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LE SUCCÈS DE M'° SARAH BERNHARDT

Il était bien difficile de ne pas débuter devant le public anglais par un des chefs-d’œuvre de Molière : on pouvait également choisir le Hisanthrope ou le Tartuffe. On s'était arrété au premier.

Il était à craindre que le Misanthrope n’ennuyât quelque peu son monde. Dame! entre nous, le Wisanthrope, même à Paris, n’est pas toujours régalant ; on l’écoute avec respect, mais sans transport. Que devait-ce donc être devant un public qui évidemment, quelque intelligence et quelque instruction qu’on lui suppose, ne saurait être aussi familier que nous, et avec la cour du grand roi, et avec les finesses de notre langue ? Eh bien! c’est un fait inouï, invraisemblable, que je constate sans l'expliquer, l’effet du Wisanthrope a été prodigieux.

Et ne croyez pas que ce fussent des applaudissements prémédités ; que tout ce monde se fût entendu pour cacher son ignorance et son ennui sous des bravos de complaisance, Non pas ; on riait aux bons endroits; on les souli-

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gnait par ces petits murmures de satisfaction qui courent de l'orchestre aux loges, et qui ne peuvent avoir été concertés d'avance...

Rien ne peut donner une idée de l'engouement qu’excite M'° Sarah Bernhardt. C’est de la folie. Lorsqu'elle va paraître, c’est un frémissement dans tout l’auditoire; elle arrive et un « Ah!» d’admiration et de joie s'échappe de toutes les poitrines; on écoute avec une extraordinaire attention, le corps penché en avant, la lorgnette vissée aux yeux; on n’en veut pas perdre une note; on éclate en applaudissements furieux quand elle a fini. Partout où vous allez, c’est d’elle que l’on vous parle; c’est sur elle que l’on demande des renseignements :

— Ah ! vous connaissez M°* Sarah Bernhardt ?.…

Et l’on vous regarde avec envie. On s'inquiète des moindres particularités de sa vie ; où elle habite, comment

elle mange et ce qu’elle boit. Ses photographies s’enlèvent.

Un petit fait en dira plus que tout le reste sur cette incroyable vogue.

Je me trouvais au spectacle à côté d’un Anglais qui, m’entendant causer avec mon autre voisin, jugea que j'avais quelque connaissance du Théâtre-Français. Il se tourna vers moi et m’interpellant.

À ce propos, qui diable nous a donc fourré dans la tête, à nous autres Français, que les Anglais étaient cérémonieux et raides, qu'ils ne vous répondaient jamais, si on ne leur avait été présenté dans les formes. C’est de la farce. Je ne trouve que gens ouverts et serviables. Il faut croire que ces manières composées n’appartiennent qu’à la haute aristocratie. Ce qu’il y à de certain, c’est que mon voisin, sans présentation aucune, m'a dit, avec un fort accent britannique :

— J'ai loué ces deux fauteuils pour la saison, de quatre

jours en quatre jours. J'ai ici la liste des pièces affichées pour les représentations auxquelles je puis assister, Seriezvous assez bon pour me dire celles où joue M'° Sarah Bernhardt ?

— Veuillez me lire votre liste.

Il commença à égrener le chapelet et à chaque fois que je lui disais : — non, ce n’est pas M1! Sarah Bernhardt ! — il prenait un air si contrit, si désolé, que je ne pouvais m'empêcher de rire. Bref, parmi les soirs qui lui étaient attribués, il ne s’en trouvait qu'un — un seul! — où jouait la Patti de la Comédie-Française. Il se tourna vers sa femme et lui dit en anglais :

— Nous ne la verrons qu’une fois!

La dame me jeta un regard navré et me dit dans ma langue :

— Ah! monsieur nous n’avons pas de chance !

Leur consternation était si réelle que j'en eus pitié :

— Consolez-vous, leur dis-je. Je vois figurer sur votre liste les Fourchambault. Or je sais, de source certaine, que pour des raisons d'administration intérieure, on ne jouera pas les Fourchambaull. Xl est probable qu’on donnera à la place

vuy Blas, où M'° Sarah Bernhardt joue un de ses plus beaux rôles.

La figure de la dame s’éclaircit. Elle me contempla comme si j'eusse été la colombe de l'Arche, rapportant entre son bec le rameau vert.

On dit que les grandes passions sont aveugles. Le proverbe est vrai de celle-là. M'° Sarah Bernhardt, nous pouvons le dire sans lui faire tort, car elle est coutumière de ces défaillances aux premières représentations ; personne chez nous n’y prend garde, on sait qu’elles ne tirent pas à conséquence pour la suite, M! Sarah Bernhardt a manqué ses deux premières soirées, ou, si le terme semble trop fort, elle

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n’ya pas donné sa mesure. Elle était agitée, nerveuse, peu maîtresse d’elle-même.

Il y à là un phénomène psychologique qui est curieux à observer.

M Sarah Bernhardt, quelque confiance qu’elle ait en son talent, qui est de premier ordre, est cependant assez intelligente et assez fine pour s'inquiéter du bruit fait autour de son nom. Comment se tenir à la hauteur de cette réputation qui s'envole avec des allures de soupe au lait? Comment remplir l’attente d’un public fouetté de surexcitations, dont quelques-unes sont un peu factices. Elle sent vivement la responsabilité dont se trouve chargée sa jeune et charmante tête.

Le premier soir, elle jouait, en guise d’intermède, le second acte de ?Aèdre. C’est elle qui avait exigé cette intercalation au programme. Il paraît qu’au moment d'entrer en scène, elle fut prise d’une de ces peurs bleues qui paralysent quelquefois les artistes. Elle tomba à la renverse, à demi pâmée; et ses camarades passèrent dix minutes à rappeler, par d’énergiques frictions, la chaleur aux extrémités qui s'étaient subitement refroidies. On la porta en scène plutôt qu’elle n’y entra. Elle attaqua, comme il est naturel dans les moments d'émotion forte, la première note trop haut; une fois cette tonique admise, c’est une sensation que les artistes connaissent bien, il fallut la garder comme base du morceau tout entier. La voix dut partir de là et s'élever à mesure que les sentiments qu’elle avait à exprimer croissaient en force et en pathétique; l'artiste fut . réduite à crier ; elle précipita son débit, elle était perdue.

Vous croyez peut-être qu’il y eut chez les Anglais ce sentiment de malaise que nous eussions tous éprouvé à Paris, Ah! bien! oui; ils étaient enchantés, ils l'ont applaudie avec frénésie, ils l'ont rappelée, et quand elle est reparue,

pâle, à demi morte, appuyée au bras de Mounet-Sully, sans qui elle serait tombée, ils l’ont acclamée furieusement.

Et le lendemain elle était encore souffrante ; chagrine contre tout le monde et contre elle-même ; elle a joué son rôle de miss Clarkson, dans l’ Éfrangère, d’une façon qui n’a pu donner aux Anglais une idée approximative de ce qu’elle est réellement dans ce personnage. Elle a notamment hésité dans son grand récit du troisième acte. Ah bien ! elle aurait pu y barboter tout à son aise ! elle a affaire à des yeux prévenus. Qu'il s’échappe de sa bouche des grenouilles ou des perles, ses admirateurs quand même se pâment par avance.

Et, chose plus singulière, je retrouve les journalistes euxmêmes donnant. bride abattue dans cet enthousiasme. Je

lis avec curiosité leurs articles sur la Comédie-Française. .

Savez-vous qu'ils sont très bien faits, ces articles, pleins de sens, de goût et de bonne humeur ! Encore un préjugé à rayer de nos papiers. Nous nous étions laissé dire, et ma foi, nous le croyions sincèrement, qu’il n’y avait plus de critique théâtrale en Angleterre, qu’elle s'était réduite à la réclame, obligeante ou payée.

Je ne sais pas où ceux qui nous parlent de Londres vont chercher tout ce qu’ils disent. Voilà quatre jours que je lis sur la Comédie-Française, dans les journaux de Londres, de longs articles dont nos feuilles françaises se feraient honneur. Il est évident qu’ils ont de parti pris appuyé sur la corde de l'éloge. Mais c’est affaire de politesse et nous ne pouvons que leur en être reconnaissants.

Il n’y à qu'un point où ils me semblent avoir passé la mesure, et c’est là que je reconnais bien la passion nationale. C’est précisément lorsqu'il s’est agi de M'° Sarah Bernhardt. Nous autres Français, tout en la comblant

de louanges, nous aurions dérobé, dans quelque coin de

phrases, notre pensée vraie, pour les Parisiens parisiennant qui ly eussent flairée, en clignant de l'œil. Rien de pareil chez nos confrères, à moins que je n’aie été trompé par ma connaissance imparfaite de la langue anglaise. Ils poussent dans le panégyrique à outrance avec une raideur toute britannique. Les éloges ne leur coûtent rien :

Je t'en avais comblé; je t’en veux accabler.

L'un égorge Me Rachel aux pieds de l’idole du jour ; l’autre déclare que non seulement M'° Sarah Bernhardt est la première de toutes les artistes de ce temps, mais même de tous les temps. Ils ouvrent toutes les cataractes de l’admiration pour verser sur cette frêle et nerveuse créature un déluge d’épithètes laudatives. Maïs le déluge pourra-t-1l durer quarante jours et quarante nuits ? Que diront-ils, quand elle sera vraiment bonne ? Car, je les en avertis, elle sera bonne et très bonne. Elle méritera tous les adjectifs qui lui ont été décernés, et eux, ils n’en pourront plus trouver de nouveaux... Ils ont épuisé leur stock.

9 juin 1879,

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