Souvenirs, I
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Ainsi maniait la langue et l’esprit Armand de Pontmartin. Et nous pourrions retrouver ces qualités de finesse et de précision, et d’autres aussi, et par exemple, d’opulence et de coloris, dans un article qu’il consacrait un jour à Paul de Saint-Victor. Il y louait le premier volume des Deux Masques, qui venait de paraître, et qui annonçait l’œuvre si pénétrante, mais si éblouissante aussi, et toute ruisselante de lumière grecque, que fut la critique de Paul de Saint-Victor.
On sait que cecritique dramatique, né à Parisen 1827, et mort en 1881, à cinquante-quatre ans, dans la pleine vigueur de son talent, avait voué un culte particulier au théâtre de l’antiquitéclassique. (Critique du théâtre parisien pendant plus de vingt-cinq ans, obligé, par état, d’entendre toutes les nouv'autés et aussi toutes les pauvretés du mélodrame, du vaudeville, et delafarce du jour, Paul de Saint-Victor allait chercher de nobles compensations dans l'étude des drames d’Eschyle, de Sophocle et d’Euripide. Le théâtre grec était comme un temple qui servait de refuge à cet évadé, à ce fugitif des laideurs contemporaines.
NISARD, SAINT-MARC GIRARDIN, etc. 115 PT Et il composa donc ces Deux Masques, qui sont de très brillantes critiques du théâtre ancien et du thé4tre moderne, le théâtre ancien occupant d’ailleurs deux volumes sur trois,de cette œuvre restée inachevée.
Paul de Saint. Victor, qui fut admirateur du romantisme, du romantisme tel qu’on le trouve dans ses plus hautes œuvres, était aussi par instinct un classique. Non pas un classique sévère et exclusif, comme Désiré Nisard, mais un classique qui se portait de préférence vers les œuvres où éclate la beauté humaine et universelle. Et c’est quand le romantisme s’affaiblit, se dégrada, dégénéra tour à tour en réalisme et en naturalisme que Paul de Saint-Victor s'enfuit vers l’Hellade, et se fit athénien.
Or, Paul de Saint-Victor voulut faire pour le thé4tre grec, ce que la critique moderne avait fait pour d’autres œuvres : il voulut, pour faire mieux comprendre Eschyle, ou Sophocle, ou Euripide, ou Aristophane, les replacer dans leur milieu historique, et reconstituer autour de leurs drames les légendes de cette mythologie qui remplit de ses oracles le théâtre d'Athènes. Il se plongea donc dans l'étude des mythes anciens, et dans l'atmosphère où ils se sont développés. Le critique se fit citoyen du siècle de
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Périclès, pour mieux connaître ses dieux et ses héros, pour circuler à loisir dans les rues et sous les portiques d’Athènes, pour respirer les parfums de l’Hymette, et tendre son front à la caresse des souffles de l’Attique. Il emplit ses yeux de cette lumière très douce à laquelle les héros tragiques faisaient de si touchants adieux. Et quand il eut ainsi étudié, pensé, et vécu son sujet, il donna ces chapitres de critique, si copieux, si riches d’impressions et de couleurs, si brillants que leur éclat, à la longue, fatigue les yeux du lecteur.
Pontmartin présenta au public le premier volume des Deux Masques. Et il s’appliqua à montrer comment l’auteur s’était transformé sous l'effort loyal de sa pensée, et comment il avait réussi à reconstituer sous nos regards les spectacles de la mythologie ancienne, Et à propos du deuxième chapitre intitulé Grandeur et Décadence de Bacchus, Pontm»:tin écrivit une page enthousiaste où il définit l’art, le style dionysiaque de Paul de Saint-Victor.
Celui-ci avait raconté à propos des exploits de Bacchus, dieu de la vigne et de l’ivresse, une légende
nerveilleuse, “ un conte de Perrault enchassé dans
un chant d’Homère”. Voici comment Pontmartin
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résume cette légende, et se représente le critique : 1
Des pirates tyrrhéniens enlèvent Bacchus, qu'ils prennent pour un fils de roi et de qui ils espèrent une riche rançon ; mais voici que le captif devient le maître du navire et se joue de ses favisseurs. Ses liens d’osier ge détachent et tombent d’eux-méê. mes. Les mâts se changent en ceps, les voiles disparaissent sous des ;:nppes colossales, le pont se transforme en vigne, le fond de cale en cave, le gouvernail en treille ; un lierre grimpe au mât comme au tronc d’un chêne, et un dragon volant s’y enroule en guise de liane. Les chevilles des avirons se parent de couronnes ; la carène s’ouvre comme la bonde d’une tonne et vomit un vin pourpré qui rougit les ondes. Un lion rugissant paraît à la poupe ; un ours s’élanc- de la cale gueule béante... L’enchantement s'étend au delà du vaisseau ; la mer se couvre de végétations et de verdures ; des guirlandes de rose festonnent l’écume des vagues. Le bélement des troupeaux complète l'illusion et le mirage de ces prairies. Les pirates épouvantés se jettent dans la mer, où ils sont changés en dauphins...
Je me figurais, à cette lecture, l’écrivain enveloppé dans la féerie qu’il retrace. Sa plume m’apparaissait comme un thyrse couvert de feuilles et de fleurs ; son encrier comme une amphore sculptée par ux contemporain de Praxitèle ; son encre me rappelait ce fameux vin du Sénat de Brème, dort chaque goutte vaut un florin. Moi-même, malgré ma sobriété de valétudinaire, je n'étais plus bien sûr de mon équilibre ; j'avais ma part de ce vertige... Tout ce que je voyais me semblait, non pas lavement, comme à M. de Pourceaugnac, mais vigne, treille, pressoir, cuve, tonneau, baril, coupe, gobelet, flacon, bouteil} , cru de Bordeaux et mousse de Champagne ; ma table s’agitait comme un œgipan, mes chaises dansaient cornme des ménades ; des grappes vermeilles se suspendaient au chevrefeuille enlacé à ma fenêtre : mon chat prenait des airs de tigre ; les abeilles murmuraient à mon oreille les échos de la grotte de Nysa et des coteaux de l'Hymette : j'avais besoin de reprendre mon aplomb et de recueillir
L Souvenirs, I, 126-197.
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mes esprits pour me dire : “ Mon Dieu ! que de chemin il a fallu faire pour arriver de ce carnaval païen à Polyeucte !”
Voilà comment le style de Paul de Saint-Victor enivrait de poésie grecque le vieux Pontmartin. Vous éprouverez des joies semblables à lire, dans les Deux Masques, au début des études sur Sophocle, la description d'Athènes devenue le foyer d’une incomparable renaissance. Nul n’a mieux montré la ville de Périclès enveloppée de sa lumière, et faisant rayonner la beauté de ses arts sur le monde grec ;
nul n’a plus admiré ce peuple athénien qui est une
élite, et “ dont les tumultes sont une harmonie ”...
Lorsque Sophocle arrive, !a Grève est dans Athènes et Athènes est dans la lumière. L'oribre de l’Asie ne pèse plus sur elle ; le glaive de Marathon, la rame de Salemine ont dissipé, en le frappant, ce gigantesque fantôme. Les vagues et serviles armées de Xerxès, écume et poussière, se sont brisées contre l’héroïsx e d’une poignée d’hommes libres... Délivré du péril tbarbare, le génie attique se développe avec une admirable souplesse. C’est Ulysse sorti de l’antre du Cyclope, et s’élançant, à force de rames, en pleine Odyssée. Athènes règne sur la mer : cette bordure grecque que, selon le beau mot d’un ancien, les colonies de l’Hellade ont ““ cousue à tous les rivages barbares ”, est la frange de son manteau. Un bas relief antique montre les Néréides attachant des festons au bas de la robe de Déméter : les marins d'Athènes parent ainsi leur contrée. Une constellation d'îles se groupe autour d’elle ; son commerce sillonne la Méditerrannée comme
allu
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un champ mouvant, et lui fait rendre des moissons de richesses. Les navires partent, par myriades, de son port, et vont, en volant sur les eaux, butiner le monde...
Au dedans, un peuple qui est une élite, qui règne sur lui-même en se gouvernant ; une démocratie qui s’agite et que la loi mène, et dont les tumultes sont une harmonie. Périclès est le bon génie plutôt que le chef de sa politique, il commande par l'intelligence et par l’éloquence ; il n’entraine le peuple vers ses desseins que par les chaînes d’or qui coulent de ses lèvres : la persuasion est sa seule puissance. Athènes renaît sous ce principat
tutélaire ; elle sort de ses ruines dans un triomphe de chefsd'œuvre. 1
À voir plus loin, au cours des études sur Aristophane, le tableau d'Athènes en proie aux sophistes; à voir surtout la silhouette de Socrate, errer. dans les carrefours, et jeter sur les passants le filet de sa dialectique, vous auriez la sensation d’être mêlés pour une heure aux discussions qui ont tant passionné la jeunesse oisive contemporaine de l’auteur des Nuées.
Que voulait cet homme errant et oisif, qui n’avait d’autre “aétier que d’embaucher les esprits ? À quoitendaientses questions subtiles et son ergotage perpétuel ? Sa laideur ignoble choquait un peuple amoureux du beau. Il avait le front abrupt, les yeux effrontés, la bouche cynique, la barbe hirsute, le nez écrasé, le ventre enflé d’un satyre. Au milieu des beaux éphèbes dont il s'entourait, c'était Silène ou Marsyas dans un groupe de demidieux. Les potiers copiaient sa face sur le ventre de leurs amphores, quand ils avaient un masque bachique à représenter... Platon lui a prêté les ailes et la musique divine de son style,