‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 6 sur 58 · JULES LEMAITRE · texte numérisé non relu

JULES LEMAITRE

19 mai 1899.

Au moment où le dix-neuvième siècle va éteindre ses feux, la plupart des grands lettrés qui en avaient éclairé la seconde moitié disparaissent à la file sous la porte basse de la mort. Comme les convives du dernier acte de Don Juan, on dirait qu'ils ont hâte de s’esquiver avant l’arrivée du Commandeur. Dumas, Hervé, Meilhac, Pailleron, Becque, Sarcey, viennent de partir l’un après l’autre, et on est pris d’une morne tristesse en assistant à ces départs précipités des compagnons avec lesquels | Ù on a marché dans la vie. Il y a pourtant quelque chose de plus triste encore, c’est de constater que la notion du respect et des convenances qu’on doit aux morts semble avoir disparu avec eux.

Ceux qui sont entrés dans la carrière après nous et qui s’intitulent « les jeunes » deviennent féroces. Ils pratiqueraient volontiers à l'égard de leurs aînés la méthode expéditive, employée jadis par les sauvages pour se débarrasser de leurs vieux parents, et quand les anciens se décident enfin à mourir, cette jeunesse impatiente s'empresse d'exécuter sans vergogne la danse du scalp sur la fosse à peine comblée. Nous l’avions déjà vu pour Dumas fils, et nous sommes menacés de le voir de nouveau pour Sarcey. On n'a même pas attendu que sa bière fût enlevée pour lui dire rageusement son fait, pour déclarer qu'il avait la haine de «tout ce qui est généreux et élevé », et, qu'en somme,

il ignorait absolument la littérature de son temps.

Qui dit trop ne dit rien, et cette grande colère à la Père Duchêne sent trop la rancune et le parti pris pour avoir la valeur d’un jugement littéraire sérieux.

La vérité est que, pendant sa longue carrière de critique, Sarcey s’est toujours montré un pur lettré, aimant les belles œuvres faites de main d’ouvrier, et s’efforçant de les comprendre, même quand elles le déconcertaient tout d’abord et répugnaient à son goût, resté très classique. Il avait un esprit foncièrement français; il était épris de netteté, de lumière et de naturel, et détestait le jargon obseur, prétentieux et affecté qu'on essayait d'imposer au public sous prétexte d’ « écriture artiste », II voulait que la langue française conservât ces qualités de franchise, de clarté, de logique, de bonne santé qui sont sa gloire et qui la tirent hors de pair. Il avait un faible pour la pièce bien faite, soit; il estimait que l’art dramatique, comme tous les autres arts, exige un studieux apprentissage, et que pour y exceller, il faut avant tout apprendre le métier. En quoi il m'avait pas tort. Il se méfiait des importations de l'étranger et ne goûtait que « médiocrement les brumes émanées du théâtre d’Ibsen ». En dépit de l’admiration des snobs, il ne croyait pas que ces drames, enfantins par certains côtés, compliqués, bizarres et excessifs le plus souvent, fussent des chefs-d’œuvre.

Le public, qui s’y ennuyait, lui a donné raison, et, comme cette admiration factice était surtout une affaire de mode et d’engouement, la réaction contre le théâtre exotique n’a pas tardé à se produire. Ayant deux ou trois ans, il n’en sera plus question. Sarcey, il est vrai, avait la poigne peu délicate, et les coups qu'il assénait tombaient sur la victime avec une lourdeur quasi brutale, Mais sa rude et libre franchise était doublée d’une scrupuleuse conscience, d’une parfaite loyauté.

Il n’hésitait jamais à revenir sur son opinion, lorsqu'il craignait de s'être trompé. Quand après avoir entendu plusieurs fois une œuvre nouvelle, il s’apercevait que son jugement manquait d'équité, il avait le courage de se déjuger ; il avouait son erreur avec une fine bonhomie qui désarmait les mécontents.

Ce n’est point là, vous l’avouerez, la‘ marque d’un esprit sans générosité et sans largeur. Peut-être, cet esprit était-il fermé à la poésie purement lyrique... 11 en convenait lui-même fort modestement. Mais un critique théâtral ayant des prédilections

exclusivement Jyriques serait, on le reconnaîtra, un juge bien

autrement dangereux et sujet à caution. Au théâtre, le lyrisme est l'exception, et la majorité des auteurs dramatiques pourrait

à bon droit retourner contre un pareil juge les récriminations de

certains poètes contre Sarcey.

D'ailleurs, qu'on veuille bien citer les œuvres dramatiques nées viables et acclamées sur la scène dont il aurait par malveillance ou inintelligence étouffé le succès. Est-ce Æernani où Ruy Blas? Est-ce le Passant, Francillon où Madame Sans-Gêne? La Griselidis, de Silvestre et Morand, ou le Cyrano, de Rostand? Est-ce Amants, de Donnay, ou Blanchette, de Brieux ?.. Si j'ai bonne mémoire, à la reprise ou à la première de toutes ces pièces et de bien d’autres, Sarcey s'est efforcé d'en faire comprendre les beautés, d’en expliquer la réussite, et de mêler ses applaudissements à ceux du public. Nul plus que lui n’était heureux de découvrir un jeune auteur ou un comédien de talent et de les recommander aux directeurs. Il agissait ainsi, non seulement dans son feuilleton du dimanche, mais aussi dans ses conférences et ses chroniques littéraires. Ce qu’il faisait pour les hommes de théâtre, il le faisait aussi pour les romanciers débutants, et il

laissait rarement passer, inaperçue une œuvre ayant une réelle

valeur ou donnant de sérieuses promesses.

C’est lui qui, le premier, a parlé avec éloge des livres des Rosny, de Paul Margueritte, d'Hervieu et de tant d’autres nouveaux venus. N'est-ce donc pas au moins hasardeux de déclarer qu’il fut l'ennemi de la nouveauté et de la jeunesse ?

On lui reproche avec la même injustice de manquer de style; il est ce qu’il devait être, net, ferme, d’un mouvement alerte, familier, avec des pointes d'humour qui le relèvent et l’assaisonnent de sel gaulois. Il rappelle la manière des écrivains du dix-huitième siècle, avec plus de rondeur et de malice.

Il est bien adéquat à la personnalité de Sarcey. Il est sain, naturel, vivant et honnête comme l’homme lui-même. Car ce critique épris de théâtre et de bonnes lettres, était avant tout un brave homme et un loyal écrivain. Il aimait sa profession, et pour faire son métier avec une complète liberté, il avait dédai-

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gné les honneurs qui enchaînent, et les satisfactions mondaines :

qui gênent l'expression de la vérité toute nue. Il n'avait voulu

être ni académicien, ni légionnaire, ni membre d’une Société lit-

téraire quelconque. Son seul plaisir était le spectacle; son seul 4 souci, l’accomplissement de la besogne littéraire de chaque semaine.

On le remplacera difficilement. Avec lui peut-être, va disparaître le type du critique passionnément amoureux de son métier, curieux de tout ce qui touche à l’art dramatique, indépendant jusqu’à la sauvagerie. Les rares ennemis qu'il s’est faits dans les lettres, et qui piétinent, aujourd’hui, avec des cris de colère, autour de sa tombe, s’en apercevront le jour où ils tenteront d'aborder la scène et où, malgré tout leur talent, ils manqueront d’un critique assez autorisé pour les imposer au public. Alors, ils regretteront Sarcey, et ce sera leur châtiment.

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