LES AVANTAGES DU SOCIÉTARIAT
Le publie ne sait pas assez ce qu'est le sociétariat à la Comédie-Française, et pourquoi il est proposé à tous les comédiens comme le dernier terme de leur ambition. Ce n’est pas pour l'argent qu’il rapporte ; les sociétaires qui sont le mieux traités ne touchent que douze mille francs d’appointements. Il est vrai qu’ils ont aussi une part éventuelle dans les bénéfices ; mais cette part a été de rien durant trente années et plus. Il n’y a guère que cinq ou six ans que la Comédie-Française s’est mise, elle aussi, à gagner de l’argent. Le plus beau dividende a été, je crois, celui de 1860 ; ila donné huit mille francs environ.
Chaque sociétaire à donc touché, cette fois-là, une vingtaine de mille francs.
Qui doute que Got, par exemple, ou Delaunay, s’il consentait à entrer dans un théâtre de genre, n’y ait aussitôt trente mille francs d’appointements, avec trois mois de congé. Les congés de la Comédie-Française ne rapportent que fort peu de chose aux sociétaires. On ne joue point la grande comédie en province, et dans le répertoire moderne même, les pièces ne sont pas faites pour un seul artiste. Supposez Got au Vaudeville ; il emporterait son répertoire avec lui ; il le promènerait à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, partout fêté, partout payé.
Il préfère rester au Théâtre-Français, et pourquoi ? C’est que, si en effet les profits y sont moindres, il regagne en considération et en liberté ce qu’il perd en pièces de cent sous. Il ne dépend point des fantaisies du directeur, et
même, dans une certaine mesure, il est au-dessus des injustes caprices du parterre. Il à une part dans le gouvernement de sa république, une part bien faible sans doute, et qui s’en va tous les jours diminuant; mais elle suffit encore à le consoler des Mélingue ou des Dumaine qui gagnent plus que lui. La perspective du sociétariat est si séduisante qu’elle retient à la Comédie-Française bien des pensionnaires, qui pourraient ailleurs exiger de plus beaux appointements.
Que de fois j'ai vu M Jouassain, dégoûtée du long noviciat qu’on lui imposait, près de rompre avec la Comédie-Française! Six mille francs est le dernier terme où puisse aspirer l’ambition d’une pensionnaire. Il est certain qu’on l’eût payée davantage au Gymnase ou au Vaudeville, où son emploi n’est pas tenu. Elle est sociétaire aujourd’hui, tout est oublié.
Le jour où Coquelin voudra, il trouvera douze mille francs d’appointements et un Sardou pour lui faire des pièces, et un publie pour l’y applaudir. La tentation est forte. Il reste, cependant; et pourquoi? C’est qu’il espère qu'après de longues années de patience, après s'être escrimé de son mieux dans ce terrible vieux répertoire, le désespoir et l’honneur des comédiens, il aura, lui aussi, son tour, il passera sociétaire. Il était quelqu'un, il deviendra quelque chose.
Est-il convenable de ne au hasard un titre si envié, qu’il est impossible ensuite de reprendre ?
2 février 1863.