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Tableau de la Lit, au X VIIle siècle, Préface, Passim

58 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE

Staël avait indiquée comme un instrument nécessaire à l’historien des lettres.

Seulement la méthode est neuve entre les mains du professeur d’éloquence, et il ne l’emploie pas toujours avec toute la précision que l’on pourrait souhaïiter. Ilen va de même de ses efforts pour placer dans leur milieu historique les œuvres littéraires. Il y est parfois plus soucieux de beaux développements oratoires que de rigoureuses démonstrations. Il mêle bien l’histoire générale et la biographie de l'écrivain à l’analyse des œuvres, mais l’homme et l’œuvre ne sont pas toujours assez expliqués l’un par l’autre. On l’a reproché à Villemain, et l’ona montré comme Sainte-Beuve réussit mieux que lui à fondre ensemble tous les éléments internes ou externes dont se compose un livre, et à faire saillir de cette matière ainsi pétrie le portrait solide et cohérent de l’auteur. ! Oui; Sainte-Beuve a mieux réussi dans ce genre de travail. Mais l'effort ne fut-il pas chez lui souvent trop appliqué et trop indiscret? Et la critique historique n’a-t-elle pas des bornes qu'il lui faut respecter ? . et n’est-ce pas un procédé discutable que celui qui consiste à tellement mêler une œuvre avec la biographie de.son auteur et l’histoire contemporaine

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 59 que l’œuvre se trouve finalement noyée dans l’histoire et la biographie ?

Ne suffit-il pas, comme l’a fait Villemain, de montrer seulement que l’auteur fut en contact avec ses contemporains et la civilisation de son temps? C'est M. Faguet qui exprimait un jour cette pensée que l'histoire générale n’étant que le cadre de l’histoire littéraire, et l’histoire littéraire n’étant que la bordure de la critique, il convient que toutes deux restent bordure et cadre, et n’envahissent pas, ne couvrent pas le champ de la critique. Et Villemain, selon M. Faguet, serait en somme, malgré l’insuffsance de certaines de ses pages, le critique qui a le

mieux compris, et le plus judicieusement utilisé la méthode historique.

Quoi qu’il en soit, Sainte-Beuve devait aller plus outre dans ce procédé d'étude littéraire : il devait pousser jusqu’à la confrontation de l’œuvre avec la biographie détaillée, anecdotique et psychologique de l’auteur. Il a pendant un demi-siècle incarné ce genre, il s’y est taillé un domaine à lui, et comme une

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sorte de royaume dont il a été le chef incontesté, admiré et souvent redouté.

D'ailleurs, Sainte-Beuve, qui a rendu hommage au talent et à la critique bistorique de Villemain, et qui a continué sa méthode enla précisant, est l’homme qui ressemble le moins possible au professeur éloquent et populaire de la Sorbonne. Professeur, Sainte-Beuve le fut un jour, en 1858 lorsqu’après avoir déjà accompli plusieurs avatars politiques il se fut rallié à l’empereur ; il fut alors pourvu de la chaire de poésie latine au Collège de France. Mais il était tellement impopulaire à cette époque, comme d’ailleurs à toutes les époques précédentes de sa vie, qu’il fut sifflé par ses jeunes auditeurs, et obligé de se retirer à la troisième leçon.

Pourquoi cette impopularité ? Elle tient au tempérament même de Sainte-Beuve, à sa vie dont la dignité morale fut médiocre, et à son caractère inconstant et infidèle. Tour à tour romantique, conservateur, catholique, saint-simonien, sceptique, positiviste, épicurien, on a dit de lui qu'il a passé sa vie à se lier et à se délier; et ces infidélités intellectuelles, politiques, sociales gâtaient singulièrement le prestige qu’il pouvait avoir. Pontmartin

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 61 a —— écrivait un jour qu’en ses années de jeunesse Sainte- Beuve avait “ une flexibilité de lierre toujours en quête d’un ormeau. Seulement le lierre meurt où il s’attache, et chez Sainte-Beuve, le lierre, au lieu de s’attacher et de mourir, passait d’ormeau en ormeau jusqu’à ce qu’il eût parcouru toute l'allée ” 1, Sainte-Beuve a parcouru toute l'allée, et d’autres encore, et ce n’est que vers la fin de sa vie qu'il a pu trouver quelque repos tans une popularité qui lui était enfin venue, et qui lui apportait la vive admiration du public.

Il est né à Boulogne-sur-mer, en 1804. A quatorze ans, il vint à Paris et y compléta ses études classiques. Il y prit le goût des humanités, de ces Grecs et Romains dont il écrivit un jour que c’est dans la jeunesse qu’ilfaut apprendre à leslire. “ Alorsla page de l'esprit est toute blanche, et la mémoire boit avidement tout ce qu’on y verse. ”’? Sainte-Beuve humaniste était déjà curieux de sciences positives, de physiologie et de chimie: à vingt ans, ilentra à l’École de Médecine. Il en sortit presque aussitôt, pour aller au Globe que venait de fonder, en 1824, Dubois, son ancien profes-

seur de rhétorique au ccllège Charlemagne.

1. Semaines littéraires, p, 232, 2. Nouveauz Lundis, VI, article sur l’Anthologie grecque, 1864.

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A cette date commence une première phase de la carrière littéraire de Sainte-Beuve ; elle se prolongera jusque vers 1835. Sainte-Beuve y fait de la critique romantique. Il écrit, en 1827, un article élogieux sur les Odes et Ballades de Victor Hugo ; l’article lui valut une visite de remerciement de l’auteur, quiavait alors vingt-cinqans. Sainte-Beuvefut séduit par le jeune maître du Cénacle romantique ; ilse lia, à vingt-trois ans, avec Victor Hugo; il fréquenta chezlui; il fut admis dans le groupe des jeunes révolutionnaires de la littérature, dans la confrérie des adorateurs du nouveau dieu du Parnasse., Ilyresta jusqu’à 1830. La dévotion de Sainte-Beuve allant à Madame Victor Hugo, autant qu’à son mari, il y eut rupture entre le poète et le critique. Sainte-Beuve sortit du temple pour n’y plus revenir.

Il avait pourtant été utile aux jeunes romantiques, en les avertissant de leurs excentricités, et en leur rappelant les lois du bon goût. On sait l’enthousiasme un peu naïf des jeunes lyriques du Cénacle, et quelle domination souveraine, quel charme pres- . que superstitieux le génie de Victor Hugo exerçait sur les disciples qui tournaient autour de lui. Les

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 63 me réunions du Cénacle durent plus d’une fois faire sourire Sainte-Beuve, puisqu'il avait de l'esprit. “Quand Hugo, raconte un témoin, la tête inclinée, le regard sombre et soucieux, avait lu quelquestrophes d’une ode nouvelle, il se faisait un silence de quelques

instants, puis on se levait, on s’approchait avec une

émotion visible, on lui prenait la main, et on levait les yeux au ciel ! Un seul mot se faisait d’abord entendre : Cathédrale ! — Ogive, ajoutait un autre — Pyramide d’Eypte! s’écriait un troisième, Puis l'assemblée entière applaudissait et répétait en chœur : Cathédrale ! Ogive ! Pyramide d’Eypte ! ”

Sainte-Beuve, pendant ces réunions adoratrices du Cénacle, n’était pas assez distrait par “ autre chose ”, et par son cœur, pour ne pas s’apercevoir qu’il y avait quelque ridicule dans cette liturgie nouvelle. Il donna des leçons de sagesse littéraire, et fit, à propos des intempérances de vocabulaire et d'inspiration du romantisme, de judicieuses critiques. C'était, d’ailleurs, l’époque où Sainte-Beuve, voulant donner aux romantiques quelque noblesse ancienne, leur cherchait des ancêtres au siècle de la Renaissance, et, dans son Tableau de la Poésie au XVIe siècle,

publié en 1828, essayait de rattacher à la Pléiade les #

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poètes de l’école nouvelle. Effort justifié par quelques caractères communs aux lyriques de la Renaissance et aux lyriques du romantisme, mais qui ne laisse pas d’être bien contestable quand on se rappelle

, que si l’humanisme du seizième siècle était à base

d'imitation classique, le romantisme, lui, rejetait ce fondement essentiel, et n’était en somme qu’une révolte contre le classicisme.

Mais Sainte-Béuve était lui-même à cette époque la proie du démon lyrique, se croyait grand poète romantique, et publiait, en 1829, les Poésies et pensées de Joseph Delorme, où il manque de la flamme lyrique; il publia l’année suivante, en 1830, les Consolations, poésies qui marquent chez Sainte-Beuve un retour au sentiment religieux, et où abonde la mélancolie : il donnera enfin, en 1837, les Pensées d’août qui sont prosaïques, et établissent définitivement que l’auteur n’est qu’un poète de troisième ordre.

C’est à la fin de cette première phase de sa carrière littéraire, en 1834, que pour se consoler de n’être pas un grand poète, Sainte-Beuve essaiera d’être grand romancier, et fera paraître Volupté. Ce roman est une sorte d’autobiographie malsaine, pleine de cette passion qui s’appelle sensualité, et il me fait honneur

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 65 nn me EUR) ni à la personne de Sainte-Beuve, ni à son talent. L'auteur sort amoindri, moralement et littérairement, de cette nouvelle épreuve.

PE

Aussi, Sainte-Beuve, conscient de ses échecs romantiques, déjà en froid avec Victor Hugo, jaloux peut-être de voir ses anciens confrères du Cénacle, sortis de la littérature, occuper dans le monde politique de brillantes situations, — tel Lamartine, deputé en 1833 — pendant que lui reste simple... cri-

tique, s’éloigne-t-il de plus en plus de l’école, et vers 1835 incline de plus en plus vers la critique conservatrice. De 1835 à 1850, il Y à une seconde phase de sa vie qui est surtout remplie par deux œuvres : Port-Royal et Chateaubriand et son groupe littéraire.

Port-Royal est sorti des leçons professées à Lausanne en 1837, comme Chateaubriand et son groupe sortira des leçons professées à Liège en 1848. Sainte- Beuve allait tour à tour chercher en Suisse et en Belgique une popularité que lui refusait encore la France.

Port-Royal est une des œuvres de Sainte-Beuve où il y a le plus à admirer et à blâmer. C’est une forte étude de ces jansénistes qui firent école litté-

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raire et théologique au dix-septième siècle : Sainte- Beuve y fait à merveille sa critique littéraire, mais il s’y égare dans la critique théologique. Port- Royal est une œuvre de poésie vivante où prennent corps et âme les personnages de la Solitude, la Mère Angélique Arnauld, Pascal et sa sœur Jacqueline, Nicole ; une œuvre où s’exerce avec finesse la psychologie biographique de l’auteur, où l’exactitude minutieuse du détail soutient l’imagination et le sentiment ; mais c’est aussi, vers la fin surtout, une œuvre de dilettantisme, de curiosité vaine, et de scepticisme, une œuvre où paraissent trop l’hostilité

grandissante de Sainte-Beuve contre l’Église, et son incompétence à traiter des questions de la foi et de la grâce. Il a beau reconnaître que les Provinciales de Pascal manquèrent d’honnêteté et de franchise, et qu’il y eut quelque bizarrerie chez ces dames

religieuses de Port-Royal, et, comme s’exprime le Père Longhaie, quelque ridicule dans cette “ insurrection théologique en coiffe et en guimpe ”, il n’a pas compris le fond même du débat, et sur quoi s’appuie l’Église pour condamner les doctrines de Jansénius et de l’abbé de Saint-Cyran.

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 67 mm C'est encore par une infidélité à son passé religieux et à ses amitiés anciennes, que Sainte-Beuve envenimera de notes perfides son ouvrage sur Chateaubriand. Lui qui fut jadis l’admirateur de l’auteur du Génie du Christianisme, et qui, chez Mme de Récamier, à l’Abbaye-aux-Bois, prodigua ses hommages au père du romantisme, il attaque maintenant, en cet homme dont les idées politiques et religieuses ne s’accordaient plus avec les siennes, le légitimiste, le catholique et le croyant. Il essaiera même de créer la légende d’un Chateaubriand irreligieux, ou catholique par politique et par calcul ; et il faudra cinquante ans plus tard, en 1900, toute une thèse de doctorat en Sorbonne, celle de mon ancien et très éloquent professeur de littérature française à l’Institut catholique de Paris, M. l’abbé Georges Bertrin, pour démolir cette légende. Le livre sur la Sincérité religieuse de Chateaubriand de M. Bertrin ruine les insinuations cauteleuses de Sainte-Beuve.

De 1850 jusqu’à sa mort, en 1869, Sainte-Beuve laisse, ou à peu près, ses études d'histoire littéraire, Pour revenir à la pure critique. C’est la grande épo-

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que de sa carrière : celle des Causeries du lundi. C'est en 1849 qu'il accepta de faire tous les lundis, dans le Constitutionnel, un article de critique. Après le coup d’État de 1851, Sainte-Beuve, qui passa à Napoléon, s’en alla, avec ses lundis, au Moniteur où il loua l'empire. 11 devait être, pour un tel dévouement, nommé en 1855 professeur au Collège de France. Les sifflets de l’auditoire renvoyèrent presque aussitôt à sa plume le professeur. En 1857, Sainte-Beuve fut nommé maître de conférence à l’École Normale Supérieure, où il donna des leçons pendant quatre ans. En 1861, à l’époque où Napoléon III inclinait vers la politique antireligieuse, Sainte-Beuve, impérialiste et anticatholique, revint au Constitutionnel où ses passions hostiles trouvaient plus de liberté. C’est la série des Nouveaux hundis qui commence.

En 1865, le critique fut enfin nommé sénateur. Il fit en chambre haute de la politique anticléricale, voulut se substituer dans la direction des affaires religieuses aux évêques de France. Un jour il parla, avec esprit, d’un “ diocèse du bon sens ”, plus vaste que les circonscriptions ecclésiastiques. Le mot fit fortune. On dit tout de suite: “ le diocèse de Sainte-

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 69 a Beuve !”” — Et Sainte-Beuve, déjà sénateur, cumuait les plus hautes dignités : il devenait pontife de l’irréligion !

Il pouvait mourir. Il mourut, en effet, en 1869, le 13 octobre. Sa fin fut païenne, et terminait mal une vie qui ne fut pas heureuse : une vie agitée par des passions ardentes et mal satisfaites, où l’ambition ne reçut que tardivement sa récompense ; une vie qui mérita beaucoup d’admiration, mais où la médiocrité du caractère fit tort à la gloire du critique.

L'œuvre principale de Sainte-Beuve critique littéraire se trouve donc contenue dans les Causeries du lundi ou Premiers lundis (15 volumes), dans les treize volumes de Nouveaux lundis, et dans les six volumes de Portraits contemporains.

Le mot “ portrait ” est peut-être celui qui signifie le mieux la méthode de l’auteur. Faire poser devant lui un sujet ; en saisir d’abord le profil extérieur, l’attitude toute physique : pénétrer ensuite sous le

masque et l’écorce, et jusqu’à la conscience morale

et intellectuelle ; rechercher tous les éléments de cette conscience, et tous ses facteurs, et toutes ses

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beautés, et toutes ses petitesses ; examiner à la loupe tous les coins Je l’âme, les plus ignorés, et de préférence les plus souillés, y surprendre les motifs secrets des pensées, y dénicher même parfois quelque scandale que l’on livrera au lecteur sous couleur d'expliquer l’œuvre littéraire que l’on étudie ; puis fondre tous ces détails biographiques et psychologiques avec les idées de l'écrivain, et ses aptitudes, et

ses ressources d'esprit, et sa valeur d'artiste ; mettre

en tout ce travail un rare don de comprendre, une grande finesse d’analyse, une souplesse d’enveloppement qui étreint tout le sujet, tout l’homme, le met en puissant relief, le fait surgir en portrait ou en vivante image : voilà, il me semble, tout le talent admirable, tout l’art redoutable de Sainte-Beuve. Déjà en 1828, dans un article sur Pierre Corneille, et alors qu’il n’était pas encore en possession de tous ses moyens, Sainte-Beuve indiquait la biographie comme la méthode la plus instructive et la plus “‘ délectable ” de critique littéraire; non pas une biographie mince et sèche, “ mais de larges, copieuses, diffuses histoires de l’homme et de ses œuvres : entrer en son auteur, s’y installer, le produire sous ses aspects divers ; le faire vivre, se mouvoir et

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VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 71 mg” ” parler, comme il a dû le faire ; le suivre en son intérieur et dans ses mœurs domestiques aussi avant que l’on peut ; le rattacher par tous ses côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour dont les grands hommes ne dépendent Pas moins que les autres. ”

Trois ans plus tard, en 1831 dans un article sur Diderot, il précisa encore davantage cette méthode

biographique, la méthode du portrait à rassembler et à faire vivre.

. J'ai toujours aimé, dit-il, les Correspondances, les conversations, les pensées, tous les détails du caractère, des mœurs, de la iographie, en un mot, des grands écrivains... On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d’un mort célèbre, yes ou philosophe ; on ’étudie, on le retourne, on l’interroge loisir, on le fait poser devant soi... Chaque trait s’ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionotrie qu’on essaie de reproduire... Au type vague, abstrait, général qu’une première vue avait embrassée, se mêle et s’incorpore par degrés

indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain

Voilà donc le procédé du critique. Et l’on pourrait dire que la biographie va chez Sainte-Beuve aussi loin que possible, et plus loin que les bornes du

£enre, jusqu’à l’anatomie. I] morcelle tellement,

E Cité par Brunetière, Évolution des genres, p. 228,

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pour le mieux voir, le sujet qu’il observe, et il le découpe en de si petites parties, qu’il procède comme au laboratoire. Et de fait, il fait grand cas de l’état physique et physiologique de l'écrivain, et il estime qu'il n’est pas indifférent à la qualité de leurs œuvres que Buffon ait eut bonne santé, et que Pope ait été malingre et chétif ; et il trouve dans les Sermons de Bossuet l’admirable équilibre intellectuel de l’orateur, et dans les Pensées de Pascal “ les stigmates de ses longues souffrances ”. Et il pense qu'il n’est pas inutile pour expliquer le style sec de Boileau de savoir

qu’il n’a jamais aimé les femmes, et pour expliquer

les extravagances de Jean-Jacques Rousseau de retenir qu’il fut presque toujours malade et qu’il est mort fou.

Plus encore, Sainte-Beuve s'applique tellement à reconstruire des portraits, et des individus, et des esprits, et il estime qu’il y a entre certains individus ou certains esprits de telles ressemblances, qu’il ne désespère pas de voir un jour la critique littéraire grouper en famille les écrivains jusqu'ici isolés, et établir scientifiquement ‘“ l’histoire naturelle des

esprits”. Tout l'effort du biographe aboutirait ainsi au classement des “ familles d'esprit ”. C'est dans un article des Nouveauz lundis, sur Chateaubriand, qu'il développe cette théorie plutôt étrange, trop systématique, de critique littéraire. 1: suppose que dans ces études anatomiques des espriis, 1: pourrait arriver à une rigueur moins abs). 6, Wia!s voisine de celle des naturalistes. Cuvier, avez un 04 d'animal, reconstitue tout l’animal ; je critique: qui aurait saisi le caractère principal d’un espril, pourreit surement a priori en déduire les autres. Il y à Lien la “liberté” de l'homme qui permet souvent à l’homme d'échapper aux prévisions de celui qui l'observe ; Sainte-Beuve y pense, y voit un obstacle irréductible à sa méthode, mais il tient quand même à son système d'histoire naturelle, Seulement en critique, en littérature comme en autres choses, quand on promet trop on ne peut tenir. Sainte- Beuve n’a jamais organisé ses familles d’esprit ; et ses causeries du Lundi, si remarquables qu’elles soient prises isolément, ne sont dans l’ensemble qu’une collection de monographies incohérentes et admirables.

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Il y avait, dans les soucis scientifiques de Sainte- Beuve, un autre grave danger: celui de chercher toujours le détail, sans avoir jamais terminé la tâche d’inquisition, et de finir par surcharger le portrait ; et il y avait aussi le plus grave danger de chercher dans la vie de l’écrivain des détails intimes, des secrets que le public n’a pas besoin de savoir; il y avait le danger des commérages et des cancans : et Sainte-Beuve n’y a pas échappé. Et il s’est servi volontiers de sa méthode, surtout dans les Nouveaux lundis, pour satisfaire les plus mesquines rancunes, pour découronner avec malice, par de prosaïques détails, les plus brillantes renommées ; il s’y attaque, avec des grâces perfides, à des auteurs qu’il avait autrefois loués ; Chateaubriand, Lamartine, Musset, Cousin, Villemain.

Et c’est cela qui infirme l’œuvre si pénétrante, à tant d’égards inimitable, de Sainte-Beuve. Le résultat moral de cette œuvre, où se répandent tour à tour, avec la plus intelligente curiosité, le dilettantisme, le scepticisme, le pessimisme mécontent d’un auteur mal satisfait, le résultat moral fut plutôt négatif, et il fut plutôt déprimant et destructeur d'idéal. Mais je crains que vous me trouviez trop

TE eee ro a sévère pour Sainte-Beuve, et je laisse parler Émile Faguet :

“ Sainte-Beuve, écrit-il, a comme distillé et insinué, goutte à goutte, semaine par semaine, pendant trente ans, une sorte de positivisme froid, de scepticisme doux et de désenchantement tranquille. Il a glacé peu à peu son siècle qu’il a trouvé en ébulliton. Ila dissipé d’une main lente, très active, mais qui semblait presque nonchalante, toutes les illusions, toutes les espérances, toutes les fois.”

Mais Émile Faguet devait se convertir, se confesser avant de mourir ; et peut-être le soupçonnerez-vous de juger déjà avec trop de christianisme le sceptique Sainte-Beuve. Écoutez quelqu'un qui est encore anticlérical jusqu’au sectarisme, et qui ne donne aucun signe de contrition, un professeur de la Sorbonne que j'ai entendu rendant un an donner chaque semaine d’érudites leçons, traversées d’épigrammes hostiles, M. Gustave Lanson. Il écrit de Sainte- Beuve, dans son Histoire de la Littérature française :

“ Une puissance de création médiocre ; un peu de jalousie, de malignité à l'égard des grands contemporains, où l’on sent un dépit de n’avoir percé soi-même au premier rang ; un excès de sévérité pour les vaincus du combat politique qui ne sont

satisfaits de leur défaite, une insistance à les convertir, où lejourualiste officiel, payé, protégé, se découvre trop, et qui fait que

76 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE RE EE

des Lundis, à les lire tout d’une suite, émane un déplaisant parfum de servilité; certain goût de commérages et d’investigations scabreuses, où l’on devine que, sous prétexte d’exactitude historique, se satisfait une imagimation inapaisée de vieux libertin : voilà le mal qu’on peut dire de Sainte-Beuve.””

Et M. Lanson ajoute :

“ C'est, au reste, l'intelligence la plus fine, la plus pe la

D er curieuse, la plus ‘‘ soupçonneuse ” de problèmes et difcultés, qui ait jamais été appliquée à la critique ”.

Et voilà comment il faut toujours, à propos de Sainte-Beuve, compliquer de blâme et de réserve, l'éloge qu’on en voudrait faire. Il a promené sur tant de sujets un regard avisé et aigu et intelligent.

Il suffisait que quelqu'un ait écrit quelques lignes

pour ressortir à son tribunal : et les politiques, et les gens du monde, hommes oufemmes, et les gens de guerre lui appartenaient tout autant que les gens de lettres, et il construisait sur une correspondance mise à jour un article puissant, que chacun voulait avoir lu. Et il & donc ainsi touché à toutes les questions où pouvaient s'exercer et resplendir en prose éclatante ses qualités d'écrivain, mais où pouvaient aussi se montrer en lumière trop vive les défauts de l’homme et les passions du critique.

Je voudrais finir cette leçon par une réflexion de

Sainte-Beu ve, sur sa propre méthode. On a dit du

RARE D en dés ne

VILLEM AIN ET SAINTE-BEUVE 77 mn” critique : “ C'est un homme qui sait lire et qui apprend à lire aux autres ”. Avouons, après avoir étudié la méthode de Sainte-Beuve, que si cette méthode représente le bien savoir lire, savoir lire est bien compliqué ! Sainte-Beuve s’en est aperçu lui-même, et il a écrit sur la façon plus simple, plus calme plus littéraire, plus humaine, de lire qu’on avait autrefois, cette délicieuse page :

Où est-il le temps où, quand on lisait un livre, eût-on été soimême un auteur et un homme du métier,

sur son sofa comme Gray, en se disant qu’o:

joies du Paradis ou de Olympe ; à l'ombre en lisant, comme ce respectable H cevait pas, disait-il, de Plus grand bonheur ici-bas, à Fâge de

; le texips, où comme solitaire, une aprèsmidi de dimanche, près de la fenêtre Ouverte qu’encadre le

héri? Heureux âge,

Beconnaissons que l’heureyx âge n'est pas tout à fait passé, Tout le monde n'est pas stitique au

Constittionel où au Moniteur, et il YŸ Eh # éncore

beaucoup qui lisent près des fenêtres ouvertes, sous des otages délicieux, dans des allées plantées de illeuls où d'érabies, ui bord des &têves parfumées

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de varech, et qui reçoivent du livre aimé les plus tranquilles impressions. Mais avouons aussi que Sainte-Beuve a peut-être surchargé le rôle du lecteur, poussé trop loin la curiosité de savoir tout ce qui peut se cacher sous la lettre ou entre les lignes d’un ouvrage de l'esprit, et que Faguet avait sans doute raison quand il disait qu’en critique littéraire l’histoire et la biographie doivent rester cadre et bordure et ne pas envahir tout le jardin.

Mais concluons,encore, avant de terminer, que si Sainte-Beuve a été le plus curieux lecteur du siècle dernier, et le plus averti, et le plus pénétrant, s’il a mérité par. tant de travaux où se déploie la richesse élégante et somptueuse de sa pensée, par tant de pages où ondoie la souplesse gracieuse de son style, d’être considéré comme le maître de la critique, il a montré aussi qu’une œuvre littéraire reste toujours incomplète, infirme, et en plusieurs points contestable et inefficace, quand elle manque de certaines vérités essentielles à la beauté intégrale, quand elle ne s’accompagne pss d’une dignité de vie qui impose le respect. Sainte-Beuve, fidèle à la foi de son berceau, eût pu être lus des grands directeurs imtelleetuels de tous les temps ; ayant abandonné sa vaste curic-

VILLEMAIN ET SAINTE-BEUVE 79 neue sité aux inspirations déprimantes du scepticisme, et trop souvent aux suggestions de la jalousie, il a mis Pour jamais en garde contre ]

uté légitime que nous ferons ce soir hommage à Sainte-Beuve ; et nous reconnaîtrons encore à son front, autour de sa calotte légendaire, la Couronne qu’il aimait, celle de

prince régnant, —vulnérable sans doute, mais glorieux

encore; —de la critique moderne.

20 décembre 1917.

me nn

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