LA COMÉDIE EN
Une des querelles les moins sensées que l’on fasse à la Comédie-Française, c’est quand on lui reproche de n’avoir pas d’acteur de premier ordre pour tenir tel ou tel emploi. On ne prend pas garde que le théâtre, j'entends l’art dramatique, suit le mouvement des mœurs, qui vont se renouvelant sans cesse. Vous vous plaignez que la Comédie- Française n’ait plus de grands jeunes premiers qui sachent tomber aux genoux d’une femme et lui adresser une déclaration brûlante à la mode de Louis-Philippe. Mais est-ce qu'il y en a maintenant dans le monde, des grands jeunes premiers ? Ils ont passé, comme les chevaliers à jabot et les marquis à talons rouges. Les modèles n’existent plus ; nos jeunes gens parlent aux femmes d’autre façon; aussi, avez-
vous les Le Bargy, les Guitry, les Mayer; ce sont d’excel-
lents comédiens, qui portent sur la scène les manières, les façons de sentir et de dire de leur temps.
Leur serait-il interdit, pour cela, de reprendre les rôles afférents de l’ancien répertoire, ou même de Scribe et de son école ? Point du tout ;ils les accommoderaient du mieux qu'ils pourraient, et à l’air de leur visage et au goût du public qui les écoute. Ce serait autre chose, et ça pourrait être tout aussi bien. C’est une mauvaise chicane de faire un crime à la Comédie-Française de ne pas trouver ce qui n'existe plus.
C’est comme la grande coquette. Il est clair que la grande coquette s’en va. Il faut garder précieusement celles qu’on possède et qui conservent quelques bribes de la tradition. Car il ne s’en fera plus. Non, vous n’aurez plus d’Araminthe, ni de Silvia; vous n’aurez plus même de Célimène, bien qu’il y ait plus d’éternelle humanité dans les créations de Molière que dans celles de Marivaux. Les actrices qui sortent en ce moment du Conservatoire auront peut-être, un jour, la velléité ou l’occasion de s’essayer dans ces rôles.
Elles les joueront avec les procédés modernes, avec les procédés appropriés à leur nature et aux mœurs ambiantes. Tenez ! il a pris fantaisie, un jour, à M'° Bartet de jouer Silvia. M'® Bartet est la première comédienne de ce temps ; personne ne joue comme elle Francillon, qui est fille de Dumas ; on peut bien le lui dire, car cette constatation ne saurait porter aucun préjudice à sa renommée : elle n’était pas Silvia, elle ne pouvait pas l'être. Et celles qui viendront après elle, eussent-elles plus de talent qu’elle, ce qui n’est pas probable, ne seront pas plus qu’elle la Silvia de Marivaux. Est-ce à dire qu’il faille laisser dormir Silvia et les autres dans la poussière du répertoire aboli? Point du tout. Il faudra renouveler Silvia en faisant, du mieux que l’on pourra, un compromis tel quel entre la tradition et les nécessités de l’art nouveau.
Ce sera un autre théâtre, et voilà tout !
Il faut bien se mettre dans la tête que les vieux emplois n'existent plus en réalité. C’est une survivance, une superstition de l’ancien théâtre. Si l’on créait des emplois à présent, il y en aurait un qui s’appellerait les demi-vierges (les Yahne); un autre, les amoureuses fin de siècle (les Bartet, les Réjane) ; un autre, les struggle for lifeur, etc. Qui ne voit que ces dénominations ne répondraient qu’à un état précaire et passager de nos mœurs actuelles et qu’il faudrait les changer en 1925 ? Eh bien! pourquoi voulezvous que les emplois des siècles précédents imposent encore leurs catégories inflexibles aux artistes d’aujourd’hui ? Vous n’avez plus Bressant ; vous ne l’aurez plus ; eb encore, Bressant était-il déjà plus moderne que Leroux, qui n'était qu'un pâle reflet des Molé du vieux temps. Vous n'avez plus Delaunay, l’amoureux de Musset ; il y a gros à parier que vous ne l’aurez plus. Les hommes de ma génération et des deux ou trois qui ont suivi la mienne auront