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» Une petite tête ronde, dont on eût fait une belle boule à quilles.
» — Monsieur, lui dis-je, je n’ai que faire de votre tête. Je suis venu ici pour jouer les comédies de mon goût, et non pour jouer aux quilles. Je suis blond, mais je suis très entôêté, gardez votre tête brune pour une meilleure OCCasIon. »
Arsène Houssaye brüûlait ainsi ses vaisseaux.
Il y avait deux littératures en présence. Mais il se produisit chez lui (c’est lui qui le reconnaît) un phénomène qui, j'en suis convaincu, n’est pas rare chez les personnes que le hasard élève brusquement à une haute position, dont leur mérite les avait faites dignes.
« Depuis la veille, j'étais devenu moi-même éclectique ; pris tour à tour par mes sympathies pour les vivants et par mes admirations pour les morts. Je n’aimais plus qu'une seule école : l’école des chefs-d’œuvre. Je m’apercevais qu'ily avait autant de convenu chez les jeunes romantiques que chez les Burgraves académiques.
» Racine peignant les passions du dix-huitième siècle sous la figure des antiques était aussi hardi que Shakespeare dans ses créations. Molière n’était-il pas plus vrai que tout le cénacle ? Les tragédies de Pierre Corneille n’étaientelles pas les œuvres d’une éternelle jeunesse, où Hugo, de Vigny, Dumas, de Musset et les autres avaient bu linspiration à pleine amphore ? »
Et la conclusion de M. Arsène Houssaye, c'était qu’il n'y avait, en France, à supprimer que les Campistron dans la tragédie, les Empis et Mazère dans la comédie, pour n'avoir plus rien à débattre avec les classiques. Tous les autres étaient des romantiques, puisque c’étaient des créateurs.
La thèse est aisée à soutenir ; la difficulté était de l’appliquer à la Comédie-Française :
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— Comment, disait-on à M. Arsène Houssaye, comment allez-vous faire tout à l’heure, quand vous verrez venir à vous Mazère, Empis et toute la queue des pleurards de la comédie classique ?
— Jelesrecevrai très galamment ;mais jeneles jouerai pas.
— Songez que M. Samson est de cette école-là, et il dit qu'il vous lira lui-même ses comédies.
— Je vous promets des boules noires pour Samson.
— Beauvallet vous lira les tragédies de Campistron.
— Oui, mais je les condamnerai à les jouer. Il y a, d’ailleurs, un monde entre le vers de Beauvallet et celui de Samson ; Beauvallet à brûlé au feu romantique.
Vous voyez comme se confirment les idées que j'avais émises en mes deux derniers feuilletons sur le rôle du directeur, qui, dans cette dualité de gouvernement, représente VPautorité royale, le souverain. C’est lui qui est en quête de nouveau; c’est lui qui forme l'élément progressiste. C’est lui qui ouvre toute grande la porte à la jeune littérature; eb néanmoins, il sent, par cela même qu’il occupe une haute situation et qu’il assume une grande responsabilité, il sent comme un besoin d’impartialité.
Et ne leüût-il point senti, il se fût trouvé arrêté, réprimé dans sa fureur d'innovation, par ce goût de tradition qui est propre aux comédiens, et dont il lui eût été impossible de ne pas tenir compte.
La guerre entre le directeur et le comité ne dura pas longtemps, Ces messieurs et ces dames menacèrent d’une grève : en vingt-quatre heures M. Arsène Houssaye se chargea d’improviser une troupe.
« Frédérick-Liemaître, écrivait-il au ministre, serait admirable dans Zurtufe et l'Avare; Bocage serait une haute curiosité dans tout le répertoire ; Rouvier est un véritable tragédien et Mélingue un véritable créateur, Ce sont des
acteurs de race à la marque de Shakespeare qui n’ont manqué jusqu'ici que d'être d’une bonne maison. Nul plus que moi n’admire le jeu savant, légendaire — trop légendaire — traditionnel — trop traditionnel — des sociétaires ; mais il ne faut pourtant pas battre des mains à leurs caprices. Fils s’avisent de persister, d’aller jouer à la salle Ventadour, ils pourront entraîner le public de la dernière heure et continuer à faire cent cinquante francs par jour, mais ils ne déplaceront pas la maison de Molière. Je ne leur donne pas six semaines d’école buissonnière, »
M. Arsène Houssaye ne fut pas réduit à recourir aux mesures extrêmes dont il parlait. Les comédiens rentrèrent dans le rang, et jouèrent sans souffler mot. E£ le directeur eub cause gagnée près d'eux, lorsqu’à la fin de l’année, il annonça officiellement un partage, ce qui ne s'était pas vu depuis bien des années. De toutes les nouveautés qu'il hasarda, ce fut celle qui eut le plus de succès et dont ils lui surent le plus de gré.
Qu’avait-il fait pour obtenir ce résultat?
I avait fait neuf tout simplement :
« Je tentai de rétablir le culte des grands esprits. Je décidai Rachel à jouer Hugo, Dumas et les autres. Ceux qui avaient subi le charme de la graude Rachel devant Camille et Phèdre, le subirent devant la Tisbé et M'° de Belle-Tsle ; mais je ne voulais pas que le Théâtre-Français devint le camp retranché d’une école. Puisque la convention était taillée en pièces, puisque la vieille grammaire était déchirée, tout le monde avait droit de cité dans cette maison hospitalière. Aussi j’allai pareillement au-devant de Ponsard et d’Augier, ces nouveaux venus promis à tant de succès. Leur entrée fut victorieuse, puisque, presque en même temps, Augier donna Gabrielle et Ponsard Charlotte Corday. »
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Et, en même temps, le jeune directeur renouvelait le décor : =
« Je commençai par représenter le salon des Femmes savantes d’après Molière lui-même. Non seulement je voulais le décor intime, pittoresque, grandiose, mais je mis sur la scène des meubles qui achevaient l'illusion, des meubles de style et de prix, condamnant à jamais le néologisme eb le vulgarisme. [1 me fallait partout faire la révolution et désoler mes vieux sociétaires jusque dans mon cabinet. Provost, qui était un bon bourgeois, voulait, pour me faire plaisir, décorer dignement ce cabinet. Il commanda du papier vert sans couture, c’est-à-dire d’une seule pièce par paroi. Je le suppliai de n’en rien faire. Autant j'aime le vert dans la prairie ou sur la forêt, autant il me déplaît dans l’intérieur. J’avais chez moi beaucoup de tapisseries des Gobelins, etc., etc, »
Houssaye s'était fait de son métier une idée très mondaine, mais qui n’en est pas moins Juste. Un directeur de la Comédie-Française n’est point fait pour remuer des paperasses. Son travail, quand il n’esb pas à son avantscène, c’est d'étudier l’opinion, c’est de prouver aux auteurs dramatiques et aux comédiens qu'il y a encore des chefs-d’œuvre à faire et de beaux rôles à jouer.
« L'opinion littéraire se nommait, en ce temps-là, Victor Hugo, le comte d'Orsay, le comte de Morny, Romieu, Alfred de Musset, Augier, Ponsard, Saint-Victor, Dumas, Gozlan, Persigny, Théophile Gautier, Beauvoir, Roqueplan, Méry, Delacroix, Diaz et vingt autres plus ou moins mes amis, qui venaient passer une demi-heure, soit dans l’entr’acte de la comédie, soit dans l’entr’acte des fêtes du monde. C’était un va-et-vient perpétuel; tout le monde était chez soi ; chacun disait son mot sur telle pièce ou tel début. N’était-ce pas le parterre souverain ? Et ce par-
terre était d'autant plus souverain que les femmes y étaient admises : Rachel et Rébecca, les trois Brohan, M'° Favart et M'e Judith, M'e Fix, M'® Théric et M! Luther, tout l’escadron volant. M° Sand y vint quelquefois, M”° de Girardin souvent, M"° Roger de Beauvoir presque tous les soirs. Elle était si jolie et elle avait tant d’argent comptant! C’était M Mars dans la coulisse. »
Il ne faut pas croire avec tout cela que M. Arsène Houssaye eût dompté tous les mauvais vouloirs. Sa direction ne fut qu'un long combat. Il était sans cesse en querelle avec les comédiens et demandait que les prérogatives du directeur fussent étendues; car il supportait impatiemment toute résistance, il eût voulu avoir le droit de faire les engagements, pour trois ans, de distribuer les rôles, de choisir les pièces. Il eût voulu, en un mot, être seul maître.
Le ministre résistait.
C'était, chez le prince-président, respect superstitieux pour le décret de Moscou. Mais cet instinct le guidait juste. Une fois maître absolu, M. Arsène Houssaye eût sans doute commis beaucoup de sottises qui lui furent épargnées. Il avait à compter aussi avec ses vieux habitués, que je vous ai peints en mon dernier feuilleton, eb qui rageaient de se voir troubler dans leurs habitudes.
« Ces perruques cacochymes, dit plaisamment M. Arsène Houssaye, s’offensaient, dans leur cacochymie, de l’air de jeunesse que souflaient les coulisses dans la salle ; on avait fagoté le bois mort; on avait planté des roses remontantes; les arbres séculaires refleurissaient et agitaient leurs branches chantantes.
— Monsieur, disait un de ces respectables vieillards à son voisin de stalle, qui lui demandait pourquoi il se plaignait, je me plains parce que je viens ici admirer des alexan-
drins et non pour m’ébahir devant de jolies femmes. Les Jolies femmes empêchent d'écouter les beaux vers.
— Vous connaissez cela, monsieur, les beaux vers ?
— Oui, monsieur, je suis l’auteur d’une tragédie représentée en 1807, à Rouen, par plusieurs femmes qui ne donnaient pas de distractions. »
Ce ne fut que le 27 avril 1850 que M. Arsène Houssaye, qui, jusque-là, n’avait exercé la direction qu’à titre intérimaire — intérimaire et précaire — fut nommé directeur avec tous les pouvoirs y afférant, pour une période déterminée.
Il à exposé le bilan de cette période, qui eut ses jours éclatants et ses mois d’éclipse. C’est en 1851 que fut jouée Mademoiselle de la Seiglière, un des chefs-d’œuvre du théâtre contemporain ; plus tard vinrent la Joie fait peur, Romulus, qui est une perle et qui a disparu, je ne sais pourquoi, du répertoire. Beaucoup de chutes, à travers quelques succès, mais. Et ici je laisse la parole à M. Arsène Houssaye lui-même:
« Quand on joue quatre-vingts pièces, on tente l’aventure, on se risque au sifflet ; la bataïlle, c’est la vie. Qu'est-ce qu’un théâtre qui joue deux pièces par an ? Ce théâtre est fermé aux vivants ; il n’est plus l'expression du génie dramatique de son temps. Que m'importe qu'il fasse de l’argent avec des œuvres médiocres, je passe devant la porte et je n’entre pas. Faire de l’argent n’est pas faire de l’art. L'État devrait subventionner un théâtre qui jouerait tous les mois une œuvre nouvelle, comme le Théâtre-Français sous ma direction.
» S'il vient un chef-d'œuvre, il restera au répertoire; mais pourquoi le jouer plus de deux fois par semaine après les trente premières représentations ? Tout Paris la vu; toute la province le verra. Et, si ce n’est pas un chef-
d'œuvre, pourquoi en perpétuer le succès, puisque ce succès condamne toutes les pièces qui attendent leur tour.
« Ily a un autre point capital au théâtre, c’est le chapitre des acteurs. Il faut une énergie indomptable pour se débarrasser des mauvais comédiens... Un mauvais acteur est comme un mauvais journaliste, qui dans un Journal empêche de lire les meilleurs... »
Tout cela est absolument vrai. M. Arsène Houssaye donne le tableau de la troupe telle qu’elle était constituée en 1856, qui fut l’année de son départ. Elle comptait comme sociétaires dans la Comédie : MM. Samson, Régnier, Provost, Maillart, Bressant, Leroux, Got, Delaunay, Monrose ; M" Auoustine Brohan, Judith, Nathalie, Bonval, Denain, Madeleine Brohan, Figeac; dans la tragédie : MM. Beauvallet, Geffroy, Maubant ; M Rachel et Favart.
Parmi les pensionnaires, je vois, dans la comédie, les noms de MM. Saint-Germain, Mirecourt, de M‘ Arnould-Plessis, Fix, Luther, Émilie Dubois, Lambquin, Jouassain ; dans la tragédie, ceux de MM. Chéri et Guichard, qui sont oubliés de la génération présente, comme les noms des femmes.
Il faut avouer que c'était là une belle composition de troupe, et le cœur dut saigner à M. Arsène Houssaye lorsque, avant ses dix années écoulées, il fut destitué par M. Fould. Il conte avec une désinvolture fort spirituelle sa disgrâce imprévue. Il avait plus d’une fois offert sa démission. Cette fois il reçut purement et simplement sa révocation. Affaire de femme, comme toujours.
M. Arsène Houssaye refusa de proposer au sociétariat une Jeune comédienne, de très jolie figure, à qui s’intéressait le ministre.
— Elle n’a pas encore créé de rôle, objecta le directeur.
Le ministre pria un homme de lettres, très répandu et très
LES DIRECTIONS DE LA COMÉDIE. 245 bruyant, d'écrire une comédie, où il y aurait un rôle pour la belle.
La pièce fut improvisée et reçue par le comité,
M. Arsène Houssaye refusa de la mettre en répétition tout de suite. C'était lui, il faut l'avouer, qui avait raison. Le ministre insista, le directeur persista. On lui demanda d'indiquer son successeur,
Tous ceux qu'il présenta ou refusèrent ou ne furent pas agréés.
Le choix du ministre tomba sur M. Empis, qui était ur fort honnête homme, mais d'esprit étroit, de goût fermé, et qui aurait imprimé à la Comédie un mouvement en sens contraire, s’il y était resté longtemps. Mais il était arrivé grâce à une femme; il en fut chassé grâce à une autre.
Le ministre nomma d’autorité sociétaire une comédienne fort médiocre ; il voulut que M. Empis contresignât l’arrêté. M. Empis, qui était fort bourru, répondit net:
— La maison de Molière, monsieur le ministre, est un théâtre. Vous voulez en faire un...
Il était destitué avant d’avoir achevé sa phrase, en sorte qu’on ne sut jamais ce que le ministre avait voulu faire de la maison de Molière.
M. Thierry vint ensuite. Le principe de l’autorité était restauré; le nouvel administrateur n’avait qu’à tenir la balance égale entre les deux pouvoirs : celui des comédiens se gouvernant eux-mêmes, celui du souverain qu’il représentait.
6 juillet 1885.
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