‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 40 sur 58 · LES VÉTÉRANS ET LES DÉBUTANTS · texte numérisé non relu

LES VÉTÉRANS ET LES DÉBUTANTS

Les jeunes pensionnaires ne jouent pas assez. Ce n’est certes pas la faute de M. Thierry ; il y a là une organisation mauvaise.

- Non, cent fois non, il n’est pas bon que les chefs d’emploi aient le droit de mettre la main, comme il leur plaît, sur les rôles du vieux répertoire et d’en chasser leurs jeunes camarades. Cet absurde privilège est le dernier vestige d’un temps où florissait le privilège; il faut qu’il disparaisse comme sont déjà partis tant d’autres abus.

Le public n’en sait plus rien aujourd’hui. Mais il y avait autrefois entre messieurs les sociétaires de la Comédie- Française et les malheureux pensionnaires, chargés de les suppléer, la même distance qu’il y à entre un planteur et son nègre. Les pensionnaires avaient leur foyer à part, comme aujourd’hui les, figurants et les choristes, et les s0ciétaires s’amusaient à jouer des tours pendables à ces parias de l’art dramatique.

Vous avez entendu parler des brimades, qui étaient, il y a seulement quelques années, si fort en honneur à l’école

se

de Saint-Cyr. On eût retrouvé quelque chose de pareil à la Comédie-Française. Les sociétaires brémaient les artistes de première année. I] n’y a pas un acteur qui n’ait làdessus ses anecdotes à conter.

C’est un jour M'®° Contat qui passe devant le foyer des pensionnaires, qui flaire avec affectation, et, tournant la tête avec un air de dédain : « Pouah ! qu'est-ce que ça sent donc ici? » s’écrie-t-elle; et elle s’en va, se bouchant le nez. Une autre fois, c'est M'!° Levert qui, se trompant de porte, entre dans cet appartement de réprouvés. Tous les sièces étaient occupés, et il lui plaît de s’asseoir. Elle va droit à une jeune fille, qui n'avait guère que quinze ou seize ans : « Allons, petite, lui dit-elle, lève-toi, je suis lasse. »

La petite était Mie Allan, qui devint célèbre plus tard, autant par le sel de ses réparties mordantes que par son jeu fin et savant. « Mademoiselle, répondit-elle avec beaucoup de sang-froid, si vous m’aviez demandé poliment ma place, j'aurais rendu ce que je dois à l’âge ; mais du moment que vous le prenez sur ce ton, je suis ici avant vous et j'y reste. » M'® Levert en fut cette fois pour ses frais d’impertinence; mais M'° Allan fut obligée d'aller en Russie chercher une réputation qu’elle n'aurait jamais acquise en France.

Vous savez peut-être qu’il n’était pas d'usage alors de mettre sur l'affiche le nom des acteurs qui devaient jouer dans la représentation. On n’annonçait que la pièce. Les sociétaires arrivaient au théâtre, ils regardaient par le trou du rideau si la salle était pleine ou vide, et ne jouaient que lorsqu'ils en avaient envie. Les malheureux pensionnaires étaient obligés de venir tous les soirs à la Comédie-Française ; les trois quarts du temps, ils y venaient pour rien ; et quand par hasard on leur accordait de jouer, c'était toujours sans répétition préalable, à la fortune du pot.

On avait annoncé un soir le Mariage de Figaro. L’assistance était peu nombreuse. Cartigny devait jouer Figaro ; c'était le chef d'emploi. Il s’habille, voit par le trou du rideau que le public n’est pas tel qu’il l’espérait ; il se tourne vers le petit Samson (M. Samson était alors le petit Samson), eb, lui tapant amicalement sur la joue : « Une bonne occasion pour toi, petit, lui dit-il; va t’habiller. C’est toi qui joueras Figaro. »

Voilà Samson ivre de plaisir; il monte à sa loge, s’habille en toute hâte; car le public commençait à s’impatienter ; et descend tout palpitant d'espoir et de crainte, Il rencontre Monrose (Monrose père, bien entendu), dans les coulisses du théâtre.

Monrose n’était point encore sociétaire; mais il était l’ancien de Samson, et partant il avait le droit de réclamer pour lui le rôle qu’abandonnait le chef d'emploi.

— Eh! où vas-tu donc, comme cela ?

— Jouer Figaro, dont Cartigny ne veut pas ce soir.

— Ah! vraiment. Eh bien ! rentre chez toi te déshabiller : c’est moi qui jouerai Figaro.

Et s'adressant à l’homme de service :

— Attendez que je sois prêt pour lever la toile.

Et cependant le public trépignait de fureur.

Voilà Samson bien désappointé ; il pleure, il s’arrache les cheveux; ilrencontre Cartigny, qui lui demande avec intérêt la cause de son chagrin. Le jeune homme lui conte l'affaire. — Ah! c’est ainsi, s’écrie Cartiony. Attends voir.

Il court aussitôt à la scène, il y trouve Monrose.

— Va te déshabiller, lui dit-il, c’est moi qui jouerai Figaro.

Et se tournant vers l’homme de service :

— Nelève pas encore la toile, Je remonte mettre mon costume.

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Je voudrais bien pouvoir vous dire qu'il fut sifflé mais l’histoire est muette là-dessus, et l’on sait que le public parisien a toujours été, par excellence, un public bon enfant.

Voilà comment les choses se passaient en 1810 et auparavant. On me dira sans doute que les acteurs n’en étaient pas moins bons, et plût à Dieu que nous eussions aujourd’hui une troupe qui fût égale à celle qu'ont applaudie nos pères! Mais c’est qu’il y avait alors, pour contre-balancer les effets désastreux d’un pareil système, une chose qui n'existe plus du tout à présent : un public d’habitués.

Nous sommes à peine cent cinquante ou deux cents habitués aujourd’hui, et nous ne faisons plus la loi. Le grand public, qui se renouvelle incessamment, ne s'inquiète guère de la façon plus ou moins remarquable dont les différents rôles sont joués ; il vient à la Comédie-Française comme on va dans un restaurant où l’on ne doit plus retourner. Si les plats sont bons, on estcontent ; mais s’il y en a de manqués, on ne s’avise pas de réclamer ; à quoi bon ? on n’y reviendra plus.

Il suffisait en ce temps-là, au bon temps, qu'un jeune homme se distinguât une seule fois pour qu’il fût adopté du parterre, pour qu’on le suivit avec intérêt. Tous ceux qui allaient au théâtre étaient mêlés aux mystères des coulisses, et si un ancien acteur avait mis à profit son âge et sa position pour traverser le succès d’un débutant, or lui eût fait

payer cher ses mauvais procédés.

Les sociétaires ont moins de pouvoir maintenant ; ils sont bien plus soumis au directeur. Les pensionnaires, en : revanche, n’ont plus de public où s'appuyer. Ils peuvent débuter quatre ans de suite, et aller de succès en succès sans que personne en sache rien. La critique est rarement là ; on ne la voit guère qu'aux premières représentations. Et.

pour le public, il se compose d’Allemands et d’Anglais qui emportent leurs impressions aux quatre coins du monde quand, par aventure, ils ont une impression.

Rien n’est plus facile aujourd’hui à un artiste qui est en pied à la Comédie-Française que de mettre des bâtons dans les roues de son héritier, Il faut rendre justice aux hommes, ils ont rarement recours à ces petits moyens, et, en tout cas, ils n’en usent qu'avec une certaine pudeur.

Vous avez vu M. Coquelin arriver avec une rapidité extraordinaire : c’est qu’il n'avait affaire qu’à des hommes. M. Samson s’est retiré de la lutte; M. Régnier protégeait son élève ; M. Got est un artiste de trop de talent et de trop d'esprit pour ne pas accepter franchement toute concurrence, et M. Monrose n’a fait non plus aucune démarche pour entraver les premiers pas de ce jeune homme.

Soyez sûrs que si M. Coquelin, au lieu de porter le chapeau rond et l’épée de Crispin, avait été destiné par la nature à porter la cornette, il serait encore à demander un bout de rôle. Les femmes sont d’une âpreté terrible. Celles mêmes qui n’aiment point le théâtre joueraient tous les soirs pour le seul plaisir d’être désagréables à leurs compagnes. Il est bien entendu que je parle en général, il y a des exceptions, et chacune de ces dames pourra s’y mettre, si bon lui semble.

Nous n’aurions pas trop à nous plaindre, si les sociétaires étaient toutes des comédiennes d’un grand talent, M! Augustine Brohan voudrait.jouer tous les soirs, cela serait peutêtre fâcheux pour l’avenir de la Comédie-Française, mais j’avoue que je m'en consolerais aisément. À près nous, le déluge ! Le malheur, c’est que la plupart de ces dames n’ont aucun talent, etse mettent en travers des jeunes actrices qui pourraient en avoir.

6 octobre 1862.

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