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LES DÉBUTS D’ARTISTES, AUTREFOIS ET AUJOURD'HUI

Permettez-moi de vous faire observer/ici combien les mœurs de la Comédie-Française ont changé depuis quelque vingt-cinq ans.

Jadis, quand un jeune homme était engagé à la Comédie- Française et qu'il devait faire ses premières armes dans une pièce du répertoire, voici comment les choses se pas-

saient. Deux ou trois jours auparavant, parfois la veille, on l’avertissait de se tenir prêt; on lui accordait une de ces répétitions sommaires, qui ont reçu dans l’argot théàtral le nom de raccord.

Il entrait tout naturellement dans la pièce, qui était depuis longtemps montée, et, pour me servir du terme consacré, au répertoire courant. Il se trouvait ainsi encadré dans la vieille troupe, comme au régiment une recrue entre des grognards. Il était pour cela même soutenu, assuré contre ses propres défaillances. I] lui était bien difficile de déparer un ensemble excellent; il reprenait courage et il était, comme disent les Grecs, meilleur que luimême.

Au reste, on ne convoquait point la presse. Pourquoi l’eût-on conviée, avec un grand fracas, à un repas qui n’était pas de cérémonie, où elle n’eût rencontré que la fortune du pot? Le débutant ou la débutante s’en allait, de son pied léger, chez les deux ou trois critiques qui passaient pour avoir le goût du vieux répertoire et leur disait : Venez donc ce soir; vous me ferez plaisir. — Ou : Je vous en supplie, ne vous dérangez pas; je crains de manquer mon affaire. Je vous préviendrai quand je serai affermie dans le rôle.

Le reportage — c’est à peine s’il existait en ce temps-là — ne soufflait mot de ces essais, qui se faisaient, pour ainsi dire en famille, et j'étais à peu près le seul qui le Jundi suivant distribuât, selon l'occurrence, quelques mots d'encouragement ou de blâme au néophyte. Le public apprenait ainsi peu à peu son nom, et le jour où il paraissait dans une création, tout le monde le connaissait sans trop savoir où il avait commencé à faire sa réputation

Ce n’est plus du tout ça. Les débuts ont pris à la Co-

médie-Française une importance extraordinaire. Quand un

petit jeune homme, frais émoulu de ses classes, prend possession d’un rôle, la chose se fait avec autant de solennité que s’il s'agissait d’un archevêque officiant sa première messe dans la cathédrale, où le Pape vient de l'envoyer par belles lettres patentes.

Le reportage y va de toutes ses cloches, qui sonnent à grandes volées ! On convie, à grand renfort de tambour et de musique, toute la garnison de la ville, je veux dire le ban et l’arrière-ban des amateurs. Et quel recueillement dans la salle à l’offertoire, pardon ! aux premiers mots du jeune lévite. Ah! non, ce n’est pas cela; je m’embrouille dans les archevêques et les comédiens : ça ne se ressemble pas du tout, si ce n’est que les comédiens portent leur tête à cette heure comme si c'était le saint sacrement; et ils sont sérieux, et ils se prennent au sérieux et on les prend au sérieux !.. Ah ! Seigneur Dieu !les prend-on assez au sérieux !.…

Oui, c’est flatteur, mais voilà l'inconvénient, car tout se paye en ce monde. Autrefois, nous faisions crédit aux jeunes artistes qui débutaient dans la carrière. Nous ne demandions pas que des collégiens émancipés, qui avaient dans la poche de quoi nous payer un dîner à vingt-deux sous par tête, nous fissent servir des truffes et des écrevisses bordelaises. Ils nous invitaient à la bonne franquette, et nous nous mettions sans façon à table avec eux. Mais un dîner prié, c’est un dîner prié. Quand on nous a, depuis huit jours, dans les soirées théâtrales, crié avec accompagnement de grosse caisse et de cymbales que M. Garnier débute avec M'° Rosamond, laquelle débute avec M. Garnier; quand on nous a, dans une foule de boniments plus ou moins spirituels, conté par le menu le détail des aventures qui ont amené ce prodige extraordinaire de M'° Rosamond débutant avec Garnier, et de Garnier débutant avec M'e Rosamond, tous deux flanqués de Laroche par de-

vant et de M'® Fayolle en serrefile; quand notre attente et celle du public ont été ainsi, durant plusieurs semaines, excitées et surexcitées par tous les coups de trompette de la publicité parisienne, il nous est bien difficile, avouez-le, de nous contenter du petit menu qui nous eût suffi autrefois. Nous arrivons, c’est le cas de le dire, la bouche enfarinée. Et dame ! si l’on ne nous donne que du son !….

C’est ce qui explique un peu la déception que nous avons éprouvée l’autre soir à la Comédie-Française. Quelques-uns de mes confrères sont allés jusqu’à dire que la représentation avait été indigne de la maison de Molière. C’est pous-

ser les choses bien loin. Non, mais on éprouvera toujours

je ne sais quel dépit, qui rend injuste, à voir les montagnes accoucher d’une souris. Garnier et M'° Rosamond, M! Rosamond et Garnier. C’était trop d’un. Il eût fallu les séparer. On aurait dû mettre Garnier dans une case et M1 Rosamond dans l’autre. Ils étaient trop neufs tous les deux pour se prêter assistance l’un à l’autre.

Il n’y a rien de plus moral que la fable de l’aveugle et du paralytique. Mais que voulez-vous ? Ce n’est pas au théâtre que la morale triomphe. Est-ce M!!° Rosamond qui a prêté ses yeux (et elle aurait eu tort, car elle les a fort beaux) à Garnier ? Est-ce Garnier qui a mis ses jambes au service de M'° Rosamond ? Maïs il eût mieux valu pour l’un et pour l’autre d’avoir chacun un partenaire complet. Parce

que, voyez-vous, dans ces cas, voici ce qui arrive : C’esb,

que c’est le paralytique qui marche, eb c’est l’aveugle qui conduit, et dame ! alors!

16 janvier 1882.

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