JIT LE GOUT ANGLAIS ET LE GOUT FRANÇAIS
J'ai retrouvé, en revenant à Londres, la Comédie- Française, comme je l’y avais laissée, en possession de la
faveur publique. Les recettes sont toujours aussi fortes, et, ce qui vaut mieux encore, l’attention ni la sympathie n’ont subi aucun relâchement. C’est toujours la même affluence ; c’est toujours le même goût marqué pour nos comédiens et pour les œuvres qu’ils interprètent ; ce sont toujours les mêmes applaudissements.
A Paris, on a quelque peine à croire à ce succès persistant. J’ai vu se produire toutes sortes de défiances eb Je n'ai guère rencontré de boulevardier qui ne m’ait dit, me prenant par le bras :
— Voyons, là, entre nous, mon cher, n’est-ce pas, c’est un four?
— Mais non, je vous assure.
— A moi, vous pouvez bien l’avouer. Qu'est-ce que cela fait ? Et puis, d’ailleurs, tout le monde le dit.
— Eh bien! tout le monde se trompe. Pourquoi, dian-
tre! en croyez-vous plus volontiers tout le monde qu’un homme qui a vu la chose, qui l’a étudiée de près, et cela, non pas un jour, en passant, mais tous les soirs, durant tout un mois.
La vérité est que jamais, à Londres, aucune entreprise théâtrale n'a excité la même sensation, n’a remué aussi profondément le public que les représentations de la Comédie-Française. Ceux de mes confrères en critique théâtrale, que j'ai eu occasion d'entretenir à ce sujet, m'ont tous marqué leur étonnement d’une vogue aussi considérable, aussi soutenue. Le soin qu’ils ont pris d’analyser chacune de ces représentations et d’en rendre au public un compte détaillé, témoigne assez de l'intérêt qu’y attachait ce même public.
Les journaux mêmes qui ont été dès l’abord hostiles à la Comédie-Française et qui ont, de parti pris, systématiquement, conservé cette attitude, se gardent bien de con-
tester un succès qui est indéniable. Ils tâchent de lattaquer dans ses causes; ils crient aux Anglais :
— Mais ne vous laissez donc pas prendre comme cela ! Nos
comédiens valent infiniment mieux que cette troupe étrangère! [ls sont plus naturels, plus vivants. Leur seule
infériorité est de savoir jouer moins habilement de la ré-
clame.
Le Trulh a fait cette campagne avec beaucoup de viva-
cité et de malice. Le Truth, qui paraît une fois par semaine,
me rappelle ce qu'était le #igaro hebdomadaire ou bihebdomadaire dans les premières années de l’Empire : un journal très méchant, très spirituel, très lu, peu considéré. Il n’y a guère de numéro où il n’ait déchiré nos comédiens, ayant toujours soin de faire une exception — histoire de montrer son impartialité ! — tantôt pour M'° Sarah Bernhardt, tantôt pour Coquelin, qu’il rattrapera, soyez-en sûrs, au numéro suivant,
I] convient de reconnaitre que les coups sont adroitement portés, juste au défaut de la cuirasse. L'écrivain anglais (qui serait, si ce que l’on m’assure est véritable, un Français dénationalisé) ne trouve pas de mots assez mordants pour railler le jeu apprêté et solennel de nos acteurs :
— Chaque phrase qu’ils prononcent, dit-il, est accompagnée de l’attitude que l’on suppose, par convention, appropriée au sens de cette phrase, et cette attitude est maintenue non seulement tant que dure la phrase, mais encore une minute après qu’elle esb terminée. Le ton dans lequel la phrase est prononcée varie, il est vrai, suivant ce qu’elle signifie, mais ce ton a toujours quelque chose de théâtral et de déclamatoire.
Il pousse de son mieux en ce sens, et termine par cette conclusion :
« On a dit que, s’il nous eût été permis à nous autres An-
glais de rassembler, dans une même troupe, nos plus beaux talents dramatiques, cette troupe serait égale à celle du Théâtre-Français. Je vais plus loin. La troupe d’'Haymarket, qui a joué les Fouwrchambault, n’était pas composée de la fleur de nos artistes, et cependant la représentation a été infiniment supérieure à celle où j’ai eu l'honneur d'assister
samedi dernier. Oui, la visite de la Comédie-Française à
Londres a été un succès immense; mais c’est que les imprésarios avec qui elle à traité sont passés maîtres dans l’art de la réclame (in the art of puffing), maïs pour tout le monde, sauf pour ceux qui ont le goût perverti, ou qui sont toujours prêts à se prosterner devant l’idole du jour, cette visite a définitivement prouvé que la célèbre troupe de la Comédie-Française vit sur une réputation usurpée et que le théâtre anglais est pour le moment fort au-dessus du théâtre français. »
Cette conclusion à dû paraître un peu téméraire, même aux Anglais. Je ne saurais la discuter : pour comparer
deux choses, il faut les connaître aussi bien l’une que l’au-
tre, et l’un des deux termes de la comparaison me manque absolument. Je m'en référerais volontiers pourtant à ce que me disait Got à ce sujet. Il sait passablement l'anglais et, dans ses nombreux voyages à Londres, ila beaucoup étudié le théâtre et les acteurs de cette nation.
— Leur grande infériorité, me disait-il, c’est qu’ils n’ont point d’idéal. Mais cette infériorité est souvent un avantage. Ils sont plus aisément naturels que nous; ils suivent leur instinct, leur tempérament, sans se mettre en peine de règles qu’ils n’ont jamais apprises et ne connaissent pas, et ils arrivent de prime-saut à ‘des effets que nous ne produisons qu’à force d'art, en rentrant dans la vérité par de longs détours. Mais ce système ne donne que des individualités. Avec le nôtre, il y a des troupes d’ensem-
ble; vous savez comme il est facile, à Paris, de faire une troupe passable, composée d’acteurs qui ont les mêmes traditions et la même manière. Les artistes qui sont nés avec du génie n’en arrivent pas moins à dégager leur personnalité, à devenir eux-mêmes. L’enseignement du
Conservatoire soutient les faibles et n'arrête pas les
forts.
Je crois ces conclusions plus justes que celles de l’écrivain anglais. Il faudrait y ajouter cette considération que le naturel parfait, dont la recherche est possible sur une petite scène, comme l’est celle du Gymnase, des Variétés ou du Gaiety Theater, ne convient pas aux vastes planches de la Comédie-Française. Le Truth se moque de nos artistes, qui marchent et parlent dans un salon sur la scène tout autrement qu’ils ne feraient dans un véritable salon. Eh mais! c’est qu’il n’y a guère de salon de quinze mètres sur vingt; c’est que lorsqu'on cause entre soi, on est à côté l’un de l’autre et qu’on parle tout bas; tandis que, si lon doit être entendu de douze cents personnes, il faut se parler d’un peu loin, hausser la voix eb ralentir le débit. Cette nécessité s'impose à nos acteurs, lorsqu'ils jouent rue Richelieu. Si l’anonyme qui les raiïlle si durement, les avait vus, non sur la petite scène de Gaiety Theater, mais dans Jeur milieu, à la Comédie même, peut-être aurait-il mieux compris les raisons qui les obligent à accentuer plus fortement, et le geste, et le ton.
Au moins nos Parisiens doivent-ils voir, par ces citations, que, s’il est des personnes à Londres qui protestent contre l'énorme succès de la Comédie-Française, il n’y en a point qui l’aient révoqué en doute.
14 juillet 1879.
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