‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 38 sur 58 · LES GROSSES RECETTES ET L’AVIDITÉ DES COMÉDIENS · texte numérisé non relu

LES GROSSES RECETTES ET L’AVIDITÉ DES COMÉDIENS

J’ai traversé les directions de M, Empis et de M. Thierry. C’était un temps où l’on jouait couramment le répertoire, où il y avait de cinquante à soixante pièces toujours montées et toujours prêtes ; j'allais au moins trois fois par semaine à la Comédie-Française où m’attirait la variété des spectacles incessamment renouvelés. J’ai donc vu, non pas une fois, mais vingt fois, mais cent fois se produire un incident pareil à celui que je raconte.

Le directeur mandait un ou une des pensionnaires qui jouait au pied levé. Si elle avait du succès, elle trouvait, au bout du mois, une gratification sur la feuille d’émargement. La seconde fois qu’elle jouait, on invitait les trois ou quatre journalistes amis de la maison, et tout était dit. C’est à peu près ainsi que la plupart des pensionnaires ont fait leur trou.

Les choses ont bien changé!

Me Reichemberg est malade; on s'adresse à MI: Baretta, M'° Barretta ne sait pas le rôle! Ah! ma chère enfant, si pareille chose fût arrivée en 1868, non, vous n’imaginez pas quel feuilleton vous fût tombé sur la tête! mais, je le reconnais, ce n’est pas de votre faute. Jadis, un rôle du vieux répertoire (c'était l’ordre) devait être su de tous ceux qui tenaient l’emploi, car tous étaient appelés à le jouer à tour de rôle. Mais M. Perrin, qui ne vise qu'aux grosses recettes se soucie des pensionnaires qui n’ont pas encore de nom comme un poisson d’une pomme. On sait qu'avec lui jamais un rôle, confié à un sociétaire aimé du

publie, ne tombera aux mains de la doublure, à moins de circonstances absolument improbables. Personne ne se met en règle.

M'° Baretta n’y était point. Il est vrai que M'° Frémaux, toute fraîche émoulue du Conservatoire, savait le rôle et s’offrit pour le jouer. On ne le permit point, mais ici, il y a deux versions.

L'une prétend que l’un des sociétaires aurait marqué un certain ennui de jouer avec une petite fille qui n'avait pas encore conquis ses éperons. Je ne la crois pas vraie. L'autre affirme que M. Perrin, entre l’horrible inconvénient de laisser paraître devant le public une jeune fille sans nom et celui de donner le rôle à une actrice connue qui n’en savait pas le premier mot, avait préféré le second.

M'° Baretta à donc lu le rôle!

Un rôle lu à la Comédie-Française ! dans une comédie du vieux répertoire ! dans une comédie qui était depuis trois mois en répétition et qui s’est joué déjà une vingtaine de fois ! c’est un comble !

Me Frémaux a rengainé son chagrin. Etici, pardonnezmoi une parenthèse. On s’imagine toujours, quand je prends texte de ces aventures pour faire des critiques générales, que je me fais l’interprète de rancunes personnelles. Je semis désolé de causer le moindre tort à M'° Frémaux. Je crois devoir affirmer que jamais, au grand jamais, je n'ai causé avec elle, ni ne l'ai vue autrement qu’au bout de ma lorgnette. Elle est tout à fait innocente de mes réflexions qu'elle ignore... comme les ignorent la plupart de ces malheureux jeunes gens dont je prends la défense. Ils s’éloignent de moi comme d’un pestiféré. Et peut-être, après tout, ont-ils raison.

La vérité est qu’on neles emploie pas. Les uns, on ne les fait pas débuter ; les autres, après un début plus ou moins

Ra ae vo de are MAÉ Te Le ds dt Nu Pr les 20 mes RUE P È ee !

heureux, on les abandonne à tous les ennuis d’une inaction énervante. On nous montre Le Bargy dans Clitandre des Femmes savantes, il y à un mois et demi, deux mois peutêtre. Je n’ai plus au juste la date présente. Il n’a plus joué le rôle depuis lors. Il restera peut-être une année sans paraître devant le public.

Et pourquoi ?

Pourquoi? oh! mon Dieu! un sociétaire va vous ledire : il s’enquérait de la recette du soir. La représentation était composée de deux pièces de Molière : 8.500 francs. La veille, on avait fait 4.400 francs avec l’Étrangère. Il fit le rapprochement et dans un élan parti du cœur :

— Ah! çà, s’écria-t-il, est-ce qu’on n’en aura pas bientôt fini avec ce. de Molière.

À lui, mon Dieu! je ne lui en veux pas. Mais si le gouvernement impose un directeur à ces messieurs, comme rançon de la subvention qu'il leur alloue, c’est précisément pour que ce directeur se mette en travers de ces appétits fort naturels et que, lui, à qui la question d'argent est ou devrait être indifférente, rappelle de temps à autre à ces messieurs ces vérités trop méconnues. On ne leur donne un des plus beaux théâtres de Paris et une large subvention que pour qu'ils soient tenus à faire de temps à autre 3.500 francs. S'ils devaient tous les jours encaisser sept mille avec la comédie contemporaine, il serait tout à fait inutile de les dédommager d’un préjudice qu’ils n’auraient point subi.

C’est une campagne à laquelle nous sommes très résolus eb je suis convaincu que beaucoup de mes confrères s’y associeront. Il faut ou que les mœurs changent ou que l’on retranche la subvention qui devient par le fait absolument inutile.

C’est une tradition au Théâtre-Français, comme dans

beaucoup d’administrations, que le directeur distribue au personnel des gratifications, qui sont naturellement plus ou moins fortes selon les services que chacun a rendus.

Mais ce qui n'appartient qu'à la Comédie-Française, ce qui est une des drôleries les plus réjouissantes dont j'aie entendu parler, c’est que les sociétaires ne s’excluent pas eux-mêmes de cette distribution. Remarquez-le ; les sociétaires sont les maîtres de la maison. 1Is s’en partagent les bénéfices. Tout ce qui n’est pas donné au personnel leur revient de droit. Que font-ils ? Ils s'entendent avec le directeur et disent au personnel assemblé, pensionnaires et employés de toutes sortes : Mes amis, nous allons distribuer quarante mille francs de gratification.

Tout le personnel se frotte les mains.

— Oui, mes amis, nous allons prendre quarante mille francs sur nos pauvres bénéfices pour récompenser ceux qui ont fait marcher la maison. Et qui sont ceux qui ont fait marcher la maison ? C’est nous sans aucun doute. Vous ne seriez pas assez impolis pour contester cette vérité. Nous commencerons donc par en prendre 35.000 ; partagez-vous le reste.

Un maître d'usine se donnant à lui-même des étrennes, est-ce que ce n’est pas à pouffer de rire ?

Et alors. non, je ne veux pas entrer dans le détail, parce qu'ici la légende s’en mêle, et que les chiffres des gratifications attribués-à tel ou tel des employés deviennent, en passant de bouche en bouche, d’un dérisoire extravagant.

Ah! la Comédie-Française est en train de se faire dans le publie un joli renom d’avarice. II me semble entendre maître Jacques dire à son maître :

— Monsieur, je vous dirai franchement qu’on se moque partout de vous, qu'on nous jette de tous côtés cent bro-

DT RS Ve À haie DE fe A,

LA QUESTION D'ARGENT. Ro

cards à votre sujet, et que l’on n’est pas plus ravi que de faire sans cesse des contes de votre lésine.… Enfin, voulez- ‘ vous que je vous dise? on ne saurait aller nulle part où l’on ne vous entende accommoder de toutes pièces. Vous

. êtes la fable et la risée de tout le monde, et jamais on ne parle de vous que sous les noms de ladre, de vilain, de fesse-Mathieu…

Il est certain que la Comédie-Française se distingue par une âpreté au gain, que jamais nous ne lui avons connue. Il est fort probable que les comédiens ont toujours et de tout temps eu le goût des grosses recettes, mais ils étaient tenus en bride par une direction qui savait bien que, si l'argent est une considération importante, l'honneur en est une autre. Ce sera là, je crois, le grand vice de l’administration de M. Perrin. 11 a fait, je me suis toujours plu à le reconnaître, beaucoup de bonnes choses. Mais il a aidé, autant qu’ila pu, à développer dans la maison de Moïière cet amour de l’argent qui en est aujourd’hui la caractéristique.

De combien est la recette ?

Cela répond à tout, comme le sans dot d'Harpagon. Et voilà pourquoi M. Perrin tord jusqu’à la dernière goutte le succès d’un artiste aimé; pourquoi il le surmène, tandis que les jeunes gens se morfondent à attendre une occasion qui ne vient jamais d'apprendre leur métier.

24 janvier 1881.

Page 1