ÉDOUARD THIERRY
Je ne sais, mais il me semble que M. Edouard Thierry a été le modèle du parfait directeur. Ce n’est pas qu’au cours de son administration, qui à été longue, je n’aie eu souvent à batailler contre lui ; mais parmi les choses que j'avais à lui reprocher, beaucoup n'étaient pas de son fait. Je ne m’en prenais à lui que parce que, après tout, il était seul responsable. Je savais bien qu’il en gémissait tout le premier.
Vous avez pu voir, par les citations que j'ai faites des mémoires de M. Arsène Houssaye, que les ministres ont toujours eu la rage de s’immiscer dans les affaires de théâtre et d'y susciter des tracasseries qui, souvent, tournaient à laigre. M. Arsène Houssaye avait été obligé d'offrir, à trois ou quatre reprises, sa démission, et 1l n’a pu nous dire combien de querelles il avait dû, avant d’en venir à cette extrémité fâcheuse, arranger à l'amiable, cédant sur un point pour en obtenir un autre qui lui paraissait plus essentiel.
Il semble que les ministres devraient, une fois qu’ils ont nommé un chef de service en qui ils ont confiance, se décharger sur lui de toute besogne et le laisser maître absolu dans la sphère où ils l’ont eux-mêmes placé. Il n’en est rien. Ces messieurs ont toujours eu la rage de diriger personnellement la Comédie-Française, par-dessus la tête du directeur. Il n’y aurait souvent qu’àleur répondre par le mot du fusilier Fritz : « Tout ça, c’est des affaires de femme. » E& les femmes, en effet, ont joué un grand rôle dans l’administration de la Comédie, sous le consulat de M. Thierry
aussi bien que sous celui de M. Arsène Houssaye; leur influence n’a pas été moindre du temps de M. Perrin, et il en sera toujours de même tant que le monde sera monde, je veux dire tant que les ministres seront des hommes.
I] faut en prendre son parti, et, sur ces matières, je suis devenu très philosophe. Je ne m'insurge que contre les injustices trop criantes, contre les abus trop insolents. Un petit passe-droit par-ci par-là, quand deux beaux yeux en sont l’excuse, mon Dieu ! il n’y à pas là tant de quoi crier. Mieux vaut faire semblant de n’y pas prendre garde, et je me répète doucement le vers du poète :
C'est un vice ou deux qui font l’honnête homme.
Nous ne réformerons pas le genre humain, et une vertu trop rigoriste serait aussi inutile que de mauvais goût.
Mais le diable, c’est que les ministres ne cèdent pas seulement à des influences féminines : ils prétendent encore s’y connaître, et, c’est comme un fait exprès, on prend toujours, pour diriger les beaux-arts, des gens qui n’y entendent rien. Si encore ils se rendaient compte de leur infirmité ; si, reconnaissant de bonne grâce leur incompétence, ils consultaient les hommes dont c’est le métier de connaître à fond la partie; mais cette modestie est fort rare. [ls veulent avoir leur avis; ils tranchent, ils ordonnent, Ils sont d'autant plus autoritaires que leurs intentions sont meilleures. Mais l’enfer est pavé de bonnes intentions.
On peut poser, en thèse générale, que les ministres toutes les fois qu’ils interviennent de leur personne dans une question de théâtre, donnent à gauche et se trompent. L’odor di femina les y invite et la vanité les y engage; ce sont les deux mobiles les plus puissants qu’il y ait au monde, et surtout en France.
M. Thierry avait donc fort à faire, sous un régime où le pouvoir n’avait, dans le silence des Chambres et de la presse, d'autre contrôle que lui-même, de résister aux pressions qui lui venaient d’en haut. Il n’avait pas moins de peine à garder son autorité contre les assauts qui lui étaient livrés en bas par les sociétaires. Jamais peut-être l’existence de la Comédie ne courut plus de risques que sous sa direction. Certains comédiens parlaient de liquider la maison ; il y eut même un procès que Got perdit, heureusement pour lui et pour nous. Il voulait qu'on lui reconnût le droit de s’en aller; si ces prétentions avaient été admises par le tribunal, la Société n’eût pas tardé à se dissoudre. |
Jamais personne ne joignit mieux que M. Thierry à un caractère très ferme et à un esprit très droit une bonne grâce de langage plus conciliante ét des manières plus onctueuses. Il y avait quelque chose de doucereux et de fuyant dans toute sa personne. Il glissait comme un savon mousseux, entre les doigts qui pensaient le tenir. Il exerçait mielleusement, avec toutes sortes de réticences, de circonlocutions et d’atermoiements, en ayant l’air de céder toujours, une action prépondérante. Il se coulait à son but à travers les ronces, par des voies obliques, à pas étouffés et sourds.
Il avait ce mérite extrême de savoir ce qu’il voulait, et de le faire nettement, quoique sans bruit. Je ne crois pas que personne ait jamais tenu la balance plus égale entre les exigences du répertoire et ce besoin de nouveautés, sans lequel la Comédie ne serait plus qu’un musée d’antiques.
Quand je repasse les douze ou quinze cents feuilletons que j'ai écrits, semaine à semaine, sur l’arb dramatique, je ne puis me défendre d’une certaine reconnaissance pour
lPhomme qui à fourni aux amateurs de théâtre tant de curieux sujets d'étude.
M. Thierry était un fin lettré qui avait le culte des classiques, et qui était lui-même un classique par son éducacation première et le tour de son esprit. Mais ce n’était point un classique intolérant et fermé. Il avait été de la grande levée de boucliers que suscita l’école romantique et sans les accompagner jusqu’au bout, car il ne poussait en rien jusqu'à l’extrême, il avait suivi de l’œil, avec une sympathie discrète, leurs efforts et leurs luttes. Il n’était ni un novateur hardi et turbulent, comme M. Arsène Houssaye, ni un entêté Collin d’'Harlevillois, comme M. Empis : c'était un de ces esprits moyens, qui sont dans le vrai tempérament de la race française, qui joignent au respect profond du passé un goût très vif des modes nouvelles.
Les hommes qui ont trente ans, à cette heure, et qui aiment le théâtre, ne savent presque rieu du vieux répertoire. Ils ont beau suivre assidûment les représentations de la Comédie-Française, ils n’en connaissent guère qu’une douzaine de pièces, et qui encore ne sont pas toutes bien jouées. J’ai pu, moi, dans la période qui va de 1858 à 1870, voir tout Racine, sans en excepter même les Frères ennemis et Alexandre, dont on nous à joués de longs fragments, aux anniversaires consacrés : quatorze ou quinze pièces de Corneille, parmi lesquelles l’Z//usion comique, où Got était admirable de verve et d’ampleur dans un rôle de capitan, et Psyché, qui fut pour nous un enchantement.
Je n’ai pu obtenir qu’on nous rendît Zon Sanche; M. Thierry n’avait pas sous la main les artistes que cette reprise eût exigés; mais, il nous avait rendu la Hort de Pompée, où Bonvallet était superbe, et Rodogune, et Hé-
raclius, et Nicomède et Médée même, dont on nous a, si j'ai bonne mémoire, joué les parties les plus saillantes. Je ne parle pas du Cid, des Horaces, de Cinna, de Polyeucte qui étaient au répertoire courant.
Voltaire même figurait de temps à autre sur l'affiche, j'ai pu voir outre Zaire, que M. Perrin a reprise, Wérope, qu'on ne joue plus à cette heure, et Œipe, que M. Thierry a heureusement remplacé par l’Œdige grec, si merveilleusement traduit par M. Lacroix.
Tout Molière et une bonne partie des œuvres de Regnard repassaient sans cesse sous nos yeux. On y essayait les jeunes gens, encadrés dans la vieille troupe. IT fallait qu'ils s’exécutassent, c'était la règle. Et ils jouaient au pied levé, après un ou deux raccords, sans tambour ni trompette. Il ne nous reste plus de Marivaux que cette éternelle Épreuve et les Jeux de l'Amour et du Hasard; nous avions les Fausses Confidences, un chef-d'œuvre que Bressant et M° Plessy jouaient à ravir, et le ZLeys, cette merveille de légèreté et de grâce, et la ère confidente, une charmante comédie, qui, par malheur, ne trouva que des interprètes médiocres.
On nous a, durant cette même période, rendu l Zugénie de Beaumarchais, une curiosité archéologique, la Y/étromanie de Piron, qui fut un des triomphes de Delaunay ; on jouait couramment la Gageure Tinprévue de Sedaine, qui a disparu du répertoire, et le Philosophe sans le savoir, qui est en train d'en disparaître.
Mais à quoi bon cette énumération ? Elle se résume dans cette phrase générale, que M. Édouard Thierry tenait à honneur de garder au répertoire sa juste part. Il n’ignorait pas que les recettes seraient médiocres ces soirs-là; mais c'es précisément l'honneur et le devoir du directeur, qui est le représentant de l’État, de ne compter qu’en seconde
ligne le souci des grosses recettes. Il a été mis Ià par le gouvernement pour opposer aux appétits naturels des comédiens des considérations d’ordre purement spéculatif. S'il
se joint à eux, pour souhaiter les gros bénéfices, il trahit
son mandat.
Est-ce à dire qu’il ne doive tenir aucun compte des avertissements que donne le public en n’apportant pas son argent au guichet de locations ? A Dieu ne plaise! Il n’y a pas de théâtre sans public, et, s’il y a un art où il soit absurde de prétendre avoir raison contre tout le monde, c’est bien l’art dramatique. Mais, en tout, il est une mesure à garder. C’est affaire de tact et de goût. Il est aussi ridicule de déclarer fièrement qu’on se passera de public qu’il serait honteux de courir éperdument après lui.
Cequiest vrai, c’est an’il faut sans cesse, tout en gardant
les yeux attachés sur un certain idéal, tâter le pouls de l’opinion publique. Il ne faut pas compter sur une foule énorme les jours que l’on consacre au répertoire; mais si elle se dérobe avec trop d’imanimité, il est bon d’y prendre garde.
M. Thierry a eu toujours la main légère. En même temps qu’il était un gardien vigilant et jaloux du répertoire, il ouvrait un large accès à la littérature contemporaine. Les amateurs ne sauraient oublier que si l'honneur d’avoir introduit Musset sur notre scène doit être reporté à M. Arsène Houssaye, M. Édouard Thierry, loin d’entraver ce mouvement, l’a au contraire poussé de toutes ses forces.
C’est en effet sous son consulat que le répertoire de Musset a brillé de toute sa splendeur, et qu’il a trouvé deux interprètes incomparables, dont le souvenir restera pour toujours lié au nom du grand poète : Delaunay et M'° Favart. Les Caprices de Marianne, Il ne faut jurer de rien, On ne badine pas avec l'amour, figuraient sans cesse sur les affiches. On y vit même Funtasio, qu’il eût mieux valu laisser
dans le livre, et plus tard cette immortelle VMuit d'Octobre, une élégie qui fit recette à elle toute seule.
Le répertoire d'Alfred de Musset -esb aujourd'hui en baisse ; si cruelle que cette vérité soit à reconnaître, elle est certaine, et, si vous en doutez, il vous suffira d’aller à la Comédie-Française un soir où on jouera quelqu'un de ces jolis chefs-d’œuvre : vous verrez qu’ils ne sont plus écoutés avec cette émotion vibrante qu’excitent les ouvrages qui sont dans le mouvement. Je crois qu’il y aura une éclipse sur ce répertoire; mais une fois le nuage traversé, 1] reparaîtra brillant d’une lumière plus pure.
Au nom d'Alfred de Musset, nous devons joindre celui de M. Émile Augier, qui avait déjà donné sous d’autres directions quelques-unes de ses premières pièces. C’est M. Édouard Thierry qui eut l'honneur de monter ses grandes comédies : les Effrontés, le Mariage de Giboyer, Maitre Guérin, trois éclatantes victoires auxquelles la postérité associera le nom de Got. Got a été l’acteur d’Augier, comme Frédérick Lemaître celui de Hugo, comme Arnal celui de Duvert et Lausanne, toutes proportions gardées, bien entendu.
M. Édouard Thierry accueillait avec la même ouverture d'esprit et Feuillet, dont il jouait la Dalila et la Julie, et les frères de Goncourt, dont il hasardaitl’Æenriette Maréchal, et Sardou, qui lui apportait la Papillonne, et tant d’autres qui ont trouvé en lui un metteur en scène des plus dévoués et des plus intelligents.
Mais un de ses premiers titres de gloire, celui peut-être dont il faut lui savoir le plus de gré, c’est d’avoir osé, sur la fin de l'Empire, remonter l’Æernani de Victor Hugo, qui était alors proscrit,et chez qui le souverain ne pouvait plus voir que l’auteur des Chdtiments. L'entreprise était hardie etdifficile. On pouvait se demander comment elle serait vue
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du ministère, comment elle serait accueillie du public. Car en ce temps-là Victor Hugo n'avait point encore passé dieu ; et il était contesté comme auteur dramatique par une grande quantité d’honnêtes gens. Mais M. Jidouard Thierry cachait une âme très forte et très ardente sous des allures timorées eb doucereuses. Il réussit, mais il avait joué gros.
C’est pourtant sous sa direction que commença à se montrer un point noir, qui devait aller s’élargissant tous les jours, et qui aujourd’hui a gâté tout le fruit.
Vous souvenez-vous d’un passage des Mémoires de M. Arsène Houssaye que j'ai cité dans mon dernier feuilleton? I] disait qu’une pièce nouvelle, quelle que fût son succès, ne se devait jouer que deux fois par semaine, trois fois au plus. Si elle est médiocre, disait-il, elle retombe vite dans le néant ; et elle n’a que ce qu’elle mérite. Si elle est excellente, elle demeure au répertoire. Elle se joue dix ans, vingt ans de suite : c’est une ferme en Beauce. Rien de plus juste en théorie; rien de plus difficile dans la pratique. On comprend comme il est difficile à des comédiens qui tiennent un succès où l’actualité a toujours une large part de ne pas l’exploiter, de ne pas le pressurer, de ne pas le tordre jusqu’à la dernière goutte. [1 fait huit mille chaque soir, comment résister au plaisir d’avoir, par semaine, sept encaissements ? Sans compter que leur amour-propre les invite à venir chaque soir recueillir les applaudissements que leur réserve la comédie nouvelle.
C’est au directeur à tenir bon contre cet entraînement, M. Édouard Thierry n’a pas eu la main assez ferme. C’est au Duc Job que l’on à inauguré lhabitude de jouer cinq fois la semaine la pièce à succès. Je me souviens qu’à cette époque, ennuyé de voir se prolonger le succès de cette comédie médiocre, qui avait chassé le répertoire, je fis une
campagne contre les mœurs nouvelles de la Comédie-Fran-
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çaise. Je soulevai contre moi un tollé général; je n'avais aucune autorité en ce temps-là.
J'avais pourtant raison, et plus raison que je ne croyais moi-même. Je ne me doutais guère de l’étendue que prendrait le mal.
J’eus contre moi M. Émile Augier, qui se donna la peine de me réfuter dans le journal. Il prit parti pour son confrère, soutenant cette thèse, qu’il était bien juste qu’un auteur dramatique eût tout le bénéfice d’un succès, puisque, en cas de chute, il en avait tout l'ennui. Peut-être, à son point de vue, raisonnait-il juste. Mais je ne considérais, moi, que l'intérêt du théâtre et de l’art. L'événement «a bien prouvé depuis que j'avais vu très juste.
Je suis convaincu qu’au fond mon confrère du Joniteur, M. Édouard Thierry, pensait comme moi. Mais les circonstances étaient plus fortes que sa clairvoyance et sa vo-
-lonté.
Ce système, auquel il eut le tort de donner les mains, a fait bien du mal, et il est encore une des causes les plus actives de la décadence du Théâtre-Français.
Je ne rendrais pas à M. Édouard Thierry toute la justice qu’il mérite si je ne parlais point de l’année — l’année vraiment terrible — que sa direction traversa. Il déploya un courage d'esprit, une fermeté de caractère que l’on ne saurait trop admirer et trop louer. C’est à lui — et je dois ajouter à Got, dont l'initiative a été considérable en cette affaire — que l’on doit de n’avoir pas vu se dissoudre et s’émietter la Comédie-Française durant cette épouvantable crise.
Les charges de la Comédie-Française sont énormes ; elle était incapable d’y faire face, toute recette ayant disparu. C’est Got, qui, sur les instructions de M. Thierry, s’en est allé à Londres gagner de quoi parer au déficit et
sauver l'institution. Pendant ce temps-là, M. Édouard Thierry demeurait obstinément à son poste, donnant des représentations telles quelles, flattant les gens de là Commune, tâchant de les intéresser au sort de cette grande maison, détournant chaque jour le coup qui allait la frapper. L'essentiel était de vivre et de gagner du temps.
C’est encore lui qui à la dernière heure, secondé de quelques citoyens courageux, arracha aux flammes les trésors de toute sorte accumulés rue Richelieu et qui garda intacte la Comédie-Française, jusqu’au jour où on lui demanda de la remettre dans les mains d’un autre.
20 juillet 1885.
TT