‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 37 sur 58 · LES SACRIFICES NÉCESSAIRES AU VIEUX RÉPERTOIRE · texte numérisé non relu

LES SACRIFICES NÉCESSAIRES AU VIEUX RÉPERTOIRE

Ce qui m'inquiète et me gêne dans l'administration :

de la Comédie-Française, telle que je la vois se comporter depuis quelques années, c’est que la question d’argent semble avoir pris le pas sur les questions d’art. On semble ne plus se préoccuper dans la maison de Molière que des grosses recettes.

— Nous faisons sept mille ce soir!

Cela répond à tout, c’est le sans dot de l'Avare. Et, comme on ne fait pas sept mille sans quelques concessions au gros public, on s'arrange pour s’accommoder en effet à toutes ses fantaisies.

Le public qui est routinier, aime de certains noms, auxquels s’est familiarisée son oreille. Ces noms-là reviendront sans cesse sur l’affiche ; cinq ou six artistes, qui se sont formés sous un autre régime, qui ont fini, grâce à un autre système, par conquérir la célébrité, sont condamnés à tourner quotidiennement et à perpétuité cette meule du succès d’argent.

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Et quand on représente doucement au directeur que ces cinq ou six artistes ne sont pas immortels, qu’on use et qu’on affaiblit leur prestige à s’en servir tous les jours, que derrière eux il ne se forme point de nouveaux talents, M. Perrin répond tout uniment : que voulez-vous ? le public est habitué aux visages de ses comédiens. Il n’en veut pas d’autres. Il faut bien le servir à sa fantaisie.

Le public n’en veut pas d’autres parce qu’on ne lui présente jamais que ceux-là. La vérité est qu’il s’est habitué à ces visages ; mais le public esb immortel et ces visages ne le sont pas. Quand ces visages se seront détériorés, où même qu'ils auront définitivement pris leur retraite, le public qui est lui toujours jeune, s’en ira d’un logis où il n’aura plus d’habitudes.

Et déjà, tenez ! j’ai quelque ennui à faire ces révélations, mais si nous attendons à parler, il ne sera bientôt plus temps : voilà déjà que la Comédie-Française, avec son système à outrance de grosses recettes, ne fait plus autant d'argent qu’autrefois. Les recettes baissent. Sauf de rares exceptions, elles sont tombées, en ces derniers temps, de sept mille à quatre mille eb même au-dessous encore.

Qu'y a-t-1l là d'étonnant? Le répertoire courant se compose d’une demi-douzaine de pièces qui ont, il est vrai, cet avantage de montrer la fleur du sociétariat, mais qui sont connues et usées jusqu’à la corde, Æernani et Ruy Blas sont des chefs-d'œuvre ; le Marquis de la Seiglière et le Gendre de M. Poirier sont des chefs-d’œuvre; le Philosophe sans le savoir et le Mariage de Victorine sont des œuvres aimables; les Jeux de l'Amour et du Hasard et V Étincelle sont des œuvres atnables; le Mariage de Figaro est une grande œuvre; mais quand une fois on a fait le tour de cette série, et quand on y a ajouté l’Æfrangère, un excellent mélodrame de l'Ambigu, égaré rue Richelieu, il faut la re-

prendre et la dévider à nouveau. C’est comme dans la fameuse chanson d’atelier :

Ca commence à vous s’ennuyer, Eh bien! je vais recommencer,

Et l’on ne joue que deux ou trois pièces de Molière et encore par intervalles ! et pas une de Regnard, et rien, absolument rien du répertoire dé second ordre; et pas l’ombre d’une pièce nouvelle. La tragédie, je n’en parle pas! S'il n’y avait pas la matinée du dimanche, elle aurait presque disparu de l’affiche.

Ah ! c’est que le répertoire ne fait pas sept mille!

Avec ça que maintenant le Mariage de Victorine fail sept mille! que Auwy Blas fait sept mille! que le ariage de Figaro remonté à neuf, fait sept mille ! Muis si l’on donne une subvention à la Comédie-Française, c’est apparemment parce que l’on suppose qu’à jouer certaines grandes œuvres, elle ne peut pas faire sept mille tous les soirs. Si le chiffre normal de ses recettes était sept mille, nous demanderions que l’on transportât à une autre scène la subvention devenue inutile. L’honneur de la Comédie-Française, c’est de ne faire sept mille que par exception.

Elle se trouve en ce moment acculée à un petit nombre de pièces qu’elle joue sans cesse, et elle est condamnée à les rejouer sans cesse parce qu’elle n’en à pas d’autres prêtes.

Non, elle n’en a pas d’autres.

On prépare en ce moment la reprise du Cid. Notez que le Cid a été remis à neuf il y à cinq ans environ. Voilà cinquante ou soixante répétitions que l’on perd autour de cette tragédie qui devrait se pouvoir Jouer couramment, au pied levé. Ce sont des histoires de tous les diables pour les costumes et les décors. Eh! grand Dieu ! habillez-nous-

les en singes, mais qu'ils nous disent les vers de Corneille car cela finit par devenir agaçant, insupportable, cette question de la mise en scène. En faut-il donc tant pour crier : Rodrique, as-tu du cœur. meurs ou tue … Paraïssez, Navarrois, Maures et Castillans … Celle obscure clarté qui tombe des éloiles … IT a tué mon père … Il a vengé le sien. etc. Flanquez-leur sur le dos, si vous n’avez rien autre, les oripeaux de l’ancienne distribution, mais ne perdez pas quatre mois à monter le C4.

…. Mais M'° Dudlay ne peut pas venir à bout de son rôle... ! Eh bien! retirez le rôle à Me Dudlay. Aussi bien, M'e Dudlay est-elle jugée à cette heure. Cherchez-en une autre.

C’est qu’à la fin je suis énervé de tout cela. On passe des journées entières à dresser des artistes comme des chiens savants à qui l’on apprend à donner la patte; on les tient sur un mot, sur une intonation qu’on fait répéter cinquante fois, et puis quand le jour de la première représentation arrive, tous les amateurs se récrient : ah ça! qu'est-ce qui m’a donné des acteurs comme ça, qui ne se doutent pas du vieux répertoire ? Pour habillés, ils le sont ; eh bien! il n’y a rien à dire. Mais ils n’entendent rien à leurs rôles ; ils ont perdu toutes les traditions.

Et comment ne les perdraient-ils pas? Les anciens ne jouent plus du répertoire, les jeunes n’en voient plus jouer. Is ne font rien, les jeunes. Les jeunes se croisent les bras

-eb tournent leurs pouces, tandis que les vieux parlent de s’en aller. La machine se détraque; c’est le commencement de la fin.

Il paraît qu’il était l’autre jour question de remonter le Bourgeois gentilhomme.

— Oui, dit M. Perrin, mais c’est que ma cérémonie coûtera au moins 50.000 fr.

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Je ne puis entendre de pareils discours sans bouillir. Eh! prenez-moi dans le magasin des accessoires les souquenilles que vous y trouverez; est-ce que le Bourgeois gentilhomme vaut par sa cérémonie? Mais cette cérémonie, c’est la concession faite par Molière aux habitudes de la comédie-ballet. Il y a dans cette pièce une demi-douzaine de scènes immortelles, jouez-nous-les et laissez-nous en repos avec la cérémonie.

Et ces scènes, il n’y aura pas besoin de pâlir six mois dessus. Prenez-moi avec deux ou trois sociétaires quatre ou cinq jeunes gens à qui vous direz : Il est vrai que nous ne ferons que quatre mille, maïs la pièce restera au répertoire, nous la jouerons de temps à autre, et vous demeurerez en possession de vos rôles. Soyez tranquilles, ils pourront y être hésitants le premier soir, ils y seront bons un peu plus tard, excellents par la suite.

Et du Bourgeois gentilhomme, monté en quinze jours, vous passerez aux Wénechmes, au Distrait, au Retour imprévu de Regnard, que vous mettrez tout aussi rapidement sur ses pieds. Toujours des recettes de quatre mille et des pièces jouées une quinzaine de fois. Mais un répertoire varié, mais une jeune troupe qui s'exerce, mais un public qui s'intéresse !

Quand on pense que, lorsqu'il s’est agi de remettre à la scène, pour les débuts de M'° Frémaux, l’ Épreuve nouvelle de Marivaux, on s’est donné beaucoup de mal et on a fait de la dépense. L’Épreuve nouvelle! Mais on devrait jouer cela comme /yphigénie, comme Polyeucte, comme l'École des femmes, comme tout le répertoire, sans y mettre tant d’importance, sans en faire tant d’embarras !

La France change plus aisément de ministère que le Théâtre-Français son affiche. Daniel Rochat aura coûté trois mois de travail. Et quel travail! Depuis 11 heures

du matin jusqu'à 5 heures du soir, tous les jours. Je ne veux point parler de ce que je sais sur une pièce en cours de répétition, mais il est évident que le système est exécrable. Si j'en crois des récits qui me paraissent dignes de foi, on a répété trois jours de suite les meubles de la pièce nouvelle : c’est-à-dire qu’une personne lisant le texte, les acteurs se plaçaient à tel ou tel mot devant ou derrière tel ou tel accessoire. Mais, encore une fois, je n’ai point à critiquer ce qui se fait pour la mise en scène des pièces nouvelles. Sardou est maître de son œuvre, il la monte comme il l’entend ; nous n’avons qu’à juger du résultat.

J'espère, et tout le monde m’assure qu'il sera excellent, Allons! tant mieux, car la Comédie-Française a grand besoin d’un succès.

Mais le vieux répertoire doit, sauf de rares exceptions, se jouer couramment dans la maison de Molière. 11 faut y employer les pensionnaires, dont on laisse à plaisir s’évaporer et s’éteindre l’ardeur. Les jeunes gens ne songent plus qu'à Joindre à leur art qui ne les occupe pas, un métier plus lucratif qui leur assure l’avenir. Quant aux anciens, quelques-uns n’ont d'autre préoccupation que de gagner de l’argent en dehors du théâtre qui ne suffit pas à leur activité.

La Comédie-Française me fait l’effet d’un de ces bureaux de grande administration où chaque employé, après avoir expédié sa besogne du jour, quand par hasard il y en a, emploie le papier de l'administration à écrire des romans ou des vaudevilles. Il n’y a plus de feu sacré. Supposez par hasard que Daniel Rochat n’obtint pas le succès qu'on en attend, ce serait une déplorable débâcle. De sourds craquements se font entendre.

26 janvier 1880.

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