ÉMILE PERRIN
L'administrateur de la Comédie-Française est un galant homme et un homme d'esprit. Je ne sais pas vraiment de quoi on pourrait lui vouloir. Je l’ai toujours trouvé, pour moi, plein de courtoisie et d’obligeance. Je n'ai, comme tous mes confrères, qu’à me louer de ses procédés, et les dissentiments qui ont éclaté entre nous n’ont que des causes qu’il est permis de toucher devant le public, puisqu'elles n’intéressent que l’art dramatique, auquel nous sommes tous les deux passionnément attachés.
J'ai mon dieu que je sers eb vous servez le vôtre; Ce sont deux puissants dieux !
Nous avons chacun une conception particulière du rôle que doit jouer la Comédie-Française et de la mission
qui lui incombe, et, comme nous ne nous entendons pas sur les principes, il était inévitable qu’à un moment donné nous fussions en désaccord sur da façon dont le théâtre devait être gouverné.
Nous ne nous sommes aperçus tout d’abord ni l’un ni l’autre de cette divergence. Il y a eu entre nous deux comme une lune de miel et qui a duré fort longtemps. A l’époque où M. Perrin fut nommé administrateur, la Comédie-Française avait besoin d’un certain nombre de réformes, que l’ancienne administration était impuissante à faire. Ce n’était certes ni l’intelligence ni énergie qui manquaient à M. Thierry, mais il y avaitlongtemps qu'ilexerçait le pouvoir, et les ressorts s’en étaient usés entre ses mains. I] lui était presque impossible de toucher à des situations qu’il avait contribué à former lui-même...
M. Perrin n’avait pas à transiger, à composer avec des habitudes prises : il arrivait en maître.
Il n’apportait pas à la Comédie-Française des idées bien arrêtées : des instincts tout au plus, des tendances. Je ne crois pas lui être désagréable en disant qu’en ce temps-là 1l connaissait peu la Comédie-Française et les théâtres de genre ; il avait passé toutes ses soirées à l'Opéra où à l’Opéra-Comique ; il ne savait donc des autres scènes que ce que l’on peut apprendre par échappées lorsqu'on est un homme du monde, curieux du mouvement littéraire.
Il n'avait donc aucun parti pris contre le répertoire classique ni contre la tradition; je suis convaincu même qu'un de ses rêves, c’était de renouveler cet ancien répertoire par une interprétation plus moderne et d’y ramener le public.
Puisque M. Perrin n’a pas dédaigné de rappeler un souvenir personnel qui lui était resté dans la mémoire, il ne
m'en voudra pas d’en évoquer un autre qui m’a beaucoup frappé.
C'était aux premiers temps de son consulat, J'avais le plaisir de le voir souvent, et nous causions, en toute franchise, comme deux hommes épris du même objet, des acteurs à engager, à pousser, des pièces à reprendre, de la direction à donner au théâtre.
M. Perrin était féru de l’idée de remonter Z'urcaret; le Turcaret de Lesage. Il me parla de ce projet avec beaucoup de vivacité. Je lui témoignai tout le plaisir que j'aurais à voir sur la scène une pièce qui avait fait tant de bruit et qui passe à bon droit pour un des chefs-d’œuvre de la Comédie du dix-huitième siècle. Mais, tout en l’encourageant à faire cette tentative, je ne lui cachai pas qu’elle serait peu fructueuse.
— Vous ne ferez par un sou, lui dis-je. Mais c’est précisément le devoir du Théâtre-Français de ne pas être arrêté. par cette considération de recette.
M. Perrin n’était pas de mon avis. Il m’exposa les recherches de costumes et de mise en scène qu'il avait faites ; il allait restituer la pièce en son intégrité primitive. IL était sûr d'attirer du monde; il y avait plus de gens que je ne croyais qui s’intéressaient à ces manifestations.
-— Tout cela, lui dis-je, est bel et bon, mais vous ne ferez pas un sou. Il vaudrait bien mieux jouer la pièce sans y mettre cette importance et sans dépenser cet argent. Les quatre ou cinq représentations que vous en pourrez donner ne seront écoutées que par des amateurs à qui vos costumes sont assez indifférents. Ils n'iront chercher là qu’un plaisir littéraire. Ce n’est pas la peine de se mettre en frais pour eux.
Je vis bien que M. Perrin ne me croyait pas. [l donna
Turcaret qui n’eut aucun succès, j'entends aucun succès d'argent. Il ne s’obstina point et retira la pièce, qui lui avait coûté beaucoup de soins et d’études.
Je lui sus un gré infini de cette initiative. Mais c’est de ce jour qu'il s’éleva chez moi comme un pressentiment confus de la querelle qui ne tarderait pas à éclater entre M. Perrin et moi.
I] ne haïssait pas l’ancien répertoire, mais il comptait pour le ranimer sur des éléments de succès extrinsèques : le décor, le costume, la mise en scène. Et surtout et avant tout, il voulait que ce succès se traduisit par l'empressement du public, par de grosses recettes.
Tout cela flottait encore dans mon esprit, comme aussi peut-être dans celui de M. Perrin enveloppé d’un brouillard d’appréhensions vagues ; mais le dissentiment n’en existait déjà pas moins à l’état latent. M. Perrin penchait vers « l'accessoire » où son goût l’emportait, et il avait une secrète propension à tout sacrifier au plaisir des belles recettes.
Je tenais au contraire que le répertoire devait être aimé pour lui-même, et qu’il fallait se soucier médiocrement du plus où moins de profit qu’on en pouvait tirer, la subvention n'étant donnée justement que pour combler le déficit creusé dans la caisse par le culte désintéressé du grand art.
Nous n’en continuâmes pas moins, M. Perrin et moi, à vivre fort longtemps en bonne intelligence. C’est qu’il n’est allé que pas à pas jusqu’au bout de son système et ne m’a rejeté qu’assez tard à l'extrême du mien. Nous ressemblions à ces ménages, où les caractères sont opposés et les humeurs différentes mais où les deux époux se font longtemps des concessions réciproques. On évite les occasions de querelles et, si un dissentiment se produit, on cherche à l’étouffer.
Je me souviens encore d’une autre circonstance où les deux systèmes furent en présence. M. Perrin avait engagé M'° Sarah Bernhardt, . ne possédait point encore l’autorité considérable qu’elle a conquise depuis si légitimement sur le public. Il avait fallu la lui imposer, et c'était — on l’a trop oublié — une sorte de coup d’État hardi qu'avait osé M. Perrin en ouvrant à dona Sol les portes de la Comédie-Française.
M. Perrin cherchait un rôle pour ses débuts, il était très préoccupé de l’accueil qu’on lui ferait. Il aimait les coup d'éclat et voulait que le succès de sa nouvelle protégée se traduisit tout de suite, en bruit pour elle, en argent pour le théâtre.
— Mais non, disais-je, faites-la jouer sans en rien dire à personne qu’à une douzaine d’amis, dans la tragédie racinienne où vous êtes sûr qu’elle sera admirable; qu’elle débute incognito dans Aricie, dans Junie, dans Zphigénie, nous crierons sur les toits qu’elle est merveilleuse, on viendra peu à peu et, ut jour, elle s’emparera d’un grand rôle sans effaroucher personne.
Je possédais en ce temps-là quelque influence sur l'esprit de M' Sarah Bernhardt que j'avais toujours soutenue dans les traverses de sa vie accidentée. J'avais fini, non sans quelque peine, par la ramener à cet avis, qui était le plus sage, le plus conforme aux vieilles traditions de la maison de Molière. |
Mais M. Perrin ne voulut entendre à rien. Il ne procédait que par grands coups; il ne lui déplaisait pas d’exhiber un phénomène. Etonner les gens pour faire de grosses recettes, tout cela rentrait dans son système, Car M. Perrin ne se faisait pas les raisonnements avec la netteté que je lui attribue. C’était une tendance de son esprit. Il était toujours préoccupé de la recette; la recette était pour
lui l’étalon du succès, et ce qu’il y de pis, du mérite.
I1 voulut absolument que M" Sarah Bernhardt débutât dans Mademoiselle de Belle-Isle. J’en avais eu beaucoup de chagrin auparavant, ce fut un désespoir après.
Je vois encore l’éminente artiste dans mon cabinet le lendemain ou le surlendemain de la première représentation, tâchant, pour me convaincre, de rattraper ce qui avait surnagé de cette soirée néfaste.
— Ah! oui! lui disais-je, désolé, vous me mettez dans un bel embarras ; tout le monde va vous tomber dessus, cela esb clair ; et moi, je serai obligé de vous défendre. Comme c’est amusant, n'est-ce pas? Qui voulez-vous qui me croie ? C
Et elle, dépitée, mais riant à travers sa fureur :
— Ce n’est pas moi, s’écriait-elle, c’est M. Perrin !
Je n’ajouterai pas : c'était en effet M. Perrin ! parce que si elle avait bien voulu !.… et puis, M. Perrin ne se trompait déjà pas tant en estimant qu’elle était fort capable de jouer très bien M'° de. Belle-Isle, comme de fait elle se rendit plus tard maîtresse du rôle. Mais je vis là une nouvelle preuve de cette défiance qu’il nourrissait contre le répertoire, de ce goût secret qu’il ressentait pour le tapage, de son penchant à tout sacrifier à la recette.
Ces instincts s’accentuèrent tous les jours chez M, Perrin, à mesure qu’il devenait maître plus absolu et tous les jours ils se traduisirent par de nouveaux faits et moi tous les jours, sans ombre de parti pris, je le jure, sans ressentiment particulier contre M. Perrin, je fus amené dans le journal à signaler ces tendances, à blâmer ces agissements, et la campagne s’ouvrit sans que j'y eusse pensé.
Je ne voyais plus du tout M. Perrin; mais je ne me considérais point — eb je ne me considère pas encore — comme son ennemi.
Un jour, j'entrai chez Verteuil, le secrétaire de la Comédie-Française, demander un renseignement.
— M. Perrin, me dit-il, est dans son cabinet, Je suis sûr qu’il aurait plaisir à causer avec vous. Voulez-vous l'aller voir ?
Je n’avais aucune raison de refuser cette invitation, n'ayant jamais, que je croie, écrit sur lui un seul mot qu’un homme du monde ne pût entendre.
Nous eûmes avec M. Perrin une explication qui fut la dernière. Il me reprocha quelques erreurs de détail que je reconnus de bonne grâce. Il va sans dire que n’ayant pas à mon service les documents officiels, je me trompe quelquefois sur un chiffre, sur une date ou même sur un fait. Mais ce qui importe en ces discussions, c’est moins le fait en luimême que l'esprit qui s’en dégage.
Il n’est personne qui ne se trompe sur un fait, et toutes les fois que j'ai commis quelqu’une de ces erreurs, je m’empresse de la recoanaître publiquement et de la réparer. Mais ce qui nous sépare à cette heure, M. Perrin et moi, ce n’est plus tel ou tel fait, plus ou moins important, sur lequel nous nous trouverions en dissentiment par hasard; nous ne tarderions guère, s’il en était ainsi, à nous entendre et à reprendre en commun la même besogne. C’est ce qui m'est arrivé plus d’une fois avec M. Thierry.
Non, c’est sur le fond général des choses que nous sommes en désaccord, c’est un système qui nous divise.
Ce système est allé d'année en année s’accusant, s’agoravant. Moi, de mon côté, je ne me suis plus senti le même goût à faire des concessions, et alors je me suis trouvé amené, ne pouvant faire dans chaque feuilleton des exposés de principe, à prendre jour à jour les menus faits par lesquels se traduisait et se manifestait ce système. C’est le.
procédé ordinaire des polémistes du Journal. Je l'ai pris, parce qu’il n’y en a pas d'autre possible.
30 avril 1883.