‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 36 sur 58 · LA COMÉDIE EN · texte numérisé non relu

LA COMÉDIE EN

beau s’écrier : « Ah! si vous aviez vu Delaunay dans Fortunio! » Prenez-en votre parti; vous ne le reverrez plus dans Fortunio ni dans Perdican. Le Bargy, à cette heure, joue Perdican. Ce n’est plus ça; qu'importe, si c’est quelque chose d’aussi bon?

Non, certains emplois ne sont plus tenus, à la Comédie : Française. Et encore y aurait-il à faire des réserves sur ce point ; car, grâce à la perpétuité et à la force de la tradition, grâce au grand nom de Molière, qui garde son répertoire jeune et vivant, les emplois sont toujours plus ou moins bien occupés, même ceux qui ont disparu des mœurs contemporaines.

Il n’y a plus de soubrettes dans la vie : vous en avez trois ou quatre, à la Comédie-Française, qui ne sont pas indifférentes. Sans compter qu’on vient d'engager M''° Kolïb, qui à beaucoup, mais beaucoup de talent. L'emploi des manteaux n'existe plus. Peut-être même ce nom dont je me sers vous est-il nouveau, tant il.est ancien et démodé. Les rôles à manteaux, ou plus brièvement les manteaux, sont ceux que joue à présent Laugier.

La tradition ne s’en perdra pas, tant qu'il y aura une Comédie-Française. Laugier, qui est un bon comédien, n’est pas, je crois, un artiste de premier ordre. Mais les grands : acteurs sont toujours rares. Dans cet emploi, Laugier succède à Thiron et à Barré, qui, chacun dans son genre, étaient des artistes supérieurs. Ils avaient pris la place de Talbot, qui était de second ordre.

Je me souviens que, quand je débutai dans la critique, allant, comme je faisais presque tous les soirs, à la Comédie-Française, j'avais pris en grippe cet excellent Talbot, qui était au moins un comédien convaincu, soigneux, tout imprégné de la tradition, et qui avait le mérite d’adorer son art. Mais j'étais jeune, peu instruit et, par cela même,

fort intransigeant. Ça m'ennuyait de le voir, trois ou quatre fois par semaine, abattre ses huit actes : car il jouait souvent dans deux pièces, l’Avare et le Malade imaginaire, par exemple, le même soir. J’exprimais mon chagrin sans mesure et sans justice, m'étonnant qu’un emploi à la Comédie-Française fût tenu de façon si médiocre. Oh! mon Dieu ! oui, j'ai dit, en mon temps, toutes les bêtises que je retrouve aujourd’hui sous la plume de mes jeunes confrères. À mesure que j'ai vu davantage, mieux appris et plus réfléchi, je suis devenu plus indulgent : autant leur en pend à l’oreille.

Guillard, qui était, en ce temps-là, le bras droit des directeurs et l’un des hommes qui savaient le mieux l’histoire du théâtre, me rappelait à la modération et me disait :

— Savez-vous un autre acteur, en ce moment, qui tiendrait mieux emploi ? Pouvez-vous l'indiquer ? Il faut que les emplois soient occupés, puisque l’on continue à jouer les pièces où ils ont leur place. Ils le sont tantôt par un grand artiste eb tantôt par un acteur suffisant, qui est le chaînon de la tradition. Avant Talbot, nous avions le père Provost, qui était un comédien supérieur. Provost succédait à Grandmesnil, qui fut, en son temps, une médiocrité honorable. Il a bien fallu que les contemporains s’en contentassent : il n’y en avait pas d'autre. Si l’on vous écoutait et que l’on proscrivît les Talbot et les Grandmesnil, il y aurait de larges solutions de continuité; que deviendrait alors la perpétuité de la tradition ? que deviendrait la Comédie- Française ?

Ainsi me parlait cet homme sage, et l'expérience m'a prouvé qu’il avait cent fois raison.

Gardons la Comédie-Française.

Gardons le Conservatoire,

8 août 1898.

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