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LES SOCIÉTAIRES EN TOURNÉES

On ne parle actuellement que de tournées! La tour-

née qui fait actuellement le plus de bruit est celle qu'orga-

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nise notre ami Coquelin pour les pays étrangers. Je vois que ceux qui trouvent cette expédition regrettable à tous les points de vue s’en prennent à la faiblesse de l’administration de la Comédie-Française.

Ce n’est pas sa faute, et je crois qu’elle est toute la première fort ennuyée et de la chose même et du tapage qui se fait autour d’elle. Mais elle a les mains liées, Coquelin est dans une situation particulière.

Quant il eut achevé, il y a deux ou trois ans, ses vingb années réglementaires de sociétariat, il manifesta l'intention de prendre sa retraite. Il pensait qu’il trouverait plus d’avantages à user de sa liberté recouvrée pour s’exploiter luimême à travers l’Europe.

On avait besoin de ses services à la Comédie-Française ; on fit des instances pour ly retenir. Il ne consentit à se rengager que sous certaines conditions, dont l’une fut qu’il aurait deux mois de congé, qu’il lui serait loisible de les prendre en bloc ou par fractions, à sa convenance, et sans s'inquiéter de celle du théâtre.

J’ignore si les stipulations furent aussi précises, ni même si elles furent écrites : ce qu’il y a de certain, c’est que Coquelin a droit à un certain nombre de jours de congé dans l’année, et c’est ainsi qu’il avait pu signer avec tel ou tel imprésario des contrats à échéance fixe, sans en demander l'autorisation à l’administration, sans même se soucier de ce qu’elle en penserait; c’est ainsi qu'il lui est permis aujourd’hui de raccoler une troupe et de s’en aller en Russie, en Pologne, et autres lieux promener son répertoire.

C’est donc légalement son droit.

Mais le droit de la Comédie-Française est de n'être qu'à demi contente, et, si j'en crois les bruits qui me reviennent de différents côtés, elle use largement de ce droit. =

Elle a des raisons pour ne voir qu'avec chagrin ces expéditions.

D’abord il faut bien avouer qu’elles se font dans un moment où elles entravent singulièrement la marche des représentations. Îl est de tradition que l’été est réservé aux débuts des pensionnaires, et que pendant l’hiver, qui est la bonne saison du théâtré, ce sont plutôt les sociétaires qui portent le poids du répertoire.

La Comédie ne peut donc être bien aise d’être quittée juste au mois de novembre par un des artistes qui exercent sur le public la plus légitime et la plus vive attraction. L’an dernier déjà, ou il y a deux ans, le départ de Coquelin jeta un grand désarroi dans les représentations, et ce fut une grosse perte d’argent pour le théâtre, obligé de renoncer à l’improviste à des spectacles très fructueux.

On est prévenu aujourd’hui; ce n’en sera pas moins un moment dur à passer; eb l’on eût préféré, assurément, que Coquelin, selon l’usage, choisit plutôt parmi les mois de juin, de juillet et d’août, pour tenter son expédition.

Mais cette expédition même, en quelque saison qu’elle se fût produite, n’aurait pas été vue d’un bon œil par la Comédie-Française.

Il est certain que Coquelin réunissant autour de lui un certain nombre d’artistes pris à divers théâtres, ne va pas à l'étranger comme représentant de la Comédie-Française ; il n’emporte pas la maison de Molière à la semelle de ses souliers. Le succès ou les échecs qu’il peut rencontrer là-bas doivent être portés à son compte personnel.

Et cependant! Comment se dissimuler que la grande renommée de la Comédie-Française est, en quelque façon, engagée dans cette entreprise toute particulière. Quoi qu'on dise ou qu’on fasse, on n’empêchera pas, qu’au nom de M. Coquelin ne soit invinciblement liée, dans l’opinion de tous

les publics d'Europe, l’idée de la Comédie-Française. C’est son répertoire qui sera joué là-bas ! Comment le sera-t-il ? Merveilleusement, dans certaines parties, puisque Coquelin sera là, et que parmi les artistes qui l’accompagnent quelques-uns sont remarquables. Mais la maison de Molière vaut surtout par l’ensemble.

Ce qui maintient si haut sa réputation, c’est que chez

elle les moindres rôles sont tenus par des comédiens sachant leur métier et respectueux de leur art. On peut à coup sûr faire des critiques sur le jeu de tel ou tel acteur; l’ensemble est et doit toujours être irréprochable.

Quand la Comédie-Française se transporta tout entière à Londres, c’est précisément cette qualité d’un ensemble parfait qui frappa extrêmement le public anglais. C’est même de ce moment que date chez nos voisins la campagne, qui s’ouvrit en faveur d’un Conservatoire et d’un théâtre national, subventionné ou non, qui serait formé sur le patron de la Comédie. :

Cet ensemble est-il réalisable avec une troupe de raccroc ? Pour la plupart des artistes réunis autour de Coquelin le répertoire est nouveau, ils n’en ont pas l'habitude.

Ils n’ont pas leurs rôles, comme on dit en argot de coulisse, dans les bras et dans les jambes. L’attrait de la représentation sera non dans la pièce, non dans l’ensemble, mais dans la personnalité de Coquelin, qui s’exhibera comme un phénomène. F

La Comédie-Française songe, non sans quelque mélancolie, que si l’on court aujourd’hui voir Coquelin, comme un phénomène de la foire, dans les diverses capitales du monde civilisé, une part de cet engouement est due sans doute à son extrême mérite, mais l’autre part... nous pouvons bien le dire sans risquer de blesser l’amour-propre de l’éminent comédien, qui relève par une modestie très con-

nue toutes ses qualités d'artiste. oui, l’autre part doit être mise au compte de la Comédie-Française, qui lui a fourni des rôles incomparables, qui lui a donné des partenaires dignes de lui. Eh bien ! c’est cette part-là que Coquelin peut compromettre, tout comme l’autre, qui lui appartient en propre, au hasard de ces aventures. -

Il est fort probable que Coquelin réussira et je souhaite de tout mon cœur qu’il réussisse pour la Comédie-Française autant que pour lui. Mais enfin le succès n’est pas assuré. Le succès d'argent, je ne dis pas. On en gagnera toujours, la curiosité et la réclame aidant. Mais le succès véritable, celui qui se traduit par l’estime des connaisseurs, par le bon renom laissé dans les lieux où l’on passe, celuilà n’est rien moins que certain.

Coquelin lui-même peut se rappeler que telle tournée en Hollande n’a pas tourné suivant ses désirs et ses espérances. Si pareille mésaventure, ce qu’à Dieu ne plaise, devait lui être infligée, il s’en consolerait aisément en contemplant les beaux yeux de sa cassette. Mais où serait la consolation de la Comédie-Française ?

Nous voyons avec peine s’y acclimater ces mœurs qui sont tout à fait nouvelles.

Il est vrai qu'autrefois les grands artistes usaient de leurs congés réguliers pour faire des excursions dans les départements. Mais ce n’était point avec cet apparat, et surtout, ils s’arrangeaient pour ne pas désorganiser le service des théâtres auxquels ils avaient l'honneur d’appartenir.

Je ne vois dans le passé d’entreprise comparable à celle de Coquelin que les tournées à grand orchestre de Rachel et de M'!° Sarah Bernhardt. Mais c’étaient des femmes... et - si les hommes viennent à s’en mêler! Il en sera bientôt de

la maison de Molière comme des théâtres de chant où 16,

passe une étoile ; le publie accourt et ne tient nul compte de l’entourage. Il vient entendre chanter une cavatine ou lancer un wt dièze. L’art n’a rien à voir dans tout cela. Ce sont de simples curiosités, des phénomènes, comme je disais tout à l'heure.

Oserai-je le dire ? Je ne vois pas même sans appréhen- . sion se développer chaque année davantage le goût que les artistes de la Comédie-Française manifestent à jouer de côté et d’autre, en province et dans les salons. Déjà, deux ou trois fois, il est arrivé qu’un acteur ou une actrice se trouvant subitement indisposé et faisant prévenir dans l'après-midi, on court chez un pensionnaire : il est à Fontainebleau ; chez un autre : il est à Bruxelles ! il faut changer le spectacle, et, avec une troupe aussi nombreuse que l’est celle de la rue Richelieu, il devient très difficile de composer une affiche ! |

Je ferai remarquer que parmi les comédiens, ceux qui jouissent de la plus haute et de la plus sérieuse estime sont restés fidèles aux vieilles traditions. Got donne toutes ses forces à son théâtre; Delaunay ne va pas colporter son talent de ville en ville, de salon en salon. Je n’ai pas leurs confidences, mais je serais bien étonné s'ils ne voyaient avec tristesse monter le flot des mœurs nouvelles.

Il n'y a dans la troupe du Théâtre-Français que les jeunes pensionnaires à qui je passerais volontiers ces escapades. Je crois que, sur ce point, je me trouve être de l’avis de M. Perrin, qui ferme volontiers les yeux sur ces infractions au règlement. Ces jeunes gens trouvent rarement l’occasion de jouer à la Comédie-Française, où ils sont engagés. Ils souffrent tous de rôles rentrés. Je ne vois pas grand mal à ce qu'ils s’échappent un soir que leur service ne les réclame pas — hélas! leur service ne les réclame presque jamais ! — et qu'ils s’en aillent incognito, sans bruit,

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