LA CRITIQUE ANGLAISE ET LES COMÉDIENNES
Il faut croire les Anglais sur parole quand ils avouent eux-mêmes que beaucoup de choses leur échappent dans les pièces que nous leur jouons. Il est à peu près certain que le Deini-Monde est une de celles où il a dû rester pour eux le plus de passages obscurs. La pièce n’est pas tombée; car il est impossible que rien tombe devant ce publie qui est,
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de parti pris, courtois eb bienveillant. Elle n’a pas été goûtée ; cela est certain.
Et j'ai retrouvé, le lendemain, cette ls dans tous les journaux. Quelques-uns même l’ont accentuée d’une. façon un peu vive, insisbant sur les côtés qui sont choquants pour les mœurs anglaises. Presque tous se sont accordé à dire que ce n’était pas là une œuvre de premier ordre, et
que c'était même une des moindres qu’eût jamais écrites
Dumas et qu’il eût mieux valu ne pas forcer, pour si peu, les résistances de la censure.
Je donne ces jugements comme une curiosité, sans les approuver aucunement ni même les comprendre. Les lecteurs du 7'emps savent quelle admiration J'ai toujours témoignée pour le Demi-Monde, que je regarde comme une des maîtresses œuvres du théâtre contemporain, comme une œuvre destinée à; demeurer au répertoire à côté, ou, si l’on veut, au-dessous des ouvrages immortels de nos classiques.
Dans ce désastre, M1 Croïizette à remporté un succès personnel. C’est le premier depuis qu’elle joue. J’avais noté et non sans étonnement, la raideur de l'accueil fait à M'® Croizette, tandis que l’on témoignait De Me Sarah Bernhardt d’un enthousiasme qui allait jusqu’à l’engouement. Il me semblait qu’il y avait excès des deux côtés.
: Vous savez que, pour mon compte, je n’aime qu’à demi le talent de M1 Croizette ; mais tant de froideur et une froideur qui touchait presque à l'hostilité, cela me passait, et j'avais crié à l’injustice.
Le critique attaché au Times m’a fait l’honneur de me répondre sur ce point. Et, à ce propos, je ne saurais marquer trop vivement mon admiration pour cebte presse anglaise ! Tous les jours, dans les cinq ou six grands journaux de Londres, je trouve sur la représentation de la veille un
article sérieux, détaillé, où les mérites et les défauts de la pièce, où les qualités des artistes et leurs défaillances sont scrupuleusement examinés. Il est évident que ceux qui écrivent ces feuilletons sont de longue main au courant de notre littérature dramatique; qu’ils ont déjà vu les ouvrages représentés à Paris. Ils ont des façons de juger particulières, où je n’entre pas toujours. Mais nous appartenons à des races différentes et il n’est pas étonnant que nous n’ayons pas, selon le mot de Musset, le crâne fait l’un comme l’autre. Mais qu’il y à de sens, d'esprit, de bonne humeur dans ces articles! Le directeur du Times a donc cherché à m'expliquer pourquoi le public anglais avait fait grise mine à M'° Croizette et je donne le morceau tout entier parce qu'il m’a semblé très curieux et parce qu'il ouvre un jour imprévu pour nous sur le caractère anglais :
« Nous croyons pouvoir fournir à M. Sarcey les explications qu’il demande.
« Chezune actrice, à défaut de génie, car le génie est une force telle qu’il prime toute autre considération, chez une actrice, ce que le public cherche et voit surtout, c’est la femme. C’est à la femme qu’il veut s'intéresser. Aussi se laisse-t-il plus particulièrement séduire à ces qualités charmantes qui sont la grâce propre de la femme : fragility, physical, delicacy, une taille svelte, une voix douce, tout ce qui évoque à l'esprit des images de pureté, de tendresse, de faiblesse même, de besoin de protection, tout ce qui, en un mot, distingue la femme de l’homme. L'ampleur de M!° Croizette, une certaine rudesse de la voix dans les notes basses, un je ne sais quel air d'indépendance, la certitude où elle semble être qu’elle peut toujours compter sur elle-même, tout cela est pour beaucoup dans la froideur témoignée à M'e Croizette et dont s’étonne M. Sarcey.
» Les caractères que nous avons marqués comme étant
plus spécialement ceux de la femme se rencontrent au contraire chez M®° Broisat et Mi° Sarah Bernhardt, et surtout, à un degré éminent, chez cette dernière. Chez M'!° Sarah Bernhardt ces dons s’unissent à une étrangeté d’allures, à: une originalité de physionomie qui ajoutent aux grâces purement féminines un piquant tout particulier. [1 y a dans la façon dont elle reçoit son amant, le bandit Hernani, une tendresse si caressante, si enlaçante (c/inging), une joie si délicieuse à lui avouer son amour, un plaisir si visible à toucher son bras d'homme, à s’abriter sous ce bras comme entraînée par le sentiment physique de la protection qu’il lui assure; eb quand tout cela finit par s'exprimer en paroles, c’est une musique merveilleuse, la musique de la voix la plus tendre, la plus douce, la plus mélodieuse que nous ayons jamais entendue sur la scène; et nous nous expliquons alors aisément l’enthousiasme du public anglais pour cette actrice, à laquelle l’épithète de conquérant Goinning) semble pouvoir justement s'appliquer. ;
» En outre, tout ce que nous avons entendu dire d’elle, ses talents divers et ses qualités multiples, son enfance eb sa jeunesse, son caractère et même ses excentricilés, ont ajouté à l'effet produit par son jeu et l’ont rendue, comme elle l’est certainement, le centre de la curiosité et de l'intérêt que l’on porte à la Comédie-Française.
» Dans le rôle de doña Sol, elle est tout ce que le rôle lui permet d’être, une femme étonnamment gracieuse, admirablement costumée, aux attitudes pittoresques, à la figure charmante, au regard amoureux, aux gestes pleins d’une grâce féminine, à la voix suave, et merveilleusement propre à de la sensation de ce que le poète a voulu faire entendre.
Le Mabete poursuit encore quelque temps sur ce bon ; mais je m’arrête, car en voilà assez, je suppose, pour vous
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faire sentir à quel ton l'admiration pour M'° Sarah Bernhardt est montée. Mais ce qui m'a semblé le plus curieux dans ce morceau de critique, c’est l’aveu fait par la critique : que les Anglais se sont formé de la femme, au théâtre, un idéal de sveltesse, de tendresse et de faiblesse, qui nous rappelle les figures de Keepsake, et que toute personne qui s’en écarte risque de leur déplaire. Ils ne voient la femme que sous les traits d’une blonde vaporeuse, autour de laquelle voltige ce parfum de chasteté que leurs romanciers répandent uniformément sur toutes les jeunes filles qu’ils mettent en scène. M Croizette n’a pas à jouer des rôles d’ingénue et il faut bien qu’elle ait l’air et les allures des personnages qu’elle doit représenter. Célimène est une coquette fieffée, M"° d’Ange une courtisane, la Marianne de Musset une jolie femme, de conduite équivoque et que ses caprices mèneront loin. La sveltesse, la faiblesse, ia tendresse et toutes les qualités en esse, n’ont rien à voir avec ces rôles.
Un Anglais de beaucoup d’esprit avec qui je causais de cette question — et si jy insiste tant, vous pensez bien que ce n’esb pas pour éclairer ce très petit point de savoir si M'° Croizette a plus ou moins de talent, c’est que ce sont là des traits de mœurs que je crois intéressant de recueillir — cet Anglais me disait donc :
— Quand le rideau s’est levé le premier soir et que nous avons vu M'° Croizette avec cette rivière de diamants et ce collier de perles blanches au cou, cette affectation nous a choqués.
— Mais M'"° Croizette devait jouer Célimène et en portait le costume. Il est naturel que Célimène, qui est une femme riche, à la mode, qui reçoit beaucoup, ait des parures très brillantes. Toute actrice qui joue Célimène, est obligée, par le rôle, même à mettre des diamants. $i elle n’en a pas
de vrais, et j'ignore si ceux de M'° Croizette sont vrais, elle s’en procure de faux : cela est nécessaire pour l'illusion.
Mon Anglais entra alors dans toutes sortes de considérations où je ne puis le suivre, mais que vous devinez sans peine, sur l’horrible impudeur qu’il y a pour une actrice d’étaler ses diamants sur son cou. D'où viennent ces diamants ?
— Ma foi, monsieur,
Qu'ils viennent de Chaillot, d'Auteuil ou de Pontoise,
nous autres Français, cela nous est fort indifférent. Nous estimons qu’ils viennent de chez le bijoutier, à moins, et cette hypothèse est peu probable, que les diamants ne soient des fleurs qui pousseut naturellement, pour le plaisir de nos yeux, sur les épaules des belles personnes.
Je ne me rappelle plus au juste si M! Croizette portait ses diamants dans le rôle de la baronne d’Ange. Ce détail est de si peu d'importance que je ne lai pas remarqué. Mais il est très vrai, en revanche, qu’elle a été excellente de grâce féline et d’orgueil blessé, et que je ne l’ai trouvée un peu faible que dans les reproches si justes qu’elle adresse à Olivier à la fin du troisième acte. M"° Pasca leur donnait un accent plus âpre.
Toute cette pièce du Demi-Monde, bien qu'elle n’ait guère plu au public anglais, à été jouée avec un ensemble irréprochable.
16 juin 1879.