‹ La critique littéraire au dix-neuvième siècle [microforme]Chapitre 12 sur 68 · TROISIÈME CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

TROISIÈME CONFÉRENCE

NisARD. — SAINT-Manc GIRARDIN. — PONTMARTIN PAvz De SAINT-Vicror

: Réaction de la critique doctrinale. Désiré Niière luttes contre le romantisme, istoi:

ire. — La définition dev:

quelle s’ajuste celle art classique.

ues. — Saint-

critique plastique. usion.

Villemain et Sainte-Beuve ont développé, dans le sens indiqué par Mme de Staël, la critique littéraire. Le premier s’est appliqué à replacer les œuvres dans l'histoire générale dont elles font Partie, et à montrer les rapports qu’elles soutiennent avec les grands évéhements, ou les courants profonds de la vie nationale : le deuxième a resserré et précisé davantage cette méthode, replongeant en quelque sorte dans la vie individuelle des auteurs leurs pensées et leurs écrits, Pour montrer les relations étroites de l’œuvre avec

82 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE

la psychologie et la biographie de l’écrivain. Sainte- Beuve est allé sur cette voie aussi loin que l’on peut aller, et jusqu’à noyer parfois certaines œuvres dans la biographie et la psychologie, et jusqu’à faire, sous prétexte de critique, de la psychologie et de la biographie.

Tout système, pr£.ci 16 avec persévérance et avec excès, provoque de: méthodes contraires. Et l’on vit s'inscrire, en marge de cette critique qui est à

Ûl base d’histoire et de biographie, une autre critique

qui est plutôt comme fut l’ancienne, celle d’Aristote et de Boileau, à base d'idées et de doctrines littérai-

Ce fut encore un professeur, Désiré Nisard, qui voulut, à son tour, diriger la pensée littéraire des contemporains; il entreprit contre la critique régnante et contre le romantisme une énergique réaction.

Nisard, qui est né à Chatillon-sur-Seine en 1806, et qui mourra à Paris en 1888, fut pendant dix ans, à l'École Normale Supérieure, le professeur le plus rigide de la tradition classique, l’adversaire du romastisme le plus vigoureux, le plus logique, le plus

NISARD, SAINT-MARC GIRARDIN, etc. 83 Pressant qu’il y eut à une époque — après 1830 — où déjà le romantisme se condamnait par ses propres excès.

En 1833, à vingt-sept ans, Désiré Nisard publiait un manifeste intitulé Contre la littérature facile, où il prenait à parti les méthodes, les engouements, Jes œuvres de l’école romantique. Il y raillait l’admiration exagérée des romc..'iques pour le moyen âge, la brutalité criarde de leurs couleurs, leurs mièvreries et les clichés inévitables de leur poésie, de ce style où “ front appelle Pur, où œil appelle bleu ”.

Le romantisme qui avait commencé par les Médi-

lations mélancoliques et religieuses de Lamartine, qui s'était continué par les Orientales colorées de Victor Hugo, et Par ses Feuilles d'automne, avait vu malheureusement surgir et se grouper autour de ses maitres, des poètes inférieurs, des excentriques, des aboyeurs au rêve et à la lune, qui ne copiaient de leurs modèles que les pires défauts, et qui avaient bien vite appelé sur l’école un large discrédit. Quelle distance de Lamartine à Pétrus Borel ! Les maîtres ‘ux-mêmes avaient souvent dépassé la mesure, les bornes du bon goût français, Les manifestes du romantisme qui revendiquaient pour l’art la plus

84 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE

grande, et une extrême liberté, qui appliquaient le talent du poète à des inspirations exotiques venues des littératures du Nord, qui provoquaient l’étalage le plus indiscret du ‘“ moi sensible, langoureux, poitrinaire, et qui autorisaient une langue où l’image

et l’audace, et les mots crus et vulgaires, suppléaient

souvent à l’insuffisance du fond : vous vous souvenez, à propos de cette langue, des vers de Victor Hugo :

Je fis smile un vent révolutionnaire.

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. Plus de mots sénateurs ! plus de mot roturier | Je fis une tempête au fond de l’encrier.

toutes ces théories qui avaient pu séduire en quelques œuvres supérieures et nouvelles la génération de 1820, risquaient fort d'introduire l’anarchie au royaume des lettres, et de provoquer bientôt une décadence inévitable. Les excentricités n’ont qu’une heure de vogue. Seuls, l’ordre, la mesure, la raison générale peuvent durer. On vit donc l’école romantique se disperser. Les plus malades allèrent se réfugier dans les doctrines sociales et ineffables de Saint-

NISARD, SAINT-MARC GiRARDIN, etc. 85

Simon, du Père Enfantin ou de Fourrier ; les autres, purs artistes, s’orientèrent vers les nouvelles formules du réalisme ou de l’école Parnassienne,

Nisard contribua Pour sa bonne part à cette réaction. Mais au lieu que bien d’autres, que la plupart, comme Sainte-Beuve, se fixèrent dans une opposition plutôt antiromantique que classique, Nisard alla jusqu’au bout de la réaction, et retourna au véritable classicisme. Après avoir publié les Poètes latins de la décadence, où, à Propos de Stace et Lucain, il fustigeait Victor Hugo, il entreprit ces leçons de littérature à l’École Normale d’où sortirent, de 1844 à 1849, les quatre volumes de l'Histoire de la Littérature française. Cette histoire, en dépit de toutes les intransigeances de doctrine littéraire qu’elle contient, et par conséquent malgré l’étroitesse de certains points de vue où s'est arrêté l’auteur, reste comme l’une des œuvres de critique les plus puissantes qui aient paru avant 1850.

Et d’abord reémarquons une fois pour toutes l’un des principes essentiels de la méthode de Nisard. Elle

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

FEEFEEEE

EF F Fe

ES

APPLIED IMAGE Inc

1653 East Main Street Rechester, New York 14609 USA (716) 482 - 0300 - Phone

(716) 288 - 5989 - Fax

consiste à étudier les œuvres elles-mêmes, et non pas ce qui les entoure ; elle étudie les livres et non leurs auteurs. Et si Nisard se prive ainsi de faire sur le compte du prochain tant de médisances où se délecta Sainte-Beuve, il assure à sa critique une vue moins dispersée, une. pénétration plus directe de la valeur des œuvres, des jugements où l’art lui-même est plus objectivement apprécié. Sans doute, Ni-

sard tiendra compte, lui aussi, de l’influence des

hommes et des choses ; il ne déracinera pas tout à

fait les écrivains de leur pays et de leur époque, et il aura soin de rattacher au sol de France, et à la vie de France bien des manifestations de l’esthétique littéraire ;: mais jamais il n’encombrera de détails plus curieux qu’utiles ou nécessaires ces considérations d’ordre historique ou biographique. Il fera de la critique et de la littérature, et non pas, sous prétexte de critique ou de littérature, de brillants tableaux ou de ressemblants portraits.

D'ailleurs, il fonde sa critique sur une définition de la littérature qui exclut tous les bavardages, et qui retient dans le domaine des idées générales l’esprit du critique. Et c’est sur cette conception très

haute de l’art, qu’il va construire, comme un monu-

NISARD, SAINT-MARC GIRARDIN, etc. 87 er ER

ment magnifique, l’histoire de la littérature de la France.

L’art, dit-il, l’art littéraire, c’est “ l'expression de vérités générales dans un langage parfait.” Les vérités générales sont celles qui dépassent la personne des auteurs, qui intéressent tous les hommes, tous les peuples, tous les siècles. Et le langage parfait, c’est celui qui est conforme au génie du peuple qui le parle, mais qui est capable aussi de plaire aux esprits cultivés de tous les pays. Il faut donc qu’un livre soit écrit en un tel langage pour être une œuvre d’art, et il faut aussi que dans les formes sensibles de ce langage il contienne le plus possible de la substance immatérielle des idées générales. Une œuvre vaut donc dans la proportion même où elle s’est remplie de vérités universelles exprimées dans un style parfait.

Une telle définition pourrait bien raccourcir l’histoire de la littérature et en faire tomber bien des ouvrages de discutable valeur? Aussi Nisard fait-il au début de son Histoire une distinction qui lui paraît nécessaire entre l’histoire de la littérature et l’histoire littéraire. L’histoire littéraire embrasse tout ce qui a été écrit ;

88 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE

l’histoire de la littérature ne retient que les œuvres d'art. Beaucoup d'ouvrages, et même des siècles entiers de vie intellectuelle doivent donc sortir de l’histoire de la littérature française pour se réfugier dans l’histoire littéraire. Tout le moyen âge ne deviendra qu’une vaste introduction, ou un chapitre préliminaire, de l’histoire de la littérature française ; celle-ci ne commencera qu’avec la Renaissance, puisque ce n’est qu’à partir de ce moment que l'esprit français exprime dans un langage définitif des idées générales.

Mais ces retranchements d'œuvres et de siècles ne sont pas pour effrayer Nisard. Ils ne le feront que se concentrer avec plus d’application, et plus d’amour sur ces périodes classiques de la littérature française où le génie de la France a traduit en des formes les plus heureuses les vérités permanentes qui seules font les œuvres impérissables.

Cest, d’ailleurs, ce génie lui-même, avec ses qua-

lités natives et ses puissances de généralisation qui a édifié l’admirable construction du classicisme. L'esprit français est essentiellement ordonné vers le bien commun, intellectuel ou moral, de l'humanité: et la grande littérature du dix-septième siècle ne fut

NISARD, SAINT-MARC GIRARDIN, etc. 89

que le produit merveilleux de ces vertus, de ces générosités de l’âme de la race.

Et alors, tout à côté de sa doctrine sur l’art littéraire, et comme pour l'illustrer et pour en faire resplendir toute la France, Nisard expose sa théorie, sa définition de l'esprit français. Et sur cette défnition il ajuste si bien l’art classique, que celui-ci n’est plus en somme que l’épanouissement en vérités humaines et universelles de l'esprit de la : .nce.

Seulement, Nisard prévoit une objection qu’on lui peut faire. On lui peut reprocher de fabriquer à loisir, et pour ses fins de classique irréductible, une définition tout artificielle. ou pour le moins tendancieuse, de l'esprit fran . Aussi bien, cet esprit n'est pas facile à définir. Chaque génération, et Pour ainsi dire chaque école s’y est essayée, et a voulu faire passer dans les termes de la définition ses propres préférences, ses conceptions variables de l’art et de la vérité.

Les courtisans du romantisme qui, en 1824, se réunissaient à l’Arsenal, chez Charles Nodier, ou plus

tard chez Victor Hugo, et qui préconisaient des théories négatives d’après lesquelles l’esprit artistique n’a pas d’autres règles que sa fantaisie particulariste ; tous ceux-là qui réclamaient tant de libertés pour l'esprit français, et qui croyaient ces libertés essentielles à la puissance de cet esprit, ne le

concevaient pas évidemment, et ne le définissaient

pas comme on l’aurait pu faire au temps de Ronsard,

de Pascal ou de Boileau. Seulement, explique Nisard Avec ingéniosité et à propos, pour apercevoir l'esprit français en son naturel et en sa perfection? il faut le prendre quand il est bien lui-même et en santé, et non pas quand il est altéré, travesti ou malade. Il faut le prendre aussi au moment où il a trouvé pour s’exprimer une langue juste, adéquate: aussi parfaite que possible, où se montrent avec force et clarté ses vertus essentielles.

Le véritable esprit français ne sera donc pas encore celui du moyen âge qui balbutie en formes inachevées ses naïves ou ses hautes pensées ; ce ne sera pas, au seizième siècle, l’esprit italianisé qu’ont rapporté d’au-delà des Alpes, de Florence et de Naples, les officiers galants et les artistes de Charles VIII ; ce

ne sera pas non plus l’esprit augmenté d’emphase

NISARD, SAINT-MARC GIRARDIN, etc. 91 a ——— Ne

castillane que la cour de France, après les guerres de religion, est allée chercher par delà les Pyrénées : ce ne sera pas davantage, au XIXe siècle, l'esprit qui s'est laissé pénétrer des influences septentrionales et qui a réglé sa poétique sur les rêveries ou les fièvres morbides de Childe Harold ou de Werther, et en qui s'exaltent sans mesure les facultés inférieures de l'imagination et de la sensibilité.

Non, tous ces esprits furent des modalités passagères de l'esprit français ; ilsen furent des images plus ou moins déformées : ils n’en sont pas le type profond et éternel. Et il faut donc, pour voir en sa vertu permanente, en sa force originale, en sa splendeur inamissible l'esprit français, le chercher, le considérer, l’analyser au moment où il se recueille dans la plénitude de ses facultés, dans une France magnifique et souveraine, indépendante de l’Europe, et assez grande, assez rayonnante, assez admirable Pour imposer à toutes les nations l'admiration de sa gloire. Il faut prendre l'esprit français à ce moment unique où, libéré de toute sujétion intellectuelle étrangère, ne communiquant plus qu’avec l’esprit universel des littératures classiques, il produit en

œuvres de raison, de puissance morale et de beauté

92 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE splendide, les fruits incomparables de sa vigoureuse santé.

Et l’on voit alors que ce qui caractérise l'esprit français, ce n’est pas qu'il soit rêveur ou imaginaire ou palpitant de sensibilité, comme l’esprit des peuples du Nord, mais c’est qu’il est essentiellement positif, didactique et pratique. Il est fait pour l’analyse et 'a discussion des idées ; il est fait pour chercher la vérité, pour s’en pénétrer, et pour la publier. Il ordonne vers l’utilité commune, vers l'éducation de l’humanité, ses efforts, ses pensées, ses œuvres. Et l’on voit que ce qui le caractérise encore, ce n’est pas qu'il ait pu, de par certaines influences passagères, devenir amphigourique, maniéré ou emphatique, comme les esprits du Midi, mais c’est qu’il est limpide, naturel, mesuré, harmonieux et sobre, adaptant à la pensée le verbe qui la porte et qui l’exprime.

Un tel esprit répugne donc à l’individualisme ro-

mantique ; il se plaît aux disciplines sévères qui gar-

dent des excès, qui protègent contre la fantaisie,

et qui relient sans cesse le particulier au général, l’individu à l’universel.

Et c’est donc l’époque de la plus forte discipline

NISARD, SAINT-MARC GIRARDIN, etc. 93 mn littéraire qui sera pour l'esprit français l’époque la plus féconde et la plus représentative de sa vertu : ce sera l’époque de Balzac et de Descartes, et de Corneille et de Racine, et de La Fontaine et de Boileau, et de Pascal et de liossuet ; ce sera l'époque comprise entre la fondation de l’Académie (1635) et les derniers chefs-d’œuvre du grand siècle, C’est de 1630 à 1690, ou à peu près, que l'esprit français a produit la plus grande somme de vérités générales traduites en langage le plus parfait.

Cette littérature, selon la définition de N isard, c’est l'expression de “ l'idéal de la vie humaine ”, de l’idéal qui convient à tous les pays et à tous les temps ; et l’art français ne fut donc à cette époque que “ l’ensemble des procédés les plus propres à exprimer cet idéal sous des formes durables.” 1

Ces procédés, quels sont-ils ? Ceux-là mêmes qui trouveront leurs formules essentielles dans l’Art Doétique de Boileau. Et, pour Nisard, ils ne consis-

Page 1