‹ La critique et les lois du théâtreChapitre 8 sur 58 · LES DROITS ET LES DEVOIRS DU CRITIQUE · texte numérisé non relu

LES DROITS ET LES DEVOIRS DU CRITIQUE

Lorsque, il y à huit mois, l’Opinion Nationale se fonda et que le Directeur m’y offrit le courrier du lundi, j'avoue que je ne l’acceptai point sans quelque hésitation. Je ne savais parfaitement de la littérature dramatique que ce qu’on en peut apprendre dans les livres. J'avais plus étudié Sophocle> Aristophane, Plaute, Shakespeare et les grands écrivains des deux derniers siècles, que MM. d'Ennery et Bayard. J’ignorais, ou peu s’en faut, le théâtre contemporain.

Je ne connaissais assez bien que le répertoire de la Comédie-Française, car le nombre de pièces dont il s’accroit chaque année est fort restreint, et je les avais vues presque toutes par échappées, en passant. Cela suffisait-1l ? J’exprimai mes inquiétudes à mon rédacteur en chef. Il me rassura contre mes défiances, il me dit qu'il y aurait . peut-être pour le public quelque plaisir à savoir l'avis d’un homme qui ne fût pas du métier et qui donnât son impression

(1) Dans ce feuilleton, Francisque Sarcey expose, pour la première fois, la théorie des droits eb des devoirs de sa profession. Il y exprime un certain nombre d'idées auxquelles il devait demeurer fidèle toute sa vie. Aussi avons-nous cru devoirisoler ce morceau et le placer, comme une sorte de préface, en tête du présent recueil.

naïve. Cela serait tout au moins une nouveauté qui ne pouvait déplaire dans un journal nouveau. « Ne craignez rien, ajouta-t-il; vous ne perdrez que trop tôt votre ignorance. to toujours franchement tout ce que vous pensez, eb ne vous mettez pas en peine des suites. »

Je me laissai persuader et pris la plume. Rien ne me parut plus facile, au premier abord, que la besogne dont j'étais chargé. Passer ‘ses soirées au théâtre et dire, le lundi, au bas d’un journal : « Cette pièce m’a plu, allez-y voir. Cette autre m’a ennuyé; gardez-vous-en bien ». Qu’y a-t-il de plus simple en apparence ? c’est ce que tout le monde à Paris fait un peu, sans être payé pour cela. Je m'aperçus bientôt que la chose était infiniment plus malaisée que je ne l'avais soupçonné au début, et qu'avec le plus vif désir d’être partout sincère et de dire toujours vrai, on n’y arrivait que rarement, à force de réflexion et de travail.

La difficulté n’esb pas, comme le croit généralement le * public et surtout le public provincial, de se soustraire aux

influences dont on esb pressé de toutes parts. Je n’y ai jamais eu, pour ma part, aucune peine. Je serais très honteux de moi-même s’il m'était jamais arrivé d'écrire un seul moë contre une œuvre par animosité contre l’auteur ; je ne le serais guère moins si je cédais à une recommandation ou à un sentiment de camaraderie. Cette sorte d’impartialité ne me coûte rien; je la trouve toute naturelle et n’imagine pas qu’il y ait lieu d’en être bien fier.

Un couvreur grimpe sur un toit en pente raide, à trente

mètres du sol; il y place tranquillement ses tuiles, sans songer, qu'il risque, cent fois le jour, de se casser le cou. Il ne voit point là de bravoure ; c’est son métier d'exposer sa vie, il l’expose eb n’en tire pas vanité. Le métier de critique a aussi ses inconvénients : on risque, en disant

Eh. t'éles. (,. L A 47, 4

vrai, de se faire à peu près autant d’ennemis que de personnes dont on parle; mais c’est notre métier; on nous paye pour le faire, et nous croyons n’accomplir, en le faisant, qu’un simple devoir d’honnêteté. à

Je sais que j'aurai fort à faire pour convaincre les bons,

bourgeois que nous ne sommes pas de plats coquins. Per-

sonne en France ne veut être dupe : les gens de Carpentras et de Landerneau surtout sont terribles pour cela; ils ne peuvent pas lire l'éloge d’une actrice sans hocher la tête avec un sourire d’une malice très significative.

Ce n’est pas eux qu’on attrape. En revanche, je me suis entendu vingt fois adresser cette question sux le boulevard :

« Qu'est-ce que vous à donc fait un tel? Vous avez bien

maltraité sa pièce. » Il serait bien temps d’en finir avec ces préjugés ridicules ; je le répète encore et ne saurais trop le répéter : s'il est malaisé aux critiques de dire exactement ce qu’ils pensent, les raisons de camaraderie et d’intérêt n’y sont Pour rien, ou du moins n’y sont que pour fort peu de chose ; cet embarras tient à des raisons dont l’analyse est plus compliquée, et plus délicate.

J’ai un de mes amis, grand amateur de musique, et qui est fanatique de Beethoven et de Mozart; c’est à peine s’il admet Rossini. Je vais quelquefois avec lui dans les théâtres lyriques et il me dit naïvement ses impressions, à mesure qu’un morceau passe. Mais bien que j'aie la plus grande confiance en son goût, je ne tire pas grand avantage de sa sincérité, car Je pourrais d'avance lui formuler son avis; il va généralement du mauvais à l’exécrable et ne descend au médiocre que par occasion. Je ne dis pas qu’il ait tort à son point de vue; il est clair que s’il compare un pont-neuf d'Adam à une mélodie de Mozart, le pont-neuf fera pauvre figure. Mais pourquoi prendre si haut les points de comparaison ?

J'imagine qu’au salon de l’année prochaine, nos artistes paraîtront de bien petits garçons si l’on va rapprocher leurs tableaux de l’œuvre des grands peintres du temps passé. Mais serait-il juste d’accabler une seule année du poids de cinq siècles? Faudra-t-il ne voir les toiles exposées en 1861 qu’à travers les souvenirs de’ Raphaël et de Rembrandt ? Rendra-t-on un grand service au public en lui apprenant que M. Baudry n’est pas le fils mais simplement le neveu, et un petit neveu du Corrège, que M. Winterhalter n’a qu’une parenté lointaine avec Lawrence, que M. Théodore Rousseau ne rappelle qu'imparfaitement Le Poussin, et qu'enfin M. Couture ne serait peut-être pas admis sans examen à gratter la palette de Rubens ? Ces truism, comme disent nos voisins, sont décourageants pour les artistes, sans faire l'éducation de la foule.

Il est bon de rappeler les grands noms, mais sans jeter leur ombre sur les œuvres modernes. Je ne trouverai même pas mauvais que M. Théophile Gautier, qui avait dit que Rembrandt était un admirablé coloriste, se serve encore de la même épithète pour caractériser le talent de M. Riesener. Il est évident que, ni dans son esprit ni dans le nôtre, l’épithète n'aura la même signification ni la même force. L’échelle de proportion a changé.

N faut que le critique de théâtre ait, lui aussi, son échelle de proportion dont il convienne avec le public. Mais quelle sera-t-elle ? Grave question, et plus difficile à résoudre qu’on n’imagine. Abîmer M. d’Ennery sous le nom de Corneille, mesurer MM. Marc-Michel et Labiche à Beaumarchais, c’est absurde folie, c’est injustice même. Mais devons-nous, d'autre part, jeter dans un coin tous les souvenirs, toutes les conditions de l’art antique, comme on à fait de l’aune et des vieilles mesures ?

Vous voyez qu'il ne s’agit pas simplement pour le cri-

tique de se laisser aller à son impression ; il faut la régler, il faut avoir un point précis où on la rapporte. « Il y a deux heures que nous sommes ici, dit quelqu'un à ma droite, — Non, reprend l’autre à ma gauche, il y a quatre heures au moins. » Jetire ma montre et je dis au premier: « Le temps ne vous dure guère » ; et au second : « Il paraît que vous vous ennuyez terriblement avec nous. Il n’y a que trois heures que nous sommes ensemble. » Je suis sûr de mon affaire; j'ai une montre. Le premier embarras du critique, c'est de monter sa montre, de la mettre à l’heure ; mais où trouver l'heure juste ? L’art dramatique a-t-il un canon comme le Palais-Royal ?

Autre difficulté, non moins sérieuse. Vous voilà, vous critique juré, assermenté, critique honnête s’il en fut, bien résolu à ne jamais donner au public que votre impression personnelle ; vous voilà, dis-je assis dans votre stalle et la lorgnette en main. Vous vous amusez, ce soir-là, où vous bâillez à périr. Croyez-vous qu’il ne s'agisse plus que d’écrire en sortant de là : La pièce est fort gaie ou elle est détestable ? Mais pour combien, s’il vous plaît, a-t-elle été dans votre plaisir ou dans votre ennui? là esb le point. Quelques circonstances extérieures n’ont-elles pas influé sur votre jugement? Aviez-vous bien ou mal dîné? Aviezvous les pieds chauds ? Ne vous était-il pas tombé, dans la journée, une mauvaise nouvelle qui avait troublé vos humeurs, aigri votre bile ?

Si l’on fouille le moindre des sentiments humains, on trouve au fond mille ressorts invisibles qui le font mouvoir. Commencez par analyser ces ressorts. N’attribuez à la pièce que la part d’action qui lui revient. J'irai sans doute, moi, public, voir le même drame dans d’autres conditions que vous ; retranchez de votre critique toutes les causes qui sont venues du dehors peser sur votre impression, qui l’ont ac-

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crue, modifiée, et même complètement pervertie. J’ai affaire de votre jugement et non de votre personne.

Croyez-vous même être en règle avec votre conscience quand vous avez fait la part du drame et rendu à César ce qui appartient à César? “Ne faut-il pas encore chercher pourquoi certaines beautés ou certains défauts ont agi sur vous plus fortement peut-être qu’en bonne justice ils n'auraient dû ? Vous êtes homme, mon cher critique, c’està-dire faible, et ni les acteurs, ni les auteurs que vous jugez, ni le public qui lit vos jugements ne doivent souffrir de vos faiblesses.

N’avez-vous pas cédé à un goût trop vif pour des sentiments qui vous sont chers, ou pour des idées qui conviennent au tour particulier de votre esprit ? N’en avez-vous pas trop cru des répugnances, qu'il vous serait tout aussi difficile de justifier, que la répulsion que j'ai pour certains mets, fort bons d’ailleurs et très appréciés des gourmets ? Ne vous êtes-vous pas même laissé surprendre par l’entratnement général; la salle était pleine des amis de l’auteur c’est un homme que vous aimez; il y avait ce soir-là du parterre aux loges un courant électrique d’admiration; vous avez subi l'influence ; en retrouvera-t-on la trace dans votre feuilleton du lendemain ?

Ce n’est pas tout : si vous vous trouvez en désaccord avec le public, ce qui n’arrive que trop souvent, ferez-vous bon marché de son opinion pour ne donner que la vôtre ? Remarquez, ô critique, que les directeurs ni les auteurs ne travaillent pas précisément pour vous, mais pour les gens qui paient. Il est pourtant assez juste que ceux qui donnent leur argent aient aussi voix au chapitre.

Le prendrez-vous de très haut avec eux, où battrez-vous tout de suite en retraite ? De quelque façon que vous agissiez, vous aurez pour vous et contre vous les proverbes, qui

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-sont la sagesse des nations. « La voix du peuple est la voix

de Dieu », répond M. Léon Laya aux critiques. « Les sots depuis Adam sont en majorité », disent à leur tour les critiques à M. Léon Laya. Où est la vérité? Ferez-vous un compromis entre ces deux contraires ? Quel tempérament choisirez-vous? Vous voilà obligé de passer entre deux abîmes sur une lame de rasoir. Gare la culbute! J'arrive à un point qui est bien plus délicat encore. Je suppose que vous ayez votre opinion faite sur une œuvre, et que cette opinion soit parfaitement équitable. Il s’agit de l’écrire, et ce n’esb pas, croyez-moi, une mince difficulté. Les mots sont faits pour traduire la pensée ; avez-vous compté combien de fois ils la trahissent ? On croït qu’il est aisé de dire juste ce qu’on veut; hélas ! il faut avoir passé par là pour à savoir ce qu'il en coûte à trouver des expressions qui aillent à la pensée comme nn vêtement bien fait. Il y a des centaines de tailleurs à Paris, car il y a des milliers d’AIlemands, mais ôn ne connaît qu’un Alfred. N’est pas qui veut l’Alfred du feuilleton ; que de fois on reste en deçà de ce qu’on prétendait dire! mais combien plus souvent encore on est emporté au delà, bien loin de sa pensée. ,

Ceux-là seuls qui ont l'habitude d’écrire sentiront la vérité de ce que je dis. On s’assied à son bureau, la plume à la main, de sang-froid, comme un juge sur son siège. On commence en mesuranttous ses mobs, aussi tranquille que le garçon épicier qui pèse son poivre dans une balance irréprochable. Peu à peu la plume s’anime comme d'elle-même, le sang circule plus vite et fouette la main, et les expressions montent et s’accumulent, l’une traînant l’autre à sa suite et la seconde enchérissant sur la premiere.

On est emporté par la fougue de l’article, comme par un cheval lancé au galop. On se laisse bientôt aller soi-même à la rapidité de la course ; on s’excite, on s’éperonne ; hop!

Che QUARANTE ANS DE THÉATRE.

hop! on saute tous les obstacles : c’est une course au: clocher. On était parti bien paisiblement, avec la ferme intention d'aller au bois de Boulogne faire le tour de la cascade ; on est vingt lieues plus loin. on ne sait plus où l'on est.

Qui n’a éprouvé cela mille fois dans les ardeurs du journalisme quotidien ? Puis le lendemain arrive ; on est desens rassis ; on se relit avec étonnement. Eh quoi ! l’on à été si sévère, si tranchant ; on a tout renversé, foulé aux pieds; on ne voulait qu'égratigner, on à emporté la pièce; on a

passé les bornes de la justice en allant plus loin que sa

pensée.

.… Eh! mon Dieu! je n’ignore pas qu’il y a des chefsd'œuvre dont les beautés sont de tous les temps. Qu’on nous en serve un seul, on verra bien si nous savons le reconnaître et le louer dignement. Maïs enfin les chefs-d’œuvre sont encore plus rare que les très belles femmes. Combien en compte-t-on dans les trois plus beaux siècles de notre littérature ? Une douzaine toub au plus ; or nous avons cinquantedeux articles à faire par chacun an. Nous avons donc un grand nombre d'œuvres médiocres. Montrer qu’elles sont médiocres, qu’elles ne passeront pas l’année qui les à vu éclore, est philosophique, sans doute, mais absolument inutile. C’est une vérité reconnue d’avance, admise par tout le monde, qui ne doit trouver aucun contradicteur.

Il y a mieux à faire. Chaque génération a ses sortes de beautés qui lui plaisent davantage, sans qu’elle sache pourquoi; il peut se faire que ce soient des défauts, mais ils vont au tour particulier de sôn esprit, Elle admire, tant qu'on voudra, la Vénus de Milo et une tragédie de Corneille ; mais toutes deux la laissent froide. Une physionomie piquante et un vaudeville de MM. Marc- Michel et Labiche lui seront plus agréables. Au lieu de fulminer contre

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elle, au lieu de lui remettre devant les yeux des principes et de règles dont on l’a cent fois ennuyée, ne vaut-il pas

* mieux entrer dans ses caprices d'enthousiasme et lui en découvrir, s’il se peut, les raisons ?

Rien n’est plus aisé que de démolir pièce à pièce le Duc Job? II est plus difficile, et peut-être aussi est-il plus vraiment profitable, de chercher dans cette comédie ce qui a pu flatter les goûts passagers du public. Ainsi, nous aimons aujourd’hui les scènes intimes, où les détails Les plus familiers soient rendus avec une vérité scrupuleuse ; nous avons même inventé pour ce nouveau goût un mot nouveau.

On notera ce qu’il y a de réaliste dans la pièce de M. Léon Laya. La mode est à présent aux discussions d'intérêt, aux détails de bourse et aux tirades vertueuses contre l'argent. Tout cela se trouve dans le Duc Job. I] faudra poursuivre ainsi cette analyse jusqu’au bout. Il n’est pas impossible qu’on se trompe sur quelque point. Mais qu'importe? on aura fait ainsi son métier de critique et de journaliste. Un journaliste ne doit pas lutter contre le torrent du jour, il faut qu'il s’y abandonne, en le dirigeant du mieux qu’il peut. Les écrivains der étage supérieur ne sont-ils pas for-

- cés, eux aussi, de compter avec les passions du moment,

avec les accidents que chaque jour apporte et jette dans le courant de la politique ? Ils suivent les événements, et ne gardent des principes absolus, que ce qui est applicable à l'instant présent. Voilà Garibaldi prêt à s’embarquer pour Naples; un philosophe pourra lui faire une belle dissertation sur la légitimité des révoltes ; un journaliste qui sait son métier, criera aux gens de Palerme de le suivre. Il court toujours au plus pressé; il va où va la foule, en tâchant de la maintenir.

Il en est de même pour nous qui habitons le rez-de-chaussée du journal. Le public a des caprices et des engouements

. dont quelques-uns ne nous semblent pas fort justes ; ils ont pourtant leur raison d'être, c'est à nous de la trouver eb de * l'expliquer. Nous n’avons point à lutter contre ces entraînements au nom des règles éternelles du beau ; laissons ce rôle à ceux qui écrivent dans les revues et qui font des livres. Ils sont lus à tête reposée par un petit nombre d'hommes sages ; ils peuvent avec eux le prendre d’aussi haut qu’ils voudront.

On nous lit en prenant sa tasse de café, en pensant quelquefois à tout autre chose. La philosophie serait bien mal venue alors ; on veut retrouver chez nous l’impression toute brûlante des événements de la veille. Nous sommes la voix de la foule, et son premier cri; nous sortons d’une première représentation tout échauffé de l’enthousiasme ou de la colère du public. Il faut que dans notre jugement il reste la trace des émotions que nous avons partagées nous-même. Nous sentons, et la parole suit. Nous sommes les moutons de Panurge de la critique ; le public saute et nous sautons ; nous n'avons d'avantage sur lui que de savoir pourquoi il saute et de le lui dire.

C’est ce que j'ai toujours essayé de faire. Le succès est Ja règle de ma critique. Ce n’est pas du tout qu’il prouve pour moi le mérite absolu de la pièce ; maïs il montre évidemment qu'entre l’œuvre représentée et le goût actuel du public il y a de certains rapports secrets qu'il est curieux de découvrir. Je les cherche. Je dis la vérité du jour, car j'écris dans un journal. La mode change tous les dix ans en France, pour les ouvrages de l'esprit comme pour tout le reste. Il est clair que, dans dix années, et plus tôt peut-être, mon jugement sera faux; mais les raisons sur lesquelles je l'ai appuyé sont encore justes. Il est vrai que personne alors ne s’en souciera : pièces eb feuilletons seront tombés dans le ‘plus profond oubli.

Je parlais dans mon dernier article d’une échelle de proportion dont le critique devait convenir avec ses lecteurs ; la voilà trouvée, ce me semble. Quand je dis qu’une chose est bonne, excellente, admirable, ne traduisez pas, s’il vous plaît :« c’est une œuvre que tous les siècles admireront » ; elle entrera dans ce glorieux cortège des chefs-d’œuvre qui sont l'honneur de l’esprit humain. J'entends dire seulement | qu'elle est admirable pour le public du jour.

Les qualités que l’on y trouve sont de celles qui sont le mieux faites pour lui plaire ; les défauts, au contraire, sont de ceux qui ne touchent pas pour le moment. Le mérite n’est déjà pas mince, pour un auteur dramatique, de connaître parfaitement le goût de son public et de passionner les hommes de son temps; peu de gens y réussissent, et c’est bien le moins qu’on leur sache gré du plaisir qu’ils nous donnent. Ils n’ont cherché qu’un succès d’un jour; c’est au journal à l'enregistrer.

Nous ne devons donc pas marchander les éloges ; mais c’est à nos lecteurs de savoir au juste quelle en est la valeur et ia portée,

16 et 23 juillet 1860.

Si abandonnée que soit la forme de ces feuilletons, j'y suis toujours et de parti pris très sérieux. J’y reste ce que j'ai toujours été, bon universitaire.

L'Université, au reste, ne s’y est pas trompée. Elle m'a depuis longtemps fait l'honneur de marquer quelque estime pour ces critiques, improvisées de style, mais où les idées sont le fruit d’une longue méditation.

Je compte parmi les joies de ma vie que tel de mes feuilletons sur l’ancien répertoire ait été lu en pleine classe par un professeur de rhétorique et livré à la discussion des élèves, comme une page de La Harpe et de Villemain. C’est

le dernier terme d’ambition où j'aurais jamais osé aspirer.

Hier encore, il m'arrive une de ces éditions savantes où se complaisent nos professeurs d'aujourd'hui, avec introduction, commentaire philologique, historique, littéraire, où le texte est si parfaitement élucidé, tourné et retourné, sondé, approfondi, que toutes les questions qu'il soulève sont épuisées et qu'épuisée aussi est l’attention du lecteur.

Je me mets à lire la notice historique et littéraire par où s'ouvre le volume, et j'y trouve un portrait du Menteur, ou plutôt une explication de ce caractère, empruntée à l’un de mes feuilletons. J'étais cité en bonne compagnie avec les maîtres de la critique, par un des maîtres de la jeune Université.

Je n’en fais pas le fier; cela m’a causé un sensible plaisir. Comme il me semble que j’ai, en mon temps, apporté, et dans la théorie de l’art dramatique, et dans la critique des vieux chefs-d’œuvre, quelques idées neuves, quelques façons de voir et de juger personnelles, je sens quelque joie à constater qu’elles ont fait leur chemin et que la justesse en a été reconnue par ceux dont j’ai toujours cherché l’approbation et tâché de mériter l'estime, par les membres du corps universitaire.

C’est à eux surtout que je m'adresse ; c’est pour eux que je travaille, Que de fois, depuis vingt-cinq ans et plus, dans ces mois d'été, où je sais tout Paris aux bains de mer, où les sujets manquent, où je sais bien qu’un chefd'œuvre ne tirerait pas de leur doux farniente des lecteurs prenant le frais et révâssant au bord de la mer et sous les arbres, que de fois me suis-je dit (car on a des heures de lassitude) :

— Bah! si j'expédiais aujourd’hui le feuilleton pardessous jambe.

Et je songeais alors au professeur de rhétorique de Les-

neven, qui à pris l’habitude de me lire, avec qui je suis en communication constante, bien que nous ne nous soyons jamais vus; il attend son lundi, le professeur de Lesneven, il a passé un contrat avec moi ; il s’est engagé à me lire avec sérieux eb sympathie ; je dois, de mon côté, tenir ma parole et donner à chaque fois le meilleur de mon esprit; ce n’est pas ma faute si ce meilleur n’est pas toujours très bon.

Et voilà comme le professeur de Lesneven me maintient dans le devoir. Quand, par hasard, j’entre, à la cinquantième représentation d’une pièce, dans une salle de théâtre, les acteurs qui m'ont déniché dans mon coin jouent pour moi; j'écris pour le professeur de Lesneven.

5 juillet 1886.

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