‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 45 sur 58 · LE PREMIER VOYAGE : DIJON ET LYON · texte numérisé non relu

LE PREMIER VOYAGE : DIJON ET LYON

Causons un peu du voyage de la Comédie-Française à travers la province. Aussi bien, viens-je seulement de la quitter, et ne saurais-je guère parler d'autre chose.

Lyon était après Dijon sa première étape. Quel accueil allait-on trouver dans cette grande cité? Le succès de Dijon ne préjugeait rien. Il était tout naturel qu’une ville, dépourvue de théâtre sérieux, se fût jetée sur cette occasion unique d'entendre de la bonne comédie supérieurement jouée. Mais Lyon possède trois ou quatre théâtres

continuellement ouverts ; le meilleur de la population émi-:

gre, aux approches de la canicule et se sauve, comme les Parisiens, à la campagne ou aux eaux. Les pronostics n’étaient pas rassurants : les gens qui s’y connaissaient le mieux affirmaient que l’on aurait grand’peine à faire demi-salle ; d’autres offraient de parier qu’on jouerait devant les banquettes. Tous citaient des exemples : c'était un tel qui n'avait pas fait un sou, l’année précédente; c’était telle représentation d’une comédie de Molière, qui, à telle épo-

PA La » out ds r { ES à

que, avait parfaitement échoué devant l'indifférence du publie lyonnais. Le Misanthrope! T’Avare! mais il n’en

fallait pas davantage pour le mettre en fuite.

On écoutait tout cela; on le croyait à moitié; on n’en allait pas moins de lavant. Ce qu’il y à justement de si piquant dans cette excursion, c’est l’imprévu du lendemain, la lutte, gaiement acceptée, vaillamment soutenue. A Paris, une fois la première représentation lancée, les choses vont leur train ordinaire, sans accident ni péripéties. Les recettes montent ou décroissent par une proportion qu’il est facile de calculer; on se trouve chaque soir devant un public connu, dont on sait presque à coup sû d'avance les dispositions et l'esprit.

Ici, rien de pareil. À qui aura-t-on affaire ? On l’ignore. La salle sera-t-elle vide ou pleine ? Impossible de le prévoir, même approximativement. C’est l'inconnu. Aussi, de quel cœur ému ne s’'interrogeait-on pas les uns les autres : aurons-nous du monde ce soir ? Combien y a-t-il de location ?

Et ne croyez pas qu’il entrât aucune pensée d’intérêt dans cette perpétuelle curiosité de la recette. Je l’ai déjà dit, et ne saurais trop le répéter, puisque, avec leur infernale habitude de blague, les Parisiens ont déjà trouvé moyen de tourner ce désintéressement en ridicule : des quatre artistes qui forment le fond de la troupe, Delaunay, Got, Coquelin et M'° Favart, il n’en est pas un qui ne gagnât beaucoup plus, et avec infiniment moins de mal à courir la Belgique ou les villes d'eaux. Quelque puisse être le succès de ce voyage, jamais leur part dans les bénéfices n’égalera ce que chacun d’eux eût obtenu d’un entrepreneur.

C’est donc un sacrifice qu'ilsont fait, etlibrement fait ;car on n’a forcé personne ; ils l’ont fait par point d'honneur ; ils ont été séduits par le plaisir de donner des spectacles

antiques à des publics nouveaux, par un je ne sais quel goût de répandre les classiques en province, et de recommencer, après deux cents ans, et dans de tout autres conditions, le roman de Molière. Ils étaient persuadés, pour la plupart, qu’on ne ferait pas ses frais ; qu'ils en seraient peut-être réduits à y mettre du leur; ils sont partis cependant, et c’est bien le moins, il me semble, qu’on leur en sache gré.

La Compagnie (vous savez que c'était le terme officiel au dernier siècle) arriva à Lyon le samedi. Le samedi et le dimanche sont là-bas, comme ici, de très mauvais jours pour les théâtres. Tous ceux que leurs affaires retiennent en ville pendant la semaine s'échappent le samedi, à quatre heures, pour ne rentrer que lé lundi. Les rues de Lyon sont aussi désertes le dimanche en été que peuvent l'être nos boulevards.

Ajoutez que le thermomètre marquait 36 degrés, et que la Comédie-Française, par un scrupule peut-être exagéré, ne s'était fait précéder d'aucune réclame ; il lui avait paru plus digne de ne point battre la caisse autour de son arrivée. Les deux premières soirées ne pouvaient donc être fort brillantes ; on joua pour la première fois le Hisanthrope et les Fourberies de Scapin; la recette ne fut que de 2,409 francs ; elle baïissa le lendemain de deux cents francs ; le Duc Job était sur l'affiche.

Lundi était le grand jour. C’était ce soir-là que devait se décider le destin de la campagne. Quel spectacle donner ? les timides, un peu effrayés du demi-succès des représentations précédentes, inclinaient pour qu’on choisit une pièce moderne, arrosée de quelque piment, Paul Forestier par exemple, dont ils supposaient que Pattraction serait plus grande. Mais M. Thierry, soutenu en cela de l'avis des plus sages, déclara qu’on n’était point venu en province

pour faire de l'argent, qu’il n’y avait aucune honte à jouer les classiques devant une salle vide, et que si l’on devait périr, il fallait périr avec Molière. On afficha bravement : l’Avare, les Plaideurs, et l'on attendit.

À deux heures, la location était de 1.500 fr.; de 1.800 à quatre heures; la recette monta à 4.300 dans une salle où le maximum, qui n’a jamais été atteint, est de 4.900. J'ai quelque confiance au vieux répertoire; j'avoue pourtant que je fus, comme tout le monde, étourdi du résultat. Cet empressement pour voir deux comédies, qui sonb si parfaitement connues, déconcertait toutes les prévisions. Ainsi donc, ceux-là étaient dans le vrai, qui n’avaient cessé de soutenir que, pour attirer le public des départements, c'était précisément Molière, Corneille et Racine qu’il fallait leur apporter. Cette province, qu’on se plaisait à peindre si détachée de tout goût littéraire, si enfoncée dans le culte des intérêts matériels, avait conservé l'amour de ces grandes œuvres! On lui promettait Harpagon et Perrin Dandin, et elle accourait !

Ah! que j'ai eu de plaisir! et quelle belle soirée!

Nos premières représentations d'hiver, à l’Opéra ou dans quelque théâtre important peuvent seules donner une idée de cette salle, si pleine, si brillante, si animée ! Tout Lyon était là; et que de jolies femmes, et en toilette! et tout ce monde attentif, plein d’entrain et prêt à applaudir !

Et les acteurs! Non, on ne nous donne pas à Paris le répertoire ainsi joué. Delaunay faisait Cléanthe ; Ml Favart, Élise ; Got, maître J acques ; eb Coquelin, la Flèche ; Talbot jouait Harpagon, comme à son ordinaire. C’est un de ses meilleurs rôles : il en a le visage ingrat, les allures soupçonneuses, l'œil inquiet et fureteur; il lerend d'habitude assez convenablement. À Lyon, il s’est surpassé, Il a été pour

un jour au-dessus de lui-même. Il s’est laissé gagner à la

contagion d’une salle enthousiaste, il a dit son grand monologue comme jamais nous ne l’avions entendu dire. Il a été rappelé au milieu d’acclamations. Ce jour, dont il ne retrouvera que bien rarement le pareil, marquera dans sa vie d’artiste.

Les Plaideurs n’ont fait qu’un effet médiocre. Il faut dire que ce n’est pas la faute des Lyonnais, dont j'ai, durant ces cinq Jours, admiré le goût exquis ; la pièce était médiocrement montée, et sauf Coquelin, qui, à coups de verve et de bonne humeur, a emporté le succès, elle à été jouée par des acteurs insuffisants et las. Talbot, morne dans Perrin Dandin; M'° Dinah Félix, maigre dans la comtesse de Pimbèche, un rôle qui n’est pas de son emploi, et qu’elle remplissait par complaisance ; Barré et Garraud, pâles, l’un dans Chicaneau et l’autre dans Valère. C’est une pièce à rayer du répertoire de la troupe en voyage, il ne faut donner aux hôtes que des spectacles parfaits.

La représentation du lendemain fut encore plus belle. C’est Musset (Musset n'est-il pas entré dans l’immortalité ? Son théâtre n'est-il pas déjà du vieux répertoire ?) c’est Musset qui en faisait les frais : Z/ne faut jurer de rien et la Nuit d'octobre. Ces deux pièces précédées d’une jolie bluette de M. Pailleron, le Dernier quartier, dont l'effet est beaucoup plus vif encore en province, qu’il n’a été chez nous. La recette avait monté de deux cents francs, et rien ne peut rendre la joie des comédiens devant cette affluence inespérée.

La chaleur était écrasante, et je ne crois pas de ma vie en avoir autant souffert. Mais en dépit de cette atmosphère accablante, il y avait dans la salle une singulière animation. Les acteurs craisnaient un peu le scandale que pouvait produire dans une population, qui passe pour

religieuse et prude, certains vers de la Wuif d'octobre. Mais point; tout a passé, sans ombre de résistance.

Et si vous saviez comme Delaunay et M'° Favart ont déclamé ces beaux vers!

Cette représentation devait être la dernière. Mais beaucoup de gens, à Lyon, désiraient voir le drame nouveau, qui avait fait tant de bruit, Paul Forestier, de M. Émile Augier. On demanda aux comédiens de le donner avant leur départ. Ils s’y résolurent ; ils croyaient tous que l’empressement du public serait encore bien plus vif que les deux jours précédents. Et comment ne pas le croire ? une pièce qui avait le piquant de la nouveauté ! que l’on disait si scabreuse ! que tant de personnes témoignaient l'envie d’applaudir.

La recette tomba de mille francs. On fit trois mille trois cents francs. J’en demande pardon à Émile Augier que j'aime infiniment, j'aurais sauté au cou du caissier, quand il me fit part de ce résultat. C’était donc bien pour Molière et Musset qu’on était venu la veille et l’avantveille ! Il ne fallait pas chercher d’autre explication; le public était le même, semblable la chaleur, pareïlles toutes les circonstances extrinsèques. Il n’y avait qu’une chose de changée, l'affiche ; le doute n’était plus possible : c’est le vieux répertoire qui tenait la corde. |

Un de ces messieurs résuma la discussion qui s'était élevée à ce sujet, sous une forme très amusante, et qui la termina par un éclat de rire : « Toute la question est là, dit-il d’un ton pénétré : Vaut-il mieux faire quatre mille francs en jouant les chefs-d’œuvre de Molière que deux mille en jouant le Duc Job? La poser, c’est la résoudre, comme dit M. Émile de Girardin, » C’est qu’au fond, cette boutade, humoristique, c’est la vérité. J'étais parti convaincu que le vieux répertoire serait pour les dé-

a | Des | EC or PO 4 2 NL A

partements d’un attrait bien plus vif que toutes les pièces modernes. Les faits sont là qui montrent si j'avais raison. Non, ces vieux maîtres ne sont pas si délaissés que l’on croit : il y à dans toutes les villes de France une infinité

de gens instruits, qui seront toujours enchantés de se re-

tremper, quand l’occasion se présentera, à ces sources de belle littérature. Les femmes (je le dis à regret, mais c’est la vérité), les femmes de province lisent plus que les nôtres, et ont plus le temps de réfléchir. Elles sont peut-être moins au courant des niaiseries du jour; mais à l’époque où j'habitais Grenoble, j'aurais pu citer dix femmes qui donnaient de deux ou trois:heures par jour à la lecture ; et je ne connaissais qu’un petit cercle ; ce sont elles qui feront le succès de ces représentations en province.

Celle de Paul Forestier a été fort animée, quoique le public fût moins nombreux, et, à ce qu’il m’a semblé, moins aristocratique que les deux jours qui avaient précédé. Le succès de M'° Favart a été immense, et les Lyonnais l'ont rappelée deux fois, après le troisième acte, avec son partenaire Delaunay. Coquelin ne s’était point présenté à ce rappel, il à fallu qu’il revint ensuite. Je vous dis que, pour retrouver cette vivacité d’'impr ession, il faut se reporter à nos premières représentations parisiennes.

La raison en est simple. C’est que chez nous, passé les trois ou quatre premières représentations d’un ouvrage le public est composé d'éléments hétérogènes, qui ont quelque peine à se fondre ensemble, Comme on ne se connaît pas les uns les autres, comme on n’a pas les nerfs tendus au même degré, on ne vibre pas aisément aux mêmes mots. [1 y à des publics dont rien ne saurait fondre la glace. Ce sont précisément ceux qui ne se sont pas mis d'accord.

Il suffisait au Théâtre-Français de trois ou quatre spec-

PR M RTE ET OUR US re PA) eu et) UE (We en SU fie à ve »1 ; LAS LT LA

tateurs grincheux, assis à l'orchestre, pour faire tomber la grande scène du récit de Beaubourg, dans Paul Forestier. Is ramassaient en eux toute la mauvaise humeur répandue dans la salle; ils lui donnaient une voix, ils emportaient par une sorte de magnétisme inexplicable, mais mille fois constaté, quinze cents personnes qui se fussent amusées un autre jour, dans un même courant de dépit et de colère. C’est qu'ils agissaient sur des gens désunis, qui ne se sentaient pas les coudes les uns aux autres.

Il faut compter encore à Paris sur cet élément étranger qu'apporte aux représentations l'institution de la claque. Il y a grande chance pour que cent romains, bien disciplinés, partant tous ensemble au même instant, aient raison d’un public qui ne se connaît pas, qui n’a pas eu le temps de s'organiser, qui, le plus souvent, ne songe pas à faire résistance.

Les salles de province sont tout autres; composées, comme celles de nos premières représentations, de gens qui s'entendent, se soutiennent, entre qui s'établit dès le premier mot une sorte de communication électrique. Point de claque : les artistes de la Comédie en ont formellement demandé la suppression dans toutes les villes où ils passeraient; et ce n’est que par surprise qu’ils en ont eu le premier soir une à Lyon. Le public est donc libre de ses préférences et de ses manifestations, et rien n’est plus amusant que de l’étudier, et de surprendre ainsi le secret de ses goûts.

À Dijon, la population est bien plus vive; elle a, sinon l'intelligence, au moins la main plus rapide. Les effets avaient là leur contre-coup dans la salle avec une vivacité incroyable. Les Lyonnais sont gens plus rassis : ils attendent, « comme on dit que font les Allemands, » la fin de l'acte pour applaudir, mais alors ce sont des tonnerres de

bravos. Du reste, ce silence prolongé n’a rien! de désagréable aux acteurs : on y sent une telle ferveur d’attention, une sympathie si profonde, que les comédiens en sont enveloppés comme d’un fluide réconfortant.

Un petit fait (il n’y a rien de tel que les petits faits pour éclaircir les questions générales) prouvera mieux que” toutes les considérations du monde, la différence des deux publics dijonnais et lyonnais. Vous vous souvenez de cet endroit de Paul Forestier, où la jeune femme dit à Paul :

Je voudrais être laide et te paraître belle.

Son mari la regarde un instant, et d’un ton de douce raillerie :

Les dieux ont exaucé la moitié de vos vœux,

répond-i]. La réplique est charmante. À Dijon, il s’est élevé .

à ce mot un frémissement de plaisir qui à couru toute la salle. A Lyon, le veïs est tombé, sans que personne eût V’air d’y prendre garde; mais au moment où la jeune femme, se posant devant son mari, lui demande avec une câlinerie moqueuse :

Mais laquelle des deux ?

la salle s’est éveillée : elle avait compris : un Ah! de satisfaction à circulé de l'orchestre aux loges.

Le dernier acte de Paul Forestier n’a pas été plus goûté à Dijon ni à Lyon, qu'il n'avait été à Paris. Il faut, pour le sauver, l’emportement de passion et la grâce de Delaunay, la simplicité pleine de grandeur et de force de Got.

Avec tout cela l’effet est médiocre. Le public, qui avait été transporté après le troisième acte, s’est retiré froid et dépité. Le grand récit de Beaubourg, dont on craignait le scandale, a passé beaucoup plus lestement à Lyon qu’à Di-

jon. Explique qui pourra cette différence, où personne ne se fût attendu.

C’est en tout cas matière à discussion. Ce sera là un des avantages de cette tournée dramatique. La Comédie-Française laisse à son départ, dans chaque ville, de longs sujets d'entretien.

Elle a remué des idées, elle a jeté en passant une pierre dans cette eau dormante de la vie provinciale, et les ronds iront longtemps encore en s’élargissant.

N'est-ce pas là un service rendu à des gens qui, après tout, payant une part de la subvention accordée aux théàtres impériaux, ont bien le droit de leur demander en échange quelques jours de plaisir.

On leur a donné au prix même de leurs théâtres, car la Comédie-Française n’a rien voulu changer au tarif ordinaire, des spectacles comme ils n’en ont jamais eus chez eux, comme ils ne les auraient pas même à Paris : car, au cas où l’on pourrait réunir pour une même pièce le même nombre de sociétaires illustres, ce qui manqueraïit à l’effet de la soirée, ce serait le public, ce public si chaud, si électrique, si heureux de s’amuser. Pour moi, je déclare, depuis dix ans que je suis avec assiduité la Comédie-Française, je n'ai jamais vu une aussi belle série de représentations que dans ces huit jours.

27 juillet 1868.

Page 1