PAR NES
' Je m'arrête, car je suis déjà long. Le lecteur voudra bien
m'excuser en songeant qu'un homme tel que Sarcey ne se mesure pas en deux colonnes et, surtout, qu'il occupa dans la critique du siècle une place assez large pour que les historiens de notre littérature reviennent nécessairement sur les jugements portés au lendemain de sa mort. J'ajouterai seulement, comme suprême éloge, que cet écrivain fut uniquement un homme de lettres, passionné pour sa profession à un degré tel que notre siècle n’en a pas connu d'aussi désintéressé de tout ce qui n'était pas la littérature, et la littérature la plus laborieuse, la plus militante, la plus absorbante, celle du journal. Il n’a voulu ni de la richesse, ni des honneurs, ni de la politique, non par fausse modestie ou impuissance orgueilleuse, mais par vraie philosophie, amour exclusif des lettres et sentiment juste de ce qu'il était. Il n'y aura sur son cercueil ni croix ni palmes, mais, dans toutes les histoires de la littérature française, il aura son nom.
GuSTAYE LARROUMET.
17 mai 1899.
Fe
Il était (l'oncle », l’oncle de tous ceux de ses confrères (et ils sont nombreux) qui l’aimaient, l'oncle des « bourgeois » de France, et même des plus petits, l'oncle national. Et il était très bien nommé ainsi; et ce nom exprime à merveille la parenté familière de son robuste esprit avec les têtes innombrables de la foule.
Sarcey n'eût pas été l'oncle de tant de milliers de neveux s’il avait eu ou affecté d’avoir les raffinements et les inquiétudes
que quelques-uns lui reprochent d’avoir ignorés. Il faut le pren-
dre pour ce qu'il est, pour un être extraordinairement vivant, puissant et « représentatif ».
Par beaucoup de points, par son tour d'esprit, par son style, par ses goûts littéraires, par sa préoccupation de l'utilité commune, même un peu par sa philosophie, il relève de ce dixhuitième siècle qu'il aimait tant. —.Il avait une âme vraiment
“sociable et populaire, l’impérieux besoin de se sentir en communication avec le grand nombre. — « Entrez, dit La Bruyère; les
portes vous sont ouvertes, mon antichambre n’est pas faite pour s’y ennuyer en m'attendant.… L'homme de lettres est trivial comme une borne au coin des places ; il est vu de tous, et à toute heure, et en tous états, à table, au lit, habillé, sain ou malade.. » C'était tout à fait la pensée de notre bon maître. Il réduisait sa vie intime au minimum. Il était homme de place publique. Il n'avait pas de secret, ni dans sa vie, ni dans sa pensée.
Chose remarquable, c'est par ce don même de sentir comme
tout le monde un peu avant tout le monde, — ce don s’accom-
pagnant de l'intelligence Ja plus lucide, — qu'il a été original. Il l'a été surtout dans la critique dramatique. Seulement, il l'a été trente-deux ans, ce qui faisait que les gens inattentifs ne s’en apercevaient plus. Il est cependant certain que, jugeant, au théâtre (du moins la plupart du temps), comme la foule, mais cherchant avec une sincérité sagace pourquoi il jugeait ainsi, il a été amené à « créer » en France la critique expérimentale, tout simplement. Ceux qui parcoureront ses feuilletons des premières années — alors que Gautier, Janin, Saint-Victor écrivaient à côté de lui — concevront que Sarcey fut vraiment nouveau à son heure.
Conférencier, il débordait de vie. Nous nous souviendrons longtemps de cette bonhomie, de cette rondeur, de ce ventre indulgent, de cette bonne face rose qu'une neige encadrait sans la vieillir, — et de cette voix charmante... Son enseignement était ingénieux et solide. Outre qu'il excellait à démontrer la « technique » de l’art qu'il adorait, il avait au plus haut point, lorsqu'il expliquait le théâtre passé, l'intelligence des rapports entre les sociétés et les formes d'art, le sens du relatif, qui est le sens historique lui-même. Et cet homme d’un si rare bon sens était aussi un homme d'imagination copieuse et d’inépuisable & humour ». Les lointains personnages de notre ancien théâtre, il les repétrissait de ses gros doigts agiles, il les déformait peutêtre, mais comme il les faisait vivre ! Nul: n'a mieux fait sentir que lui la persistante vérité humaine et le réalisme de nos classiques.
Journaliste, il fut, durant près d’un demi-siècle, le « bonhomme Richard » et, comme il s'appelait lui-même, le « Sganarelle » de la presse française (entendez le savoureux Sganarelle du Médecin malgré lui). Il avait la clarté, la verve, le mouvement, la vie, — toujours! — et, sur les événements quotidiens, petits ou grands, publics ou privés, sur mille questions de politique ou de littérature, de morale ou d'orthographe, de casuistique ou de voirie, il rédigeait en se jouant, au nom de millions de Français charmés, l'imperturbable et plausible jugement du Sens commun. — Et, quoi qu'en puissent dire des jeunes gens mal infor-
més, c'était un excellent écrivain, aisé, naturel et dru, tout pénétré du dix-huitième siècle, et particuliérement de Le Sage et de Voltaire, et dont le style pouvait pécher quelquefois par négligence et hâte, jamais par méconnaissance du génie de la langue.
Son existence, quand on y réfléchit, fut stupéfiante. Pendant trente-deux ans, il alla tous les jours au théâtre, et pendant plus de quarante ans il écrivit deux ou trois articles par jour. Je pense que ses œuvres complètes formeraient cinq ou six cents volumes, dont les cent cinquante mille pages ne paraîtraient peut-être pas toutes immortelles, mais dont aucune ne fut ennuyeuse. Et cet énorme labeur, il le porta, non seulement avec aisance, mais avec allégresse. Le pli professionnel qui, après cela,
aurait dû le marquer jusqu’à l'âme, était, chez lui, à peine sen‘
sible. Ce prodigieux travailleur trouvait le temps de « vivre », selon le conseil de son ami Boileau, et d’être un très brave homme. Il était bon, charitable, insoucieux de l’argent, largement hospitalier. Et il pardonnaït les injures, dès qu'il y avait répondu. Il est vrai qu'il y répondait supérieurement. On pourrait faire un volume tout à fait remarquable des « répliques » de Sarcey.
Et cet homme jovial était un ferme philosophe. Il s’est très bien connu lui-même ; il a eu l'intelligence la plus juste de ce dont il était capable, et aussi de ce qui pouvait faire, de son existence elle-même, uné œuvre harmoxieuse et bien composée. Il ne voulut être qu’homme de lettres. 11 fut un homme de lettres très fier et qui conçut pleinement la dignité de sa profes sion, Il écarta résolument tout ce qui pouvait apporter à son indépendance ne fût-ce que l'ombre d’un obstacle ou d’une limite. Il repoussa les récompenses publiques. Il refusa d'entrer à l’Académie. — C’est là une espèce de courage qui n’est pas si mince, à en juger par sa rareté.
Si peut-être cette attitude lui coûta (du moins en ce qui regarde l'Académie), il faut reconnaître qu’il eut de beaux dédommagements. Il fut un des hommes les plus populaires de France; et, pour lui, la popularité se faisait affectueusement familiére,
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tout en demeurant, dans ces dernières années, presque universellement respectueuse. On saluait en lui une force cordiale. C'est pourquoi je suis bien tranquille sur sa mémoire. Sans compter que sa place restera sûrement considérable dans l’histoire du journalisme et surtout dans celle de la critique, il y a, à l'heure qu'il est, sous des milliers et des milliers de fronts, vieux ou jeunes, une image de Sarcey, nette, précise, pittoresque, d'un relief durable. Et ainsi le souvenir de sa personne même et de sa figure terrestre sera très long à s’éteindre.
Il nous manquera beaucoup. Que de fois, au théâtre, nos yeux le chercheront à sa place accoutumée! Il est, proprement, irremplaçable. — Adieu, mon bon maître! En même temps qu'une créature très particulière et très vivante, vous étiez un être “presque symbolique (vous qui goûtiez peu les symboles); et il nous semble que nous ensevelissons avec vous quelque chose de nous-même, puisque vous représentiez éminemment quelquesunes des qualités « communes », — c’est-à-dire, à le bien prendre, essentielles et permanentes, — de la race dont nous sommes.