LE RÉGISSEUR GÉNÉRAL
Je parle souvent à mes lecteurs des vieux habitués du Théâtre-Français, avec qui j'ai causé dans ma jeunesse, et qui m'ont mis au courant de l’ancien répertoire. Il n’y en a aucun dont la conversation m’eût été d’un plus grand fruit que celle de Guillard. J'étais en ce temps-là beaucoup moins absorbé que je ne suis par toutes sortes de travaux : tous les jours je montais chez l’aimable Verteuil, qui était alors secrétaire de la Comédie-Française. J’y passais une heure à causer avec tous ceux qui venaient là. Guillard s’y trouvait toujours. C’était lui qui, officiellement, était chargé des archives eë de la bibliothèque. Mais la bibliothèque de la Comédie-Française est perchée dans les combles, et c'était grand hasard quand il s’y rendait un visiteur. Guillard tenait ses assises chez Verteuil, ou dans le cabinet de l'administrateur.
Je le vois encore, la calotte sur la tête, la tête penchée, le regard fin, une voix douce et railleuse, contant sur chaque nom qui passait dans la conversation les anecdotes et les souvenirs dont sa mémoire était pleine. C’est de lui que je tiens à peu près bout ce que je sais sur les temps qui ont précédé mon entrée dans la critique. Il avait tout de suite vu que j'étais un fanatique, et cette communauté de sentiments avait immédiatement établi entre nous deux une liaison que des conversations quotidiennes rendirent plus affectueuse.
J'ai moins pratiqué Davesnes, qui était toujours occupé aux répétitions, car il était de par ses fonctions second
régisseur. Mais quel est l'amateur du Théâtre-Français, qui n’a pas oui parler du bon, de l’excellent, du judicieux Davesnes ? Davesnes était l’homme de la tradition. Il avait vu les grands artistes dans toutes leurs créations, et il en avait gardé un souvenir très fidèle. C'était d’ailleurs un homme très lettré, très intelligent, qui, en sa jeunesse, je crois, avait voulu devenir comédien, mais s'était aperçu vite comme Michonnet, que s’il avait l'intelligence, l'instruction, le goût, il lui manquait les dons naturels : il s'était donc rabattu à n'être plus que la meule qui aiguise le couteau, ne pouvant être le couteau lui-même.
Il y a dans le #rou-Frou de Meilhac et Halévy une phrase charmante, dont je n’ai pas le texte exact sous les yeux ; mais je m'en rappelle le sens. Frou-Frou à fait venir un pauvre hère, souffleur de son état au Palais-Royal, pour surveiller les répétitions d’une pièce, qu’elle veut jouer au profit des pauvres. Elle cause avec ce brave homme, et elle est étonnée de lui trouver du sens, de l'esprit eb des connaissances.
— Ah! lui dit-il, avec un mélange de fierté et de modestie, vous ne vous doutez pas de tout ce qu’il faut savoir pour être souffleur !
Eh bien ! vous ne vous doutez pas de tout ce qu'il faut savoir pour être régisseur, ne fût-on que second régisseur,
Savez-vous bien que Davesnes était consulté par les plus grands artistes de la Comédie-Française, et que ses avis, toujours présentés d’un ton modeste, avec une humilité fuyante, étaient toujours écoutés et faisaient loi, J’ai vu Me Favart, embarrassée de lexpression à donner à un passage, dire, en désespoir de cause :
— Je demanderai à Davesnes.
Davesnes avait plus d’autorité, en ces matières, que n'importe quel semainier, eb je dirais presque : que le
directeur lui-même. Car M. Edouard Thierry, qui savait quél fond on pouvait faire sur un tel homme, se reposait sur lui de beaucoup de détails.
Vous le dirai-je ! Vous entendrez parfois les critiques se plaindre qu’il n’y a plus d’acteurs. Rien n’est plus faux. On a encore, et l’on aura toujours des acteurs; peut-être
pas des acteurs de génie, le génie étant une exception rare, mais des acteurs de talent, des acteurs égaux à leur besogne. Ce qui manque aujourd’hui et ce qui manque de plus en plus, c’est le régisseur.
Sachez-le : sans régisseur, pas d'acteur. L'acteur (sauf exceptions, cela est entendu toujours) est une machine dont le ressort est le régisseur. Le régisseur, c’est l’âme d’un théâtre. Il va sans dire que le directeur fait souvent office de régisseur ; je prends le mot de régisseur dans sa plus large acception : il désigne le metteur en scène, quelque soit son titre officiel.
Montigny était à la fois directeur et régisseur ; comme il avait l’esprit despotique, Derval, qui eût été pourtant un conseiller utile, ne possédait aucune initiative. Il exécutait en tremblant ce qu'avait ordonné le maître. Cette autocratie n’a pas eu d’inconvénients tant que M. Montigny
a été dans la force de l’âge et la plénitude de son talent. Plus tard, il n’a pas eu à se louer de ne plus trouver de contrepoids dans ses subalternes.
On en peut dire autant de M. Perrin. Son malheur, c’est de n’avoir pas rencontré un Davesnes. Il est vrai de reconnaître que, s’il l’eût trouvé à la Comédie-Française, il eût annihilé ou brisé. Au moins était-il, lui, un remarquable metteur en scène : il agissait en vertu de principes qui ne sont pas les miens. N'importe ! c'était dans le métier un homme de premier ordre.
Mais la race des grands metteurs en scène disparaît.
Les acteurs, aujourd’hui surtout que le métier est si peu connu, ont besoin d’être incessamment conseillés, soutenus, dirigés, surveillés et surtout et avant tout commandés. Il n’y a plus de directeurs ni de régisseurs. Aux Édouard Thierry il faut des Davesnes; il n’y à plus, hélas ! ni Davesnes, ni Édouard Thierry.
10 août 1885,
Me voici libre maintenant de revenir à cette question des comités de lecture, qui est toujours pendante devant l'opinion publique. Les lecteurs se rappellent, j'imagine, la très vive philippique de M. Charles Edmond, qui a paru ici même; il n’en est pas sans doute qui n’aient lu dans le Figaro la lettre de M. Latour Saint-Ibars et celle de M. Edouard Fournier. Ils connaissent donc les pièces du procès. A mon tour’de dire mon avis, et de donner mes raisons.
Il y à dans toute cette affaire un point que personne, absolument personne, n’a touché, et qui me semble être pourtant le nœud de la discussion.
Juger une œuvre de théâtre après qu’elle s’est produite à la rampe, si cela est difficile et délicat, au, moins ne l’estce pas plus que de critiquer tout autre œuvre d’art, un roman, un tableau, une statue. I] y faut assurément du goût, des connaissances spéciales, un amour de la chose; iln’y faut pas un génie particulier.
C’est une toute autre affaire de donner son avis sur une pièce qui est encore manuscrite. Dumas fils dit, dans une de ses préfaces, que l’art du dramaturge consiste à voir le monde, non pas sous son angle véritable, mais sous un
angle qui paraîtra vrai à quinze cents personnes assemblées. De même l'art du critique, qui lit une comédie avant
la représentation, consiste à prévoir ce qui, dans la pièce, bien que faux peut-être en soi, et absurde à ne considérer
que la logique ordinaire des choses, est néanmoins tourné de
façon à faire sur le public office de vérité. J’avoue que cette théorie, si rapidement exposée, étonnera peut-être le gros public. Je suis convaincu que tous les hommes qui ont fait du théâtre, ou qui s’en sont occupés, me comprendront à demi-mot. Oui, il y a derrière la rampe une logique qui se’ moque de la vraie logique, de la logique de la vie : oui, il y à des combinaisons que la raison déclare absurdes, des mots que le goût ordinaire réprouve, et qui, portés sur la scène, éclairés des feux du gaz, exciteront les larmes ou le rire de deux mille personnes.
Où est la règle pour juger de cette sorte de mérite ? Il n’y en à noint! C’est un don. Voilà votre portier, votre charbonnier votre valet de chambre : ils l’ont peut-être. Et vous, qui avez fait vos classes, vous à qui une longue éducation et de nombreuses études comparatives ont épuré le goût, vous ne l’avez pas, vous ne l’aurez jamais.
Je n’oserais pas dire que c’est affaire de génie ; il faut garder ces grands mots pour les choses qui en valent la peine, c’est affaire d’instinct. Tel homme est né avec ce flair dramatique. Il met juste le doigt sur la scène qui soulèvera l’indignation du public et fera chavirer la pièce : ne lui demandez pas le pourquoi, il n’en sait rien, il ne pourrait répondre.
Cet instinct est fort rare. Il est suppléé chez ceux que leur métier oblige à choisir des pièces, par l’étude, par la comparaison incessante, par la réflexion. J'avoue qu’à moi personnellement, la nature me l’a refusé. Mais voilà longtemps que je m'occupe passionnément du Théâtre, que je
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vois certaines scènes qui réussissent et d’autres qui tombent, que j'en cherche et que j'en trouve la raison ; je juge par analogie, et, bien que cette façon de juger soit des plus sujettes à l’erreur, je puis encore, en bien des cas, donner un conseil utile, ou hasarder une prédiction qui a chance de se réaliser. Je n’en répondrais certes pas : au lieu qu'après voir lu un roman en manuscrit, j'en pourrais presque à coup sûr porter un jugement que l'événement ne démen tiraib guère; je serais très incertain, après la même épreuve sur une œuvre de théâtre. Mais enfin il faut bien reconnaître qu’à défaut de ce don spécial, que possèdent un très petit nombre d'hommes, ceux-là seuls sont les meilleurs juges des comédies, qui en ont beaucoup vu, chez qui la pratique quotidienne supplée à l’instinct absent.
Voilà, ce me semble, la question à peu près résolue. Dans les théâtres où un directeur est seul maître et répond de son industrie, c’est à lui d’être cet homme de génie, ou de le choisir parmi ses amis ou employés. S'il se trompe, c’est à ses risques et périls? et personne n’a de reproches à lui faire. Cette théorie, la seule vraie, explique en même temps et les erreurs étranges des directeurs, qui refusent une œuvre que l'événement prouve ensuite être excellente, ou qui acceptent des inepties que lepublicsiffle avec indignation. Le jugement des œuvres à représenter est obscur et plein d’incertitudes, comme tout ce qui relève de l’instinct pur. Tandis que M. Montigny joue, malgré lui, le Fils de Famille, qui doit l’enrichir ; que le directeur du Vaudeville fait faire durant dés années le pied de grue à la Dame aux Camélias, qui renouvellera le théâtre moderne, tel autre imprésario recevra avec enthousiasme et représentera avec conviction les Chanteurs ambulants, ou les Dettes de cœur ; il y a dans tout cela du flair; il y a du hasard. Eussiez-vous, à la place de M. Moreau-Sainti, reçu l’'ŒA crevé, si on vous l’avait
apporté ? Vous, peut-être; pas moi, eb par toutes sortes de raisons qui eussent été excellentes. J'aurais, au nom de la logique, repoussé ma fortune.
Parmi les théâtres subventionnés, les uns ont remis tous les pouvoirs à un directeur ; et je n’ai rien à dire contre cette solution, si le directeur à le flair dont nous parlons, et Si, de plus, il est indépendant et intègre, mais un homme fait sur ce modèle, c’est le merle blanc à rencontrer. Êtes-vous certain de mettre la main dessus ? Si oui, prenez-le : de toutes les combinaisons possibles, c’est à coup sûr la meilleure. Mais cet oiseau rare, où l’avez-vous déjà trouvé ?
Admettons pour un instant que vous ayez eu la chance de tomber sur un connaisseur qui ait le flair dramatique, sera-t-il sans passions etsans préjugés ? Donnez-lui un grain, je ne dirai pas de servilité, mais tout simplement de complaisance ; c’est le maréchal Vaillant qui recevra les pièces, ou à son défaut quelque chef de division. Supposez-lui de l’aménité de caractère et le goût du monde, il acceptera de toutes mains pour ne désobliger personne, et chargera, sans compter, l’avenir de la Comédie-Française, pour s’éviter l’ennui de voir un visage chagrin. Ne peut-on pas craindre encore qu’il n’ait des partis pris de personnes ou d’école ? Un homme, après tout, n’est pas un ange; il a ses préférences et ses dégoûts qui altèrent à son insu la netteté de son jugement. En savez-vous un qui soit exempt de ces faiblesses humaines ? Oh ! si vous le connaissez, nommez-le et la discussion est close.
Mais si vous vous défiez, et non sans quelque raison, d’un administrateur irresponsable ; si vous pensez qu’il est plus prudent de tempérer son omnipotence, en lui enjoignant de prendre l’avis de quelques personnes, il nous faut un comité de lecture. De qui le composerons-nous ? D’hommes qui aient linstinct dramatique. Mon Dieu ! je ne demande
pas mieux assurément, Mais où sont-ils ceux-là ? prenez les noms les plus célèbres dans la critique théâtrale. Vous y trouverez des écrivains très distingués, des causeurs de beaucoup d'esprit, toutes les qualités possibles de l’homme de lettres ; mais le flair du théâtre, l’auront-ils ? J’en doute. Voulez-vous que je vous dise ceux chez qui je l’ai rencon-. tré; Dumas qui le possède à un degré prodigieux, et qui l’a éguisé par la réflexion; Sardou chez qui il est plus spontané ; Émile Augier qui le raisonne davantage, et d’autres encore que Je connais moins particulièrement, mais tous écrivains dramatiques, composent des pièces pour leur propre compte, eb la raison en est bien simple; c’est que possédant une faculté si rare, ils appliquent plus volontiers à pratiquer l’art pour eux-mêmes, qu’à juger les productions des autres. Comprenez-vous un jury d'auteurs pour décider le rejet ou l’admission des pièces ? Vous voyez d’ici les objections se dresser en foule? et la première, c’est qu’ils refuseraient tous avec ensemble d’être membres de ce comité.
Prendrez-vous des journalistes ou des gens du monde ? mais posséderont-ils les qualités nécessaires ? Et quand même vous auriez eu l’incroyable bonheur de constituer un jury qui eût à la fois l'instinct et l'instruction, êtesvous certains que ces messieurs apporteraient à leurs fonctions le zèle nécessaire ; qu’ils n’accepteraient pas tout indifféremment, par facilité de mœurs, par goût de bonne compagnie, pour ne point contrister des écrivains à qui ils serrent la main dans les salons ? Le théâtre des Variétés a eu jadis un comité de lecture ainsi composé : trois ans après, ses cartons regorgeaient de pièces reçues, et qu’il fallait jouer sous peine de dédit.
Un jury de comédiens n’est pas sujeb à ces complaisances. Il sait que, s’il accepte une comédie, il lui faudra
la représenter, et cette considération larrête. Je veux que tous les comédiens n’aient pas cet instinct de divination, sans lequel il n’y a pas de bons juges des manuscrits, et je crois qu’en effet, la plupart ne l’ont point. On ne saurait, en revanche, leur refuser la connaissance de la scène, une étude attentive des dispositions du public, l'expérience que leur donne ce nombre infini de comparaisons par où ils ont pu se dresser à prévoir juste.
Là-dessus on pousse des cris d'horreur. Soumettre une œuvre de poète au jugement d'un acteur! Il faudrait pourtant bien s'entendre sur ce point délicat. La différence est plutôt entre les hommes qui exercent les arts, qu'entre les arts eux-mêmes. Frédérick Lemaître était fort supérieur à la plupart des dramaturges dont il voulait bien jouer les pièces, comme Feuillet ou Sardou l’emporte infiniment sur Félix.
Le comédien doit, sans doute, aux répétitions, se mettre et rester aux ordres du poète : mais c’est par cette simple raison qu'un traducteur demande à l’auteur original le sens d’un passage difficile ; il est clair que l’art du comédien, ainsi que l’a fort bien remarqué M. Charles Edmond, n’exige pas les études diverses qui sont nécessaires à Pécrivain. Mais ces études, qui sont indispensables pour composer un bon drame, ne le sont aucunement pour en juger la valeur on en prévoir le résultat. A défaut d’instinct, il n’est besoin là que de beaucoup d’habitude, et c’est précisément ce qu'ont les comédiens.
Cela est si vrai, que la plupart de nos écrivains dramatiques consultent journellement leurs futurs interprètes, eb demandent leur avis. Ils ne font pas cet honneur à tous; mais n'y a-t-il aussi parmi les auteurs que des gens d'esprit? On peut dire qu'à la Comédie-Française notamment, le nombre des comédiens instruits, intelligents,
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et qui ont réfléchi sur leur art est considérable. Est-ce que Samson, Régnier, Got, ne sont pas fort capables de donner un bon conseil, et de porter un jugement sain ? . Ils se sont trompés souvent; mais qui donc n’a jamais failli ? Est-ce que nous tous nous ne commettons pas de ces erreurs ? Comment! il m'arrive, à moi, après la première représentation d’une pièce, d’hésiter et de donner à gauche, eb Je m'étonnerais que d’autres, avant cette épreuve, se fussent laissé abuser, soit en bien soit en mal!
Mais ils ont des préjugés, des Jalousies, de petites passions qui corrompent la netteté de leur jugement. Ils en ont, cela est certain. Vous dites que des acteurs n’aiment pas à recevoir une pièce où leur camarade espère un beau rôle, et je le crois comme vous. Vous dites qu'ils exercent de mesquines vengeances contre tel ou tel écrivain qui les a blessés, et j'en suis convaincu également. Eh bien ! après ? Trouverez-vous jamais des hommes exempts d’amitiés ou de haïines, libres de toutes préventions, qui planent au-dessus des désirs ou des craintes ?
Vous connaissez donc, en ce cas, des hommes qui ne seraient pas des hommes. Les acteurs sont hommes, mais tous ceux que vous mettrez à leur place le seront également, et ils ne seront pas retenus dans leur déni de justice, par cette considération, que l'intérêt de la maison, le leur, après tout, exige le sacrifice de certaines rancunes. Croyez bien que des comédiens auront toujours quelque peine à refuser, de parti pris, une pièce nouvelle, qu’ils trouveront très bonne ; c’est qu’ils entendent la voix de la caisse affamée qui crie.
M. Charles Edmond les accuse, il est vrai, de sacrifier le grand art à cet intérêt particulier de la recette. Je deis dire que je ne sais pas trop au juste ce qu’on entend par grand art, Rien.ne m’a semblé plus topique que cette con-
versation relatée par Villemot, entre deux claqueurs de lOdéon.
« Vois-tu, disait l’un des deux à son camarade, c’est un théâtre très difficile, ici, parce que quand une pièce n’est pas embêtante, ils disent qu'elle n’est pas littéraire, et quand elle est littéraire, ils trouvent qu’elle est embêtante. » Le grand art ne consiste point du tout, mais du tout, à ne tenir aucun compte des goûts du public actuel, à remettre en honneur, d’une façon plus ou moins distinguée, les formes qui ont été consacrées par les maîtres, eb à faire solennellement du vieux. Molière et Corneille ont donné à leur siècle des œuvres qui étaient appropriées à ses mœurs, à ses idées, au tour de son esprit; le grand art serait de faire pour nous ce qu’ils ont fait pour leurs contemporains.
La Comédie-Française a donc toute raison de chercher des œuvres d’un souffle et d’une facture toute moderne, qui soient propres à séduire le public de 1868. Quelques personnes prétendent en faire un musée rétrospectif. C’est bien peu comprendre, ce me semble, les conditions de art dramatique. Il ne vit qu’à la condition de marcher toujours en avant. Croyez-vous que ces chefs-d’œuvre mêmes, qui forment le répertoire de notre premier théâtre, demeurent immuables comme des sphinx d'Égypte? Ils suivent les modifications de goût qu’apporte chaque révolution de siècle ; la façon de les comprendre et de les interpréter change tous les cent ans, et c’est ce qui en renouvelle l’aspect et la saveur. C’est en jouant du moderne que les comédiens apprennent à donner aux anciens une couleur plus en harmonie avec les mœurs actuelles. S'ils se confinaient dans l’étude du passé, ce ne seraient bientôt plus que des hiérophantes, accomplissant par tradition et sans les comprendre les rites d’une religion morte. C’est ainsi que les peintres byzantins reproduisent,
depuis des siècles, par des procédés transmis de génération en génération, le même saint, vêtu du même habit, et dans la même attitude.
Ils font de l’art sacré. Le grand art, tel que l’entendent mes contradicteurs, me paraît lui ressembler terriblement, Tous deux sont de l’art mort. C’est bientôt dit que les comédiens refusent des chefs-d’œuvre. Et si je répondais qu'aucun ouvrage littéraire ne naît chef-d'œuvre, qu’il lui faut, comme au monument, comme à la statue, la patine du temps; que si le poète commence un chef-d'œuvre, c’est la critique et le temps qui l’achèvent.
Peut-être avons-nous en ce moment, dans notre littérature actuelle, trois ou quatre chefs-d’œuvre. Où sont-ils ? Nous n’en savons rien. Ils attendent le coup de pouce de la postérité. C’est la critique qui, à force de faire le tour d’une œuvre, qui, en l’envisageant sous tous ses aspects, en y découvrant sans cesse des beautés nouvelles, et les mettant en saillie, en habituant les hommes à se prosterner d’admiration, en les pliant jour à jour au respect même des défaillances et des imperfections, constitue le chef-d’œuvre, qui, avant elle, n'existait point ou du moins qu’on
n’eût pas vu sans elle. Nous sommes de moitié dans tous les chefs-d’œuvre que vous adorez.
La Comédie-Française ne refuse donc pas 1 chefd'œuvre, par la bonne raison qu’il n’y en a point que centenaires. Elle garde de son mieux le grand art, quand elle donne au public des connaisseurs et des délicats des œuvres qui sont accommodées à son goût présent. Les écrivains qui se plaignent d’avoir été refusés par elle, font toujours un raisonnement dont la majeure n’est rien moins que prouvée. Ils partent de cet axiome :
— Ma Comédie est excellente ; on me l’a refusée, donc.
Votre comédie est excellente! Mais, qu’en savez-vous ?
C’est précisément la chose en question. Le comité la refuse, justement parce qu’il ne la trouve pas excellente. Son argumentation est irréprochable :
— La comédie qu’on vient de nous lire est exécrable ; nous la refusons ; donc...
C’est cette diable de majeure qui reste en litige.
Les auteurs dramatiques n’ont qu’un moyen d’avoir enfin raison contre le comité de lecture de la rue Richelieu, c’est de se faire jouer soit à l’Odéon, soit à Cluny, et d'y obtenir un grand succès, qu'augmente encore la malignité publique.
Tout le monde alors passe de leur côté, et c’est une grêle de moqueries qui tombe dru sur la Comédie-Française. Elle n’a rien à répondre; elle est dans son tort; car on n’a pas le droit de se tromper, quand on exerce un pouvoir discrétionnaire et absolu. Mais, jusque-là, c’est elle qui est dans la logique et dans le vrai.
En résumé, le comité de lecture, tel qu’il est organisé, a ses défauts, qui sont inhérents à toute institution humaine. Mais ce n’est pas tout de le détruire ; il faudra le remplacer. Et tout ce qu’on inventera, tout ce qu’on a essayé, expose encore à plus de chances d’erreurs, de préventions et de parti pris. Conservons-le done, non comme parfait, la perfection n’est pas de ce monde, mais parce qu’il est pour le moment impossible de rien trouver de mieux.
16 novembre 1868,
Heureux, les théâtres qui se font un répertoire. La Comédie-Française en possède un, qui est le plus riche du monde. C’est ce qui lui permet d’inaugurer une innovation qui exercera, je crois, une excellente influence sur l’avenir du théâtre et sur le goût du public.
Touëb le monde saït que les Italiens sont fermés pour le moment, et qu’alors même qu’ils parviendraient à rouvrir, il leur serait impossible de rappeler leur vieille clientèle, d'offrir à la bonne compagnie parisienne le lieu de rendezvous consacré qu'il était autrefois.
Ce sont deux soirées, le mardi et le jeudi, qui restent Hbres pour les anciens habitués. On n’ignore pas non plus que les grands dîners, les bals et en général les réunions de plaisir sont plus rares depuis nos désastres : il est donc tombé sur les bras des personnes riches une quantité de loisirs, auxquels elles n'étaient point faites.
M. Perrin a résolu de mettre à profit ces circonstances particulières qui aidaient si heureusement le retour du goût public vers les chefs-d’œuvre du vieux répertoire. Il avait cet avantage, que n'aurait eu au même degré nul
autre directeur, d’être connu et estimé de tous les abonnés de l'Opéra, d’avoir entretenu avec ce personnel de gens distingués les meilleures et les plus sympathiques relations.
Il s’est entendu avec eux, et il est convenu que le mardi et le jeudi on donnera des spectacles qui seront appropriés à ceb auditoire arisbocratique.
Déjà pour les représentations du mardi, toute une partie de la salle est louée par des hommes du monde, qui ont pris l'habitude d’y venir en toilette d’Opéra ou d'Italiens, eb qui y mènent leurs femmes en costume de gala. Ils ont loué chacun une ou plusieurs places pour tous les mardis ou pour tous les jeudis de la saison jusque fin avril. La location pour les jeudis ne fait que commencer, et elle n’a guère encore pris que les loges du premier rang, celle des mardis est déjà considérable ; des loges, elle a débordé sur le balcon et jusque sur l'orchestre.
Je suis, pour ma part, enchanté de ce mouvement des esprits, eb je souhaite qu’il s’accentue davantage. Je conseille à tous les jeunes gens, qui ont le porte-monnaie garni, de profiter de cette occasion, et de s’assurer par avance d’un fauteuil pour la série entière de ces représentations. Pour ceux qui n’auraienb pas tout de suite la somme, ils feront bien de choisir ce jour-là pour aller au Théâtre-Français, et y voir mardi à mardi, jeudi à jeudi, défiler tout le répertoire.
Voici le plan de M. Perrin qui me semble fort bon.
Dans une douzaine de jours, quinze au plus, on va donner Marion Delorme. On compte sur un grand succès, un succès de curiosité tout au moins, qui sera assez durable. On donnera la pièce nouv2lle, une fois le mardi, une fois le jeudi; cela fait, on ne la jouera plus jamais que les quatre autres jours de la semaine ; et alors le mardi et le jeudi seront consacrés à des spectacles variés, dont le répertoire ancien et moderne feront tous les frais.
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Ce n’est pas une petite affaire que d'organiser ces spectacles. Quelque riche que soit la troupe de la Comédie- Française, et bien qu’elle ait à son répertoire courant un nombre assez considérable de chefs-d’œuvre, donner une quinzaine de représentations qui aient à la fois l'attrait de la variété et le mérite de l’exécution, c’est chose malaisée, eb je puis assurer qu’elle préoccupe vivement et le directeur et les comédiens. Tous ont embrassé cette idée avec ardeur et J'espère qu'ils se tireront à leur honneur de cette difficulté.
Ai-je besoin de faire ressortir les avantages de cettecombinaison ? Il se formera un publie homogène, qui prendra le goût de ces grandes œuvres, suivra les acteurs, et ne les applaudira qu'aux bons endroits, quand ils méritent del’être.
Ces représentations seront très soignées par les artistes. Quel que soit leur respect pour Corneille et Molière, il leur arrive parfois de s’abandonner devant un public indifférent et peu nombreux; ils se sentiront mieux tenus eb joueront avec plus dé zèle. Le gros du public lui-même, quand il saura que les soirées du mardi et du jeudi, sans coûter plus cher, sont meilleures et joignent au plaisir du spectacle celui de la bonne compagnie, affluera dans la salle et donnera plus d’éclat à ces représentations classiques. Je les recommande à tous les amateurs de théâtre.
J'ai assisté à celle de mardi dernier, qui n’a pas laissé d’être brillante. On jouait le Wisanthrope et le Chandelier, spectacie mal composé, à mon avis, et j'en parle d'autant plus librement, que c'était l'avis du directeur lui-même qui avait eu la main forcée par une maladie d’artiste.
T1 me semble qu’il faut partir de ce principe dans les représentations du mardi eë du jeudi : c’est que le public spécial qui les fréquentera ne tient pas à la quantité; peu Jui suffit, pourvu que cela soit exquis. Il n’arrive guère au
théâtre que vers neuf heures. Il ne faut donc jamais don-
ner qu'un acte pour l’attendre jusqu’à neuf heures et demie. Le cœur me saignait à voir toutes les loges du premier rang absolument vides, durant les quatre premiers actes du HMisanthrope.
Il est fâcheux de donner une grande pièce comme le Misanthrope en lever de rideau : cela est fâcheux pour ceux qui ne la voient pas, et plus encore pour ceux qui assistent à la représentation. L’habitude est de jouer les cinq actes tout d’une tire, sans baisser le rideau. On gagne vingt minutes à ce procédé; mais au prix de quelle souffrance pour le spectateur.
Nous n’avons plus la capacité d’attention que possé-
daient nos pères. Ou plutôt ils avaient l'esprit plus libre,
plus alerte, n’allant au spectacle qu'avant souper, quand l’estomac vide encore permet aux yeux de rester ouverts. Demander à des gens qui sortent de table, qui sont venus en toute hâte, et qui peut-être même ont pris une voiture, d'écouter durant deux heures d’horloge, sans désemparer, sans une minute de relâche, cinq actes de conversation en
vers, c’est trop en vérité.
Il ÿ faut une habitude qui manque aux gens du monde.
Au sortir du isanthrope, j'entendais devant moi deux gilets en cœur qui causaient :
— Ah! bien! disait l’un, si tu m'y reprends ! Une autre fois, je viendrai après la première pièce.
Il est bon que le Wisanthrope soit joué devant ce public, mais Comme pièce principale, de dix heures à minuit, avec un fort intervalle de repos entre le second et le troisième acte. C’était, d’ailleurs, le système antique. Une comédie ou une tragédie en cinq actes ne se jouait jamais qu'avec une pièce légère en un acte et si l’on poussait jusqu'aux trois actes, il fallait qu’ils fussent très courts et très gais.
27 janvier 1873.
=. > à : : PANETTIERE
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C’est la meilleure compagnie de France qui est là : soit ; mais c’est aussi la moins instruite de nos chefs-d’œuvre classiques.
[ls savent un tas de choses que nous ignorons, je ne dis pas; ils se connaissent en chevaux, en voitures, en toilettes, peut-être en tableaux et en opéras; mais pour Molière, c’est une autre affaire ; ils n’y entendent rien, parce qu'il ne suffit pas d’un goût naturel pour se plaire aux grandes œuvres du temps passé, il y faut encore de l’instruction, de l'étude, et une certaine familiarité avec les siècles où elles se sont produites.
Si encore ce monde, à défaut de savoir, apportait la naïveté d'impression et la foi jeune de l’ignorance. Mais non; ils se donnent; des airs, ils font des haut-le-corps, ils mettent leurs mains devant leurs bouches... Allons donc ! pas tant de manières. Les Sévigné et les Du Deffant avaient bien autant d'esprit que vous, n'est-ce pas ?
Quand je pense que c’est pour vous — oui, pour vous seules — que l’on a coupé à tort et à travers dans l'École des Femmes! Et, ce qu’il y a de plus singulier, c’est que vous l’avez encore trouvée indécente ! Ah ! ça, c’est le dernier Coup...
Mais savez-vous bien que nous autres hommes, à treize ou quatorze ans, nous commençons à lire Molière, que nous le savons par cœur à vingt, que nous l’étudions comme un dévot fait sa Bible, qu’il s’incorpore en quelque sorte à nous, et qu’à tous les instants de notre vie un vers ou un mot de Molière se dresse devant notre mémoire, nous indiquant la faute à éviter et le chemin à suivre! Que Molière
est un compagnon, un ami, un mentor, et Je ne sais que Lafontaine qui partage avec lui ce privilège. Vous savez un peu mieux Lafontaine parce que ses fables ont accès au Sacré-Cœur ! Mais Molière ! il a écrit le T'artuffe: Vade retro, Satanas !
Quelle drôle de chose que l’on fasse deux nations dans une, que les hommes et les femmes y coulent parallèlement comme deux fleuves qui ne méleraient jamais leurs eaux! Quand donc y aura-t-1l une mère assez intelligente pour mettre bravement entre les mains de sa fille un Molière, un Molière expurgé si elle veut, mais un Molière !
Bien des gens s’imaginent que Molière est très connu en France. Son nom, oui; ses œuvres, non pas. On affirme qu’en Angleterre Shakespeare a passé en quelque sorte dans les veines de la nation; qu’en Allemagne les cuisinières tournent leur broche en lisant de l’autre main les poésies de Gœthe et de Schiller ; qu’en Italie, les bateliers chantent en frappant l’eau de leurs rames les vers d’Aristote et du Tasse : je. n'ose pas trop m’avancer, quand il s’agit des peuples étrangers. Ils croient sur nous tant de choses fausses, que nous pouvons bien, nous aussi, être trompés sur eux par l'éloignement.
Mais je sais bien ce qui se passe en France, à Paris tout au moins, et je puis affirmer que ce Molière dont tout le monde respecte si forb le nom est ignoré à un point que l’on ne saurait croire, en haut et en bas, dans la très bonne compagnie eb dans la classe populaire. La classe moyenne le connaît mieux : mais ceux qui s’en sont pénétrés, imprégnés, sont encore plus rares que l’on ne pense. Molière est adoré comme les idoles, devant lesquelles on se met à genoux, sans les regarder jamais.
Nos femmes, et j'entends surtout les femmes du meilleur monde, ne l’ont point lu. Où l’auraient-elles pu faire ?
Ce n'est pas au couvent, ni dans ces pensionnats modèles où elles ont reçu une éducation si convenable.
L'auteur du Turtuffe et du Cocu imaginaire y est proscrit, et l’on se signerait à voir le seul titre d’une des œuvres de l’écrivain dont Bossuet a dit : Malheur à ceux qui rient ! Plus tard, elles se sont mariées, elles ont eu bien d’autres chiens à fouetter ! Si elles ont ouvert un livre, c’est le roman du jour; elles savent bien qu’il a existé un Molière et qu'il faut avoir l’air d’en parler avec admiration ; mais elles ne le connaissent point, ne l’aiment point eb ne sauraient l'aimer.
Ces fameuses représentations du mardi et du jeudi que M. Perrin a inaugurées avec tant d’éclat à la Comédie- Française, nous ont été à cet égard une navrante révélation. Il n’y en eut jamais de plus froides, parce qu'il n’y en eut Jamais qui s’adressassent à un public moins instruit, moins en état de l'être. Toutes ces belles dames s’imaginent sans doute qu’elles sont les arbitres des élégances et du goût, et les jeunés gens qu’elles traînent à leur suite sont de leur avis. Il faut que les uns et les autres apprennent qu’ils y entendent moins qu’une simple bourgeoise, dont le mari est un estimable employé ou un petit professeur.
J'ai observé plus d’une fois ce public particulier aux représentations classiques. J’ose dire qu’il avait l’air de n’y rien comprendre, qu’il y bâillait à bouche close, et que les jugements, dont je surprenais les lambeaux dans les couloirs, m’étonnaient non par leur tour paradoxal, mais par lignorance profonde, absolue, dont ils témoignaient. Ii était évident que ces vieilles pièces étaient nouvelles à tout ce monde, et qu’elles lui faisaient l'effet d’hiéroglyphes, dont il ne saisissait le sens qu’à demi.
Voulez-vous que je vous dise ? Depuis douze ans que je
suis assidûment les théâtres, ce n’est pas à la Comédie- Française que j'ai vu se produire les belles représentations de Molière. C’est là, j'en conviens, que le Molière est le mieux joué, incomparablement. C’est là que vous trouverez (sauf des cas particuliers très rares) le public le plus détestable : inintelligent ? non pas : mais ignorant ou dégoûté.
Où j'ai eu le plus de plaisir, c’est à l’Odéon, du temps que Larounat donnait ses soins au répertoire. Mon Dieu, non! cela n’était pas rendu avec la perfection qu’on y porte à la Comédie-Française. I1 y avait des défaillances de toutes sortes dans l'interprétation. Mais quel public! jeune, amoureux, ardent. Des étudiants tout chauds de leurs études classiques, toute cette population si instruite de la rive gauche qui savait par avance ce qu’elle allait voir, qui s’y intéressait, dont les cheveux se fussent dressés sur la tête, si on lui eût dit que le Misanthrope était démodé.
Ces gens-là amenaient leurs femmes et leurs filles, qui ne faisaient point de moues, qui ne se dérobaient point sous l’éventail, qui riaient à belles dents de ce qui n’était que risible, une forte éducation et l’accoutumance ayant désarmé ces situations eb ces mots de ce qui s’y trouve de choquant pour d’autres.
« Pour une femme du monde, dit Labruyère, un maçon est un maçon; pour une béguine de couvent, un maçon est un homme. »
Et moi, je dirai : Pour une femme instruite, Molière est un peintre de mœurs; pour une ignorante, Molière est un polisson. Rien n’égale la bégueulerie de l'ignorance.
19 mai 1873.
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Nous avons senti quelque humiliation à écouter le récit de ce qui s’est passé au dernier mardi de la Comédie-Française. On m'a conté — car je n’y étais pas — que la comédie des Corbeaux, qui était pour la première fois donnée à ce public spécial, avait été outrageusement sifflée, et cela de parti pris, dès le premier acte, si bien que le directeur reculant devant cette manifestation, n’avait pas osé redonner la pièce le jeudi suivant, qui est, comme on sait, le second jour de l’abonnement hebdomadaire.
Eh bien! voilà M. Perrin joliment payé de ses peines!
Ii croit, lui, ancien directeur de l'Opéra, à ce publie du
« high-life » et 1l a tout fait pour l’attirer chez lui. Vous nous rendrez cette justice, vous qui me faites l'honneur de suivre ces feuilletons, que, la première épreuve faite, nous avons toujours dénoncé cette innovation comme une des causes les plus actives de la décadence du Théâtre-Français.
De tous les publics que l’on connaisse, j’ose dire que c’est (en son ensemble, bien entendu, et sauf exception) le moins intelligent, le moins instruit, le moins attentif, le moins amoureux d'art qu’il y ait au monde. Ce public-là, voyez-vous, c’est un tas de gens « très chics » qui ne viennent que pour se saluer. À l'Opéra, ça ne me regarde pas, et d’ailleurs ça m'est égal. S'il me prend envie d’entendre une heure de musique, je me fourre dans un petit coin, et ne me soucie pas de l’inattention et de l’ennui des loges. Au Théâtre-Français, je sens comme un grand écœurement à voir qu’on jette le théâtre en pâture à tout ce monde qui fait du genre.
LA tin, A, le
Je ne veux pas reprendre mes anciens thèmes ; ce n’est pas du tout parce qu’ils me traitent de Prudhomme. Ah! s'ils savaient le cas que je fais de leur jugement! non, c’est que j'éprouve quelque scrupule à me répéter.
Mais cette fois !.… Enfin, voyons ? Si les Corbeaux eussent dû trouver un peu de sympathie quelque part, c’est précisément chez ce public de raffinés et de blasés, qui affecte de mépriser les préjugés bourgeois. Il n’y a pas à dire; elle est pleine de talent, cette pièce des Corbeaux. Je m'étais bien dit, en la voyant : Diable, diable ! quand on en viendra au public de la rue Saint-Denis, il y aura du tirage, et j'avais fait mes réserves, en vue de ce public.
Mais c’est justement le public qui se croit et qui se dit le public parisien par excellence, c’est celui-là qui témoigne de la même étroitesse d’esprit, de la même énergie de préjugés, tranchons le mot : de la même sottise.
E&6 vous ne voulez pas que ma bile s’échauffe! Mais, au moins, les « pourris » de la fin du dix-huitième siècle avaient-ils conservé, comme un héritage de famille, et l’indépendance du jugement, et un grand goût d'art, et l’amour de lesprit. Les « pourris » de notre temps n’ont plus d’autre idée au monde que de s'amuser, et ils ne s’amusent plus de rien qui soit noble ou délicat. Ils s’en vont des Corbeaux en criant : C’est infect! et ils courent à une opérette.
Je ne sais; mais, à supposer qu'ils n’eussent pris qu'un médiocre plaisir aux Corbeaux, c'était leur devoir — oui, entendez-vous bien, c'était votre devoir, à vous qui avez la prétention de donner le ton et de marcher en avant — c'était donc votre devoir de sentir l'originalité de cette pièce et d'encourager au moins d’une approbation tacite le débutant qui l’avait signée,
Et s’il est vrai que M. Perrin a reculé, s’il est vrai que c’est par crainte de nouveaux sifflets qu’il n’a pas donné
aux abonnés du jeudi la pièce qu’avaient réprouvée ceux du mardi, eh bien ! il a eu plus tort que vous encore. Il n’a pas consulté l’auteur ; je connais Becque, c’est un vaillant ; il n’eût demandé, lui, qu’à lutter jusqu'au bout. Il faut croire que M. Perrin est moins crâne.
Mais que donnera-t-il à ses abonnés ? Cette fleur d’aristocrates s'ennuie à Corneille, bâille à Molière, écoute d’une oreille distraite le répertoire moderne, n’a de goût pour rien. M. Perrin me répondra qu’elle ne vient à la Comédie- Française que pour les entr’actes. Cela est vrai ; mais alors pourquoi s’ingère-t-elle de sifler quand on joue? Est-ce que ces choses-là la regardent ?
Ah!il faut voir comme ça amuse nos comédiens de jouer devant ce public! Ils ne connaissent pas de corvée plus pénible et plus désagréable. Ils vont là comme à la guillotine. Is se gardent bien, quand ces jolis messieurs se répandent au foyer des artistes, tout fleuris de compliments et abondants en louanges banales, ils se gardent bien de leur dire ce qu'ils pensent de lèur goût. Maïs j'en ai vu d’enragés contre cette nonchalance d’attention, contre ces airs de dédain ennuyé, contre ces causeries à mi-voix, qui bourdonnent sur le rebord des loges.
Ces prétendus dilettantes n’ont pas même cette idée, qui fit l'honneur des gentilshommes d’autrefois : que c’est à ceux qui composent ce que l’on appelle aujourd’hui les classes dirigeantes qu’il appartenait de distinguer les jeunes talents, de les protéger, de les imposer. Du même fond d'esprit mesquin et intolérant dont ils ont sifflé Becque, ils refusent d'admettre dans les distributions qu’on leur soumet le nom d’un pensionnaire. Ils ne veulent que les comédiens éprouvés, qui portent depuis longtemps l’estampille du succès. [ls ne connaissent point ce plaisir délicat
et charmant de découvrir dans un rôle, moins savamment
tenu en son ensemble, un vers bien dit, un trait original, une espérance d'avenir.
Et c’est à eux que M. Perrin sacrifie la Comédie-Française. Ils sont riches : ils payent. L'argent, c’est l’ulfima
ratio!
1 janvier 1883.
La Comédie-Française s’en va, en dépit de ses fameux mardis, et qui sait? peut-être aussi un peu à cause de ses fameux mardis.
Permettez-moi de revenir sur cette question, qui a fait plus de bruit que je n’eusse jamais supposé. Ce n’était pas mon intention à coup sûr ;-mais parmi les nombreuses lettres que j'ai reçues — qui m'eût dit que ce public avait l’épiderme si chatouilleux ? — il s’en est trouvé une si courtoise, si sensée, si spirituelle, que je me sens le besoin de m'expliquer avec l’auteur, quel qu’il soit, ou plutôt, quelle qu’elle soit ; car la lettre part certainement d’une main de
femme.
Le personne qui me fait l'honneur de m'écrire pour se plaindre à moi de l’âpreté et, ajoute-elle, de l’injustice de mes reproches, m’allègue que ce public des mardis n’est pas si incompétent que j'ai bien voulu le dire. Elle me passe en revue les conditions sociales qu’il représente, et elle me demande s’il n’y à pas là un concours d’intelligences, tel qu'on en trouverait malaisément un semblable, réuni dans aucun autre théâtre.
Je me suis mal expliqué ou ma correspondante m’a mal compris. Je ne mets pas en doute l'intelligence de ce public spécial. Il a, au contraire, l’esprit très affiné. Ce qui m'ir-
rite chez lui, c’est qu’il n’a pas le goût de la chose. Il n’aime pas. En art, voyez-vous, comprendre n’est pas grand’chose : sentir est tout. Eh bien ! ce public-là ne vient pas à la Comédie-Française avec l’intention de s’y amuser, et il ne s’y amuse pas. Intelligent, tant que vous voudrez, Madame, mais il pense à autre chose.
Voilà la vérité.
Et ne me dites pas que je me trompe. Je l’ai vu, de mes yeux vu, eb cela dix fois, vingt fois. Tous les artistes que j'ai pu consulter en conviennent, et je vous affirme, sans crainte d’être démenti par aucun, que de toutes les corvées, la plus déplaisante qui lui incombe est celle de jouer devant vous. Ils ne se sentent pas dans un milieu attentif et sympathique.
Je suis d'autant moins suspect en disant ces vérités qu’avant l'épreuve j'avais applaudi à l’initiative de M. Perrin. A l’époque où il a inauguré ces mardis de malheur, j'avais le plaisir de causer quelquefois avec lui des intérêts et de la gloire de la Comédie-Française, pour lesquelles nous sommes l’un et l’autre, malgré nos dissentiments littéraires, également passionnés ; j’ai fort approuvé l'institution et j'en espérais les meilleurs résultats.
C’était une erreur. Je ne connaissais point ce monde que M. Perrin allait attirer chez lui. Je me suis vite aperçu de ma méprise. Les premières représentations ont été bonnes. Mais cette lune de miel n’a pas duré. Il a tout de suite été clair pour moi, comme pour tous les artistes, comme pour les amateurs, que ce public venait non pour les œuvres où il était convié, mais pour lui-même.
Savez-vous bien que ie n’ai jamais, sur ce public dont j'ai pourtant si souvent parlé sans enthousiasme, rien dit d'aussi vif, d'aussi malin, d'aussi désagréable que le Moniteur officiel des élégances mondaines, /« Vie parisienne, qui
nous à peint plus d’une fois, d’un crayon léger et spirituel, cette société frivole causant eë badinant dans un fond de loge, tandis qu’on récite du Molière sur la scène.
Savez-vous bien qu'il n’y à pas quinze jours les artistes prièrent un des amis de la maison, qui fait partie de ce public — je pourrais le nommer — d'aller présenter dans une loge où l’on n’avait cessé de causer et de rire à haute voix une supplique des comédiens employés dans la pièce en cours de représentation. On désirait que les locataires de la loge, ou parlassent plus bas, si cela leur était possible, ou, s'ils ne pouvaient prendre sur eux de se taire, qu’ils élevassent assez la voix pour être écoutés en public et faire la représentation à eux tous seuls.
Tenez! Madame, voulez-vous faire une comparaison curieuse. Allez-vous en un lundi à l’Odéon, le jour où l’on représentera quelque pièce du vieux répertoire. Oh! dame là, vous ne trouverez pas de beau monde; vous ne pourrez pas causer avec vos amis dans la loge à côté, ni saluer vos connaissances dans la loge d'en face. Il n’y a là, je vous en préviens, que du petit monde : des étudiants, des professeurs, de médiocre bourgeoisie, les commerçants du quartier, les élèves du Conservatoire; pas un homme ni une femme ccs.
Mais quel public sérieux ! convaincu ! Comme il s’amuse ! comme il rit! comme il bat des mains! Ah! c’est qu’il aime, celui-là ! S'il a payé ses trois francs, ce n’est pas du tout pour exhiber son gilet, ou faire les yeux blancs à la propriétaire d’une baignoire, c’est pour écouter des vers de Molière plus où moins bien dits.
Ils ne les sent pas toujours bien, je le sais ; et avec cela, voyez-vous, je me divertis mieux, moi qui vous parle, à l’Odéon qu’à la Comédie-Française, parce que je suis plongé dans un milieu plus sympathique; parce que les acteurs,
quoique moins expérimentés, ont plus de feu et surtout plus de confiance dans leur public.
Et voulez-vous, Madame, faire une autre expérience ?
Allez-vous-en à Saint-Cloud, à Etampes, à Chartres, un soir que vous verrez affichée une pièce de Molière, jouée par une de ces troupes à la diable, qui vont exploiter les banlieues et apprendre leur métier aux dépens de qui il appartiendra, comme dit le maître.
Vous reculez d'horreur! cet essai répugne à votre délicatesse. Pas à la mienne, Madame, et voilà pourquoi je sais mieux toutes ces choses-là que vous. On trouve là, sachezle, un public plus neuf, qui souvent ne sait pas ce dont il est question, mais qui, ne faisant pas de genre, ne feint pas
de le savoir et d’en être dégoûté. Il est naïf, il est primesautier, il se récrie, il éclate de rire, il applaudit à tout rompre. Ah ! le bon public ! l’aimable public!
Le vôtre, Madame, est un public insupportable. Il goûte tout de cette dent superbe et dédaigneuse dont parle Horace. Il ne s’émeut de rien, il ne s’amuse de rien!
Est-il beaucoup plus instruit que les autres ? Eh ? Eh ? j'en doute fort, pour ma part. Je ne suis pas très convaincu que toutes ces belles dames du monde aient lu leur Molière ; qu’elles soient familières avec le dix-septième et le dix-huitième siècle. Eb comme disait La Fontaine :
Et je sais même sur ce point, Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
M. Perrin commence à être fort embarrassé lui-même vis-à-vis de ce public qu'il a formé, qu’il a choyé, qui est sa création, son honneur, sa joie. Il ne sait plus que lui donner.
Et pourquoi ?
C’est que ce public-là ne vient que pour son plaisir et n’en prend à rien. |
L'autre jour, je me plaignais qu’au dernier mardi, Delaunay -jouât dans deux pièces. Devinez ce qu’on m'a répondu :
— Eh! mais le public des mardis ne souffrirait pas, quand on lui donne une pièce, qu’elle ne fût pas jouée par les meilleurs comédiens, par les chefs d'emploi.
Ainsi ce public ne connaît pas, n’apprécie pas cette Joie délicate et charmante, cette joie qui était celle des vieux abonnés d'autrefois, de voir un jeune homme, de l’encourager, de le former. Non, il lui faut du plaisir tout fait et de la meilleure marque, de la marque à la mode.
Quand c'est du Mozart, Pour que je jouisse,
O gens du grand art, Que l’on m'avertisse.
Le nom de Delaunay le rassure! Delaunay, c’est du Roœderer, et sur la foi du bouchon, ils boivent en pensant à n'importe quoi !
Et voilà comment ils ont sifflé les Corbeaux de Becque.
Ma correspondante me prend à partie sur l’indignation que j'ai témoignée.
— Eh mais! s’écrie-t-elle, n’avez-vous pas vous-même trouvé dans cette pièce beaucoup de choses mauvaises ? Pourquoi vous gendarmer que nous vous donnions raison ?
— Eh oui! j'ai fait bien des restrictions. Et j’eusse volontiers excusé un public ordinaire d’être plus frappé de certains défauts voyants que des grandes qualités de l’œuvre.
Mais ce public des mardis, c’est (par hypothèse) le public intelligent, le public lettré, le publie de bonne compagnie;
il est in résultante de ce qu’on appelle, dans l’abominable jargon d'aujourd'hui : les classes dirigeantes. Le propre d’une classe dirigeante, c’est de diriger. Vous
ne pouvez, sans forfaiture, vous soustraire à ce devoir de.
diriger. Je ne m'occupe ici ni de politique ni d’administration, ni d'aucune autre branche de l’activité humaine.
Je ne me soucie que du théâtre.
Eh bien! au théâtre, le devoir de la classe dirigeante,
votre devoir, Madame, celui de vos amis, c’est, quand on
vous donne Delaunay dans deux pièces, de vous fâcher et de demander Le Bargy ; c’est, quand un auteur, sinon inconnu, nouveau bout au moins rue Richelieu, et plein de talent comme Becque donne une œuvre après tout remarquable et abondante en promesses, de ne pas la siffler brutalement, sans même l’avoir entendue.
Sans l’avoir entendue. Je n'étais pas à cette représentation néfaste ; mais tout le monde me l’a contée : et c'était à la Comédie contre yous, contre les vôtres, une indignation générale. Au dernier acte, le rideau selève sur ce misérable intérieur, que M. Perrin avait mis en scène avec un goût exquis ; on a sifflé le décor, on a sifflé ce déjeuner silencieux et navré qui le premier avait fait éclater les applaudissements de la salle.
Et maintenant, Madame, puisque que vous paraissez y tenir, je retire le mot pourris. Aussi bien était-ce un de ces mots que Henri Monnier appelait des mots d'auteurs. Il ne faut s’en servir qu'avec les gens qui ont lu leurs auteurs, Les autres les prennent tout de travers.
15 janvier 1883.
Mardi dernier, j’ai vu notre doyen, l’ancien administrateur de la Comédie-Française, le critique du NWoniteur universel M. Edouard Thierry, errer dans les couloirs en quête d’un strapontin, qu’il ne trouvait pas. Il était sur le point de s’en retourner, quand un des habitués du mardi, avec une délicatesse charmante lui offrit sa place : eb c'était justement un de ceux qui auraient eu plaisir à suivre la représentation. Pour moi, je grimpai tout en haut, tout en haut, et je dus à l’obligeance d’un élève du Conservatoire qui fit serrer ses camarades, d’avoir un bout de place d’où il me fut possible d'entendre, sinon de voir, car j'ai de fort mauvais yeux, Delaunay dans l’Zcole des Femmes.
On me reproche, je le sais, mon horreur de ce public des mardis. Mais voyons ! est-ce que j'ai si tort? De ce haut perchoir ou j'étais jJuché, j'apercevais, à l’aide d’une forte lorgnette, des rangs d'orchestre à peu près vides. Mais sacrebleu ! occupez-les, ces places ; c’est votre seule excuse pour en priver les autres !
Je suis descendu, dans un entr’acte, au couloir des premières. J’ai entendu, de mes oreilles entendu. Oui, je vous jure que j'ai entendu ce dialogue s’échanger entre deux jeunes gens :
— Tiens ! vous ici, ce soir, un jour de Molière ?
— Que voulez-vous? je sais bien qu’on s'embête ({exrluel), mais c’est un lieu de rendez-vous !
Non, ce que le sang me bouillait dans les veines; ce que j'avais envie de me retourner et de lui dire :
— Mais si tu t’'embêtes, puisque embêter il y a, donne-moi ton billet! ou si ce n’est à moi, parce que, après tout, moi
je trouve encore, vaille que vaille, à me placer n’importe où, donne-le à quelqu'un que ça n’embête pas. Car cela fait saigner le cœur de voir des perles jetées ainsi devant des gommeux.
Je supplie Delaunay de réserver quelques-unes de ses représentations au public ordinaire, à celui qui l’a toujours compris, soutenu et aimé. [l n’ignore pas que le public des mardis et des jeudis est, je ne dis pas le moins intelligent, mais le moins amoureux d’art qu’il y ait au monde. Tous ses camarades s’en plaignent, et, si je ne le mets pas du nombre, c’est que je n’ai pas l'honneur de ses confidences et ne voudrais pas d’ailleurs risquer de le brouiller avec des gens tout disposés à l’applaudir, par genre, du bout de leurs gants.
Delaunay a donc joué ce soir l’Horace de l’École des Femmes. Jamais il n’a été si jeune et si brillant ! Il est incomparable dans ces amoureux de l’ancien répertoire Horace, Valère, Mario. Il y réunit deux qualités qui semblent s’exclure : la verve de la vingtième année et un détaillé de diction absolument exquis.
C’est l’idéal de la perfection, et il en sera de ces rôles comme de ceux de Silvia et d’Araminthe ; M"° Plessy à emporté dans un pan de sa robe les jeunes premières de Marivaux ; après Delaunay, ces aimables jeunes gens n’auront plus d’interprète. Ce sera un art perdu. Delaunay Pavait recueilli de Firmin ; mais les traditions sont en train de disparaître. La chaine des temps se rompt à la Comédie-Française, comme presque partout.
16 avril 1883.