DEVOIRS DE LA CRITIQUE ENVERS LES JEUNES COMÉDIENS
Vous pensez bien que n'étant sollicité par aucun autre théâtre, je suis allé tous les soirs à la Comédie-Française. Je vousa ,tl’autre jour comme elle était désemparée en ce moment et quel trouble avait apporté dans le fonctionnement régulier de la maison les soirées d'Orange. Quelques journaux ont pris un malin plaisir à compter le nombre des artistes en congé et à signaler leurs noms.
Pour quelques-uns, ces congés sont de droit ; pour d’autres, ils sont justifiés par les fatigues des expéditions. à Orange ou à Pézénas.
Peut-être y en a-t-il aussi de pure complaisance, qui sont, comme diraient les théologiens, voluptuaires. Maïs j’engage ceux qui se livrent malignement à cette énumération et qui la soulignent de plaisanteries faciles, à faire ce que je fais moi-même, à venir tous les soirs voir ceux qui sont restés sur la brèche. Ils seront étonnés d’abord de constater comment, en dépit de ces défaillances et de ces trous, la Comédie se tient par la force même de son institution, et puis ils auront l'agrément, qui n’est pas mince, d’aider quelques-uns d’entre ces jeunes pensionnaires à imposer leur nom au public.
Il n’y a rien de plus long aujourd’hui, pour ua comédien — j'entends pour un comédien sérieux, — que d’arriver à la réputation.
À moins d’un accident forbuit, comme est, par exemple, la bonne fortune d’un rôle heureux dans une pièce qui réussit, il faut dix ans, quinze ans, vingt ans d'efforts
constamment poursuivis pour conquérir un peu d'autorité.
Ce n'est pas seulement parce que dans ce métier (sauf des exceptions très rares, si rares que je n’en connais pas une seule) on n’arrive à y passer maître que lentement, en étudiant toujours ; c’est surtout parce qu'il n’y a plus de public.
Au temps jadis, quand le public était presque exclusivement parisien et par cela même homogène, se composant de spectateurs familiers les uns aux autres et qui, comme on dit, se sentaient les coudes, c'était lui qui devinait les talents, qui choisissait ses favoris, qui les ceignait d’une auréole. Il ne prenait point le {4 dans les journaux, par l’excellente raison que la critique s’occupait des œuvres plus que des interprètes et que souvent même elle les passait sous silence. Lisez les anciens feuilletons dramatiques; ils sont des plus sobres sur les comédiens. Les plus grands y sont nommés et jugés en quelques lignes. Pas un mot des autres. Le reportage n’existait pas encore eb ne pouvait suppléer à cette frugalité de renseignements.
Mais peu importait au public. C’étaient des assidus, tous amateurs, qui distinguaient un artiste, qui le suivaient dans tous ses essais, qui l’encourageaient, qui le formaient. Ces mœurs, vous le savez, ont disparu. Le public, sauf les jours de première et de seconde représentation, est des plus mélés. Ceux qui le composent se renouvellent sans cesse eb ne peuvent plus s'entendre. Ils emportent, chacun de son côté, leur impression, et cette impression dispersée aux quatre vents ne fait plus balle.
Les journalistes, de leur côté, depuis qu’ils rendent compte des nouveautés le lendemain même de la première représentation, ont pris l'habitude de ne plus parler que de ces premières. Ils ne vont point aux soirées de répertoire à la Comédie-Française, non plus qu’à l’Odéon, non
plus même que dans les théâtres de genre, quand par
hasard ils en donnent. C’est là pourtant que se produisent et s’affirment les talents nouveaux; c’est là qu’ils luttent obscurément contre l'indifférence de la foule. Ils n’ont rien à attendre du public, lequel se désagrège pour se recomposer tous les soirs, et qui n’est qu'une poussière au vent. Les critiques ne s'occupent pas d’eux, parce qu'avec eux il n’y a pas (sauf exception) d'article du lendemain à faire ; en sorte qu’ils s’épuisent, comme auraient dit nos pères, à rouler le rocher de Sisyphe.
Je causais l’autre jour avec un acteur que je ne veux pas nommer.
— Monsieur, medisait-il, je joue en ce moment presque tous les soirs, et des rôles différents. Le public de chaque jour me paraît fort satisfait, et mes amis me disent qu’il l’est effectivement. Vous-même vous avez bien voulu constater à diverses reprises le résultat de mes efforts. Avéc tout cela, je ne sors pas de la pénombre. [1 me faudrait le hasard d’une création bruyante. Mais ce hasard comment le provoquer ? on ne peut que l’attendre.
Et je me disais à part moi, l’écoutant se plaindre sans aigreur aucune d’ailleurs, en honnête homme fermement
décidé à faire son devoir, coûte que coûte :
— Il à raison, ce garçon. C’est nous, critiques, qui sommes dans notre tort. Puisqu’il n’y a plus de public, c’est nous qui devrions en tenir lieu aux acteurs. C’est nous qui devrions les imposer lentement à la foule, qui s’est malheureusement désintéressée du soin de les choisir.
Vous souvenez-vous, mon cher Jules Lemaître, d’une conversation que nous eûmes, un soir, à ce propos, dans le temps que vous étiez encore, aux Débats, de l’Église militante ? Je vous grondais doucement, comme un oncle indulgent. Je vous querellais de ne parler des artistes
qu'avec indifférence, et souvent même de n’en point parler du tout.
— C’est si ennuyeux, me disiez-vous, de chercher des
épithètes qui soient justes et qui ne les blessent point ? Et
puis, à quoi bon ? ils n’en seront pas meilleurs.
Et moi, je vous représentais chaudement quel plaisir c’était de prendre un inconnu par la main, de le tirer lentement à la réputation, et, en revanche, quelle joie il y avait à désemcombrer son chemin de renommées, comme il s’en fabrique tant aujourd’hui, usurpées à grands coups de réclame.
— Vous êtes jeune encore dans la critique, vous disaisje. Vous ne vous doutez pas du réconfort qu’apporte à un pauvre diable qui a travaillé trois mois un rôle ingrat dix lignes de feuilleton où il sent une approbation vraie et une sympathie sincère. Une fois arrivé, une fois en pied dans son théâtre, il vous oublie ; qu'est-ce que cela fait ? Est-ce que c’est pour être payé de reconnaissance qu’on écrit quand on aime Îe théâtre ? C’est pour son plaisir, c’est parce qu’on aime à voir la comédie bien jouée, et qu’elle l’est toujours mal par les faux grands artistes.
Et je vous conviais à nous associer pour cette œuvre commune, en gardant chacun, bien entendu, la liberté de nos appréciations. Mais il était si rare que nous fussions d’un avis différent, Le diable, c’est que, pour tenir cet emploi d’avertisseur, il faut rester à Paris tout l’été; car il n’y a qu’en été qu’on joue souvent du répertoire et qu’on y exerce les talents ignorés.
Et encore! et encore ! ah ! mon ami, les jeunes échappés du Conservatoire sont bien roublards à cette heure. [ls ont parfaitement vu que jouer pendant l'été des rôles extrêmement difficiles, dans des œuvres magistrales, devant des publics internationaux, ça ne menait à rien que d’être
discutés dans le feuilleton du Temps : alors, ils ont, eux aussi, demandé des congés durant la saison chaude. Si je pouvais leur dire : « Vous aurez dix lignes de Jules Lemaitre », peut-être dresseraient-ils l’oreille, mais moi. ils prennent l’arme de la fuite.
Vous connaissez le mot du général de l’empire : A la guerre, ce sont toujours les mêmes qui se font tuer. II n’en va pas autrement au théâtre. Il y en a qui aiment jouer pour jouer, qui sont toujours là. [1 y en d’autres qui sont fortement pénétrés de l’idée du devoir professionnel et qui se tiennent toujours prêts. Mais le nombre de ces enragés va se rétrécissant d'année en année. Les débutants ne veulent plus jouer que les beaux rôles dans les belles pièces et en belle saison. J’en sais qui, aux offres de leur directeur. Mais je ne veux pas dire tout ce que je sais. Mieux vaut payer d’un rémerciement les excellents artistes qui nous assurent encore à nous des soirées agréables rue Richelieu et qui maintiennent de leur mieux devant les étrangers la vieille gloire de la Comédie-Française.
16 août 1897,