la joie mélancolique de le voir partagé par beaucoup. Ceux-là mêmes (il y en a) dont l’'amour-propre, blessé par le critique, ou la jalousie, éveillée par son autorité, ont pu le voir disparaître sans émoi ni regret, peut-être avec satisfaction, gardent inavoués des sentiments inayouables. Et Sarcey, à l’heure de sa mort, si triste pour nous, est récompensé par l’opinion des lettrés, ses confrères, aussi bien que par celle du public où il avait tant de lecteurs.
Sa vie fut simple, avec une belle unité d'écrivain qui ne fut et ne voulut être qu'écrivain. Il n’était même pas décoré et ne brigua nul honneur. L'Académie lui était presque sûrement ouverte. Il ne frappa pas à sa porte. C’est par l’École normale qu’il débuta. Il fut de la belle époque, de la grande promotion, avec Taine, About, bien d’autres encore, qui furent célèbres, quittérent l'Université et ne cessèrent pas, pour cela, de la défendre. L'Université, cependant, avait été un peu marâtre pour la plupart d’entre eux. On n’y aimait alors ni l'esprit libéral ni l’esprit voltairien. Sarcey était imprégné de tous les deux. Aussi, quoiqu'il fût un professeur excellent, adorant l’enseignement, —
son œuvre littéraire le démontre assez, — il connut des dis-
grâces qu’il ne put accepter. L'amitié d’About, amitié qu'il lui rendit avec usure, lui donna le conseil de démissionner, de venir vivre à Paris et lui facilita son entrée dans le journalisme. About, déjà connu, très brillant, mondain, plus habile à se créer
des relations qu'à s'assurer des amitiés, fut cependant un intro-.
ducteur dévoué pour Sarcey dans le monde des lettres. Sous le
pseudonyme bizarre de Satané Binet, sous le nom de sa mère, signant de Suttières, sous son nom, enfin, il se montra très vite un journaliste excellent. Le travail, chez lui, tonjours facile, arriva rapidement à être un jeu. Il aborda tous les sujets : controverses philosophiques et religieuses, chroniques, critique littéraire, politique, et sa réputation était grande déjà quand, avec le feuilleton dramatique qui lui fut confié dans l’Opinion nationale de Guéroult, il trouva sa vocation essentielle, l'occupation favorite et, je crois qu'on peut l’affirmer, la joie de sa vie. Sarcey eut pour le théâtre un goût passionné, qui ne fit que grandir. On peut penser qu’il regardait comme perdue toute journée pendant laquelle il n'avait pas passé quelques heures au théâtre. Pour réussir dans la critique, il avait tout ce qu’il fallait : une grande facilité, assurée, comme presque toujours, par un fonds solide d’érudition, car, avant même d’aller les entendre à la Comédie, il lisait les grands dramatiques grecs, en leur langue, pendant ses longues promenades de professeur exilé en province ; une belle indépendance d'esprit et de caractère, très réelles l’une et l’autre, car s’il se montra réfractaire à certaines formes d’art, ce fut en toute conscience et jamais il ne s’aperçut qu'il s'était trompé sur quelque point de théorie ou sur quelque personnalité, sans trouver une joie à confesser et à réparer son erreur. [Il avait encore, avec une force prodigieuse de labeur, l'avantage de posséder une règle, un système: et, si on a pu dire, non sans raison, que Ce système enfermait sa critique dans un cercle un peu étroit, il faut reconnaître qu'il la faisait singulièrement nette et assurée. Dès ses premiers feuilletons, Sarcey
réussit, Son succès et son autorité ne firent que grandir, lorsqu'il passa de l’Opinion nationale au Temps : et, après l'autorité sur le - monde du théâtre et parmi ses confrères, vint pour lui, dans le
public, une véritable popularité. :
Cette popularité, Sarcey l'aïmait : et, dans la mesure où l’affirmation ne comporte pas de blâme, on peut affirmer qu'il la soignait. Il ne lui déplaisait pas d'être appelé « notre oncle » et
qualifié de & critique national ». D'esprit extrêmement subtil
sous ses dehors de bonhomie, bonhomie où il entrait une part de
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naturel et une part de volonté, il se rendait un compte exact de
ce qu'il y avait encore de respect dans les railleries qu'on lui adressait, Il était devenu un personnage quasiment classique des Revues de fin d'année. Parfois, il y avait quelque lourdeur dans la main du Revuiste : mais, dans le coup de patte, Sarcey savait sentir la caresse de la renommée. Il était, d’ailleurs, naturellement bon et foncièrement accueillant pour les jeunes gens et les débutants. Quand il ne leur faisait pas accueil, c'est que. réellement, il ne comprenait pas l’aspiration vague et indécise de leurs talents vers des formes d’art nouvelles et obscures. Mais, alors même qu’il les méconnaissait et les raillait, il restait sympathique à leur effort. Je ne l'ai jamais vu irrité que lorsqu'il se trouvait en face de quelqu’une de ces vilenies qui ne sont épargnées à aucun de ceux qui touchent à ce monde si admirable et si sensible du théâtre. Devant elles, Sarcey avait des indignations dont ses amis seuls savaient le secret. Car il était infiniment plus sensible qu'on ne l’a pensé et qu'il ne voulait le laisser paraître. Il avait un défaut à sa cuirasse d’indifférence et ce défaut était du côté du cœur. Mais, pour les choses de l'esprit, nul ne montra plus de liberté dans la façon dont il disait sa pensée et plus de tolérance dans la façon dont il acceptait qu'on lui répondit par une pensée opposée. C'était
. d’ailleurs, un polémiste charmant et redoutable. Il a eu des re-
parties exquises et les rieurs, dans les discussions littéraires qu’il eut, furent presque toujours de son côté.
L'influence de Sarcey, dans le monde des théâtres, était immense. Son hôtel — très petit hôtel — de la rue de Douai, que son ami Garnier lui avait bâti, a vu passer tout ce que le monde a compté d'hommes et de femmes de talent. La maison était hospitalière entre toutes. Dix ans j'en ai été l'hôte assidu. Notre goût commun du théâtre, notre collaboration au XZX® Siècle, à l'heure des luttes mémorables, avaient créé entre nous un lien solide d'amitié que rien ne relâcha jamais, que la mort seule devait briser. Cette amitié fut sans nuages. Avec des formes diverses et la variété de nos natures, nous avions le cerveau fait
‘de même. Que de fois, sans que nous pussions être soupçonnés
de nous inspirer l’un de l’autre, nous pensâmes et nous écrivimes de façon tout à fait semblable! (l’est que nous avions bien des points de ressemblance intellectuelle, et la belle définition que Salluste donne de l'amitié, quand il dit qu'elle consiste à vouloir et à ne pas vouloir de même, cette définition parut souvent faite pour nous. Ceci arriva même pour nous, qu'en une occasion assez douloureuse, obligés de nous séparer, nous nous sentîmes peut-être plus rapprochés que jamais après. cette séparation d’un jour. Avec lui s’en va une part de ma vie, de ma vie de l’Âge mûr. Les fameux-déjeuners du mardi ont été ma joie et ma distraction pendant des années. Tls n'étaient pas ce qu’en a dit la légende, si souvent trompeuse en son mensonge ingénu. La joie n’en était pas, certes, bannie. Presque toutes les femmes de théâtre y prirent part. Mais que de conversations sérieuses en leur forme libre et gaie! Que de questions d’art agitées avec une gravité qui excluait seulement la pédanterie ! Que de bon sens et d'esprit dépensés en ces agapes où le maître de la maison n’était pas le dernier à payer son écot! Les gloires du théâtre, les réputations des artistes étaient discutées là, en complète liberté, avec une indépendance et une impartialité que tempérait seule la crainte de ne pas être bon et de décourager ceux qui aimaient le même art que nous!
Car mon ami fut bon, essentiellement bon. Ah! je sais bien qu'il put avoir, Comme nous tous, des emballements dans l’admiration, des sympathies et des he qu'il fut un homme, après tout, n’ignorant même peut-être pas des rancunes qu’il ne demandait d’ailleurs qu'à oublier au premier mot conciliant. Mais le caractère essentiel de sa critique, qui ne faisait en cela que répondre à son caractère et à son tempérament, fut de se plaire à admirer et de se plaire à conseiller et à enseigner. Il était resté professeur. Son bonheur était de trouver dans les débutants des promesses de talent qu'il aimait à diriger dans les voies qui étaient les siennes. Ce goût de l’enseignement était si loin poussé qu’il y sacrifia même une partie de sa réputation littéraire. Il prenait volontiers ses lecteurs pour des élèves et ne craignait pas de contraindre son discours à une simplicité ex-
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trême, qui n'était pas toujours celle de son esprit, extrêmement fin et plus raffiné qu'il ne le laissait paraître d'ordinaire. Ce n’est pas sans quelque sacrifice de ce genre qu'il assura sa popularité. Il réserva toujours quelque chose de lui-même, qui fut la part de ses amis. Et ceux-ci se souviennent aujourd’hui, à la fois, de sa camaraderie sûre et bonne en même temps que de ses admirables qualités intellectuelles dont il distribuait la monnaie à la foule, son ambition, satisfaite, ayant été celle d’être un éducateur.
Hexry Fouquier.
Je n’ai jamais senti plus durement qu'aujourd'hui l'obligation du devoir professionnel et j'écris cet article les yeux gonflés. J'avais envers Francisque Sarcey de telles obligations, il me témoignait depuis mes débuts une sympathie si attentive, je lui portais en retour tant d'affection et de reconnaissance, que sa mort me cause une de ces douleurs intimes et profondes qui voudraient rester repliées sur elles-mêmes, sans confidence publique ni souci de littérature. D’autre part, faisant métier d'écrire, je manquerais à mon devoir comme à la mémoire de mon maître, si je ne me joignais à ceux qui vont dire ce que perdent avec lui les lettres françaises et, plus encore, ceux qui étaient aimés de cet homme excellent.
Aucun, parmi les littérateurs de notre temps, ne pouvait se flatter d’avoir plus de lecteurs que Sarcey et de leur être plus nécessaire. Ces lecteurs comprenaient depuis l'élite intellectuelle jusqu’à la petite bourgeoisie et au menu peuple. Son jour était si attendu que l'absence de son article a fait événement. Depuis quarante ans, cet événement ne s’est produit que deux fois : en 1884, lorsque, pour conserver la vue, il dut prendre le temps de subir une grave opération et, ces jours derniers, lorsque, en sortant du théâtre, il s’est couché pour mourir. Aucun homme n'a plus aimé la littérature ni fait plus vaillamment son métier de littérateur. Son labeur était énorme et il donnait un exemple de vaillance professionnelle auquel je ne vois rien de supérieur, dans le présent ni dans le passé. Jusqu'au seuil de la vieillesse, il a écrit deux et trois articles par jour, avec une force, une fécondité et une bonne humeur sans lassitude. Il a été comme le Dumas père de la chronique et du feuilleton.
Sa bonté était infinie, comme son indulgence et son incapacité de rancune. Certes, il était redoutable dans la polémique et il avait une façon à lui d’assommer l'adversaire, d’un coup de patte indifférent, je dirais presque avec un air de bonhomie cordiale ; mais cela, c'était la lutte. [1 oubliait avec la même facilité. les coups qu'il avait donnés et ceux qu’il avait reçus. Il était un ami incomparable par le dévouement et l’abnégation. About et lui ont raconté ce qu'ils étaient l’un pour l’autre, mais, parmi ceux dont la vie n’est pas publique et se raconte moins, combien lui ont donné et en ont reçu une affection fraternelle!
Cordial avec ses contemporains et ses égaux, il a été longtemps une providence pour les jeunes et les débutants. La plupart des hommes arrivés sont peu accessibles et se défendent contre les sollicitations ; ils n'aiment guère la‘jeunesse, ou même la jalousent ; ils n’en parlent et n’acceptent sa concurrence qu’à contre-cœur. La porte de Sarcey était toujours ouverte et il tendait volontiers la main aux nouveaux venus, Il signalait avec bonheur le talent naissant et les promesses d'avenir. Jusqu'au jour où, devant un changement profond des idées et des genres, il lui fut impossible, malgré le plus sincère effort, de suivre une évolution qui eût exigé de sa part une transformation impossible
à son âge, il a salué et aidé les nouveaux venus. Parmi les écri-
vains qui ont aujourd'hui de quarante à quarante-cinq ans, il y en a bien peu qui ne lui doivent pas un de ces encouragements décisifs qui ouvrent une carrière.
Dans la critique, Sarcey fut un bourgeois et un professeur, :
avec toutes les qualités et quelques-uns des défauts que, par définition, ces deux mots impliquent. Sorti de la classe moyenne et élevé dans ses idées, au moment de son apogée politique et sociale, il avait reçu, comme normalien, le meilleur de l’instruction universitaire. Il était richement pourvu de bon sens et il aimait la prose ; il répugnait à la fantaisie et il sentait médiocrement la haute poésie. Il avait assisté à la banqueroute finale du romantisme, en politique comme en littérature; il avait vu l'avènement du réalisme et il l'avait suivi, pour ne plus le
quitter. Sa robuste poitrine ne respirait à l'aise que prés de terre; ses larges pieds ne quittaient pas le sol; ses yeux attentifs de emyope ne risquaient pas leur regard au delà de leur rayon visuel, mais, ce qu'il voyait, comme il le voyait bien!
A l'École normale il s'était nourri de littérature latine, la littérature moyenne et pratique entre toutes; comme l’Université d'alors, il n'avait pris qu’une faible teinture du grec, autrement large et haut. Dans la littérature française, il avait mis le centre de ses goûts au milieu du dix-septième siècle, celui qu'a dominé Boileau, l’homme du bon sens. Il y avait fait entrer aussi Rabelais et Voltaire; avec Rabelais, il satisfaisait un penchant tout bourgeois de liberté gauloise; avec Voltaire, il apprenait la raison lumineuse, la passion de l'esprit, l’aversion pour l'emphase, l’irrévérencé narquoise envers la prétention et la sottise.
I] appliquait d’abord cette culture au métier de professeur. II avait la passion d'enseigner et il s’y serait livré avec bonheur dans une chaire, toute sa vie, si l'administration universitaire de ce temps-là, autoritaire et dévote, n’eût rendu le métier impossible à un rabelaiïsien et à un voltarien.
Il donnait donc sa démission et se lançait dans la vie littéraire. Il y restait ce que l'avaient fait la nature et l'éducation, un bourgeois et.un professeur. Il tâtonnait quelque temps, faisait laborieusement son apprentissage de journaliste en tous genres — chronique, polémique et politique, — puis, concurremment avec ces diverses besognes, il s’appliquait avec passion à la critique théâtrale et, rapidement, à côté de Théophile Gautier, de Jules Janin, de Paul de Saint-Victor, il y révélait une maîtrise.
D’abord, il aimait le théâtre comme on ne l’a jamais aimé. Le métier de critique dramatique, qui, pour deux au moins de ses grands confrères, était une corvée, et pour tous les trois, un prétexte à faire autre chose, lui causait une joie intense et il y donnait le meilleur de lui-même. Il ne pouvait passer ses soirées qu’au théâtre et il était si malheureux, pendant les mois d'été, lorsque la Comédie-Française elle-même fermait ses portes pour voyager, qu'il faisait sa malle et la suivait. De 1859 à
mercredi dernier, bien rares furent les journées où il ne passait pas quatre heures dans une salle de spectacle, et souvent huit, en matinée et en soirée.
Son sens inné du théâtre se développait par l'étude journalière, mais, dès le début, il avait une esthétique non seulement arrêtée dans ses grandes lignes, mais immuable, car elle était l'expression même de sa nature, comme il arrive pour tous les talents originaux. C'était encore une esthétique de bourgeois et de professeur. Il avait le goût de l’honnête, du raisonnable et du régulier ; il voulait que toute pièce fût claire et logique. Il était aussi capable d'émotion que de gaieté, mais, s’il aimait à rire jusqu'aux larmes, il n’aimait pas qu'on lui servît les sentiments violents à trop haute dose. Il sentait profondément la poésie, depuis l’héroïsme de Corneille jusqu’à l'élégance de Marivaux ; pourtant, celle de Shakespeare,oumême de Musset, lelaissait froid.
Surtout, il tenait pour la distinction des genres, fondement de
la doctrine classique. Il voulait que le théâtre fût du théâtre, non du roman, ou du lyrisme, ou de l’histoire. Aux tentatives de ce qui n’était pas du théâtre et prétendait s’y imposer malgré la nature des choses, il préférait les formes inférieures du théâtre, mais qui en étaient. Il résistait à celles-là et les repoussait comme des intrusions ; il avait pour celles-ci des indulgences infinies.
De là toutes ses préférences et toutes ses antipathies. Il admirait Scribe, qui n’était ni psychologue ni écrivain, encore moins poète, mais qui poussait le don du théâtre jusqu’au génie. 1 prenait un vif plaisir aux pièces ( bien faites » et faiblement écrites de Casimir Delavigne et de Ponsard. Il admirait la force scénique et la pensée vigoureuse et le courage de Dumas fils, mais il résistait souvent aux thèses et aux prétentions morales de l’auteur du Fils naturel et de la Visite de Noces, quoiqu’il fût lui-même moraliste et polémiste en dehors de ses feuilletons, car la philosophie devait, selon.lui, rester en dehors du théâtre, qui n’admet que la peinture des mœurs. Il lui préférait de tout son cœur Augier, c’est-à-dire l'esprit bourgeois incarné dans un grand auteur dramatique ; il lui préférait Sardou, le
plus doué pour la scène de tous nos écrivains ; il lui préférait Meilhac et Halévy, qui excellaient à revêtir d'une forme scénique l'observation amusée de la vie parisienne. Il adorait en Labiche un maître du rire, et tout autant le Labiche du Chapeau de paille d'Italie que celui du Voyage de M. Perrichon. Un vaudeville sans prétention, c'est-à-dire sans vérité et sans style, mais bien fait, c’est-à-dire amusant par un habile emploi des moyens consacrés — quiproquos, travestissements, cache-cache, rencontres imprévues, ete. — lui était un ravissement.
Classique et bourgeois, il était par cela même traditionnel. Il aimait le répertoire, même à l’'Odéon, et il avait le culte de la Comédie-Française. Il suivait assidûment leurs représentations classiques, dédaignées par tous ses confrères ; il conseillait leurs directeurs; il les défenduit contre les critiques imméritées ou dangereuses ; il suivait attentivement leurs artistes dans toutes leurs créations et reprises, d’une sévérité ou d’une indulgence qu'inspirait sa passion du théâtre et d’un certain genre de théâtre. Il estimait avec raison qu'une Comédie-Française et un Odéon sont des modèles ou des exercices indispensables aux auteurs, aux acteurs et au public.
II lui a été reproché de suivre docilement le goût publie et de lui subordonner son propre sentiment. Rien de plus injuste. Au théâtre, Sarcey n’a jamais aimé et défendu que son propre goût. 11 lui est souvent arrivé de faire campagne contre le public, et s’il ne s’obstinait pas, c'est que, au théâtre, le public finit toujours par avoir raison, parce que c’est lui qui apporte son argent et, sans argent, pas de théâtre. Mais, toujours, il s’efforçait de diriger le goût public dans la voie qu’il estimait non seulement la meilleure, maïs la seule bonne, son goût à lui. Cet homme qui, dans la vie privée, était non seulement malléable, mais faible par bonté, restait « ferme comme un Turc sur les principes ».
Comme ces principes s’accordaient en leur ensemble avec le goût moyen du public, qu'il en reprenait sans cesse l'exposition et la défense, qu’il les appuyait d’une expérience incomparable, que chaque ligne de son feuilleton, même dans ses injustices et ses partis pris, témoignait de sa sincérité, il avait acquis une
. 1 à. La
autorité incomparable et unique. Avec lui disparaît un juge redouté et estimé de tous, même de ceux qui, auteurs ou artistes, affectaient de l’ignorer. Les uns et les autres le lisaient tous les dimanches soir ; tous, même les intransigeants, en faisaient leur profit. Quant au publie, au grand public comme,aux délicats, il lui était indispensable.
Aujourd'hui disparaît un représentant typique de notre esprit national, un de ceux qui ont incarné sa tradition, c’est-à-dire la conscience qu’un peuple a de lui-même. Avec nos excellences et nos faiblesses, Sarcey fut une incarnation notable de notre race. Là-bas, chez les morte, Boileau va l’accueillir et le conduire vers le coin d'élection où Corneille, Racine et Molière voisinent avec Victor Hugo, Dumas et Augier. Sarcey critiquera les maladresses
de Corneille, les négligences et les dénouements de Molière,
trois au moins des pièces de Racine ; ils lui donneront raison, en bloc, avec la sérénité des immortels, mais Molière qui a fait la Critique de l'École des Femmes et l'Zmpromptu de Versailles, réclamera le rang que mérite l’auteur de la Visite de Noces. Sarcey résistera, mais, l'air des Champs-Élysées aidant, cet air subtil qui purifie et allège le pénétrera lui-même et, après amende honorable, lui-même prendra son rang, au-dessous de Boileau, car il a trop écrit, mais fort au-dessus de Geoffroy et même de La Harpe. $ J'aurais à dire encore ce que fut, chez Sarcev, le journaliste, l'homme qui, chaque matin, dit son sentiment sur « tout ce dont il est question », tout ce qui lui arrive, toute sa vie, tout son caractère. J'aurais à marquer les étapes successives de son esprit, à appeler ses campagnes fougueuses au XZX® Siècle d'About, contre bien des choses, qui, depuis, lui ont inspiré remords et respect. J'aurais à raconter comment il a créé un genre,la conférence de théâtre, ou, tout au moins, lui a imprimé sa marque souveraine en sy mettant tout entier. J'aurais à ‘caractériser le polémiste, amusant entre tous pour la galerie, qui ne demande que plaies et bosses, et entre tous redoutable à ses adversaires, car il piquait en souriant, d'un coup d’épingle et au. bon endroit, les ballons les plus gonflés.