QUATRIÈME CONFÉRENCE
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Sommaine : Transformation de amas sous l'influence du positivisme. — Hippolyte Taine, — Le éterminisme philoso- Phique et littéraire : — Théoric de la faculté maîtresse, Essai aur Tite-Live. — Les influences de la race, du milieu, du moment. Histoire de la Littérature anglaise. La Fontaine et ses Fables. — Méconnaissance du rôle de la volonté. Le critique ne peut être une science exacte, — Ferdinand Brunetière. Son portrait. — Première lutte : le Roman naturaliste. — Le naturalisme classique. — La critique évolutioniste. Vraisemblance et excès. — Les préférences de Brunetière : Pascal et Bossuet. — La conversion. — Conclusion.
Nous allons assister, vers le milieu du siècle dernier, à une transformation profonde du genre que nous étudions. Jusqu'ici, la critique a été principapalement littéraire : c’est-à-dire que, malgré les points de vue très différents où ils se plaçaient, les critiques étaient principalement occupés à rechercher dans les ouvrages de l'esprit la part de beauté et de vérité, la mesure de philosophie ou d'esthétique qu’ils pouvaient contenir. Classiques ou romantiques, critiques historig':.s ou biographiques, tous s'appliquaient à étudier d’abord dans une œuvre, avec les formes variables de l’art, le fonds substan-
tiel des idées ou desfaits. Villemain et Sainte-Beuve ont bien cherché à expliquer par des influences extérieures ces formes d’art et ces substances d'idées, mais, en général, ils ne paraissaient pas avoir perdu de vue l’objet principal de la critique qui est l'examen des œuvres elles-mêmes. Tout au plus pourrait-on dire que Sainte-Beuve, quand il a esquissé sa théorie
des “‘ familles d’esprit ”, et quand il a prétendu que
la critique psychologique à laquelle il s’employait pourrait établir ces classements rigoureux d’âmes fraternelles, a indiqué l'orientation prochaine ei scientifique de la critique ; mais pour lui encore, la formule n’a guère dépassé l’importance d’une métapaore, et l’on sait qu’il n’a pas cru devoir aller plus loin que les limites mêmes, déjà asse. reculées, de sa propre méthode.
Mais Sainte-Beuve, quand il parlait de cataloguer, d’après les œuvres littéraires, les familles d’esprit, subissait visiblement l’influence des études scientifiques et expérimentales, qui se développaient alors avec un prodigieux succès. Cette vogue extraordinaire des sciences exactes, les inventions merveilleuses qu’elles avaient données à l’homme, les résultats
rigoureux qu’elles permettaient d’obtenir dans cer-
TAINE ET BRUNETIÈRE 125 ——————————————————__—__- — tains domaines de recherches et d’études, avaient attiré vers elles l'attention et l'admiration de tous les esprits. Le laboratoire devint le lieu saint de l'intelligence, le seul où elle pouvait élaborer en toute certitude la vérité. La philosophie elle-même voulut fréquenter le temple nouveau ; au seuil mystérieux, elle déposa tout ce qui ne peut être vérifié au microscope, tout ce qui ne tombe pas sous les sens ; elle se fit positiviste, sacrifiant à l’idole toutes les richesses accumulées et toutes les hautes certitudes de la métaphysique. Et cette philosophie positiviste, héritant de bien des doctrines du matérialisme, se répandit en France, avecunefaveur extraordinaire, dans le monde de l’Université, dans toutes les sphères intellectuelles, officielles ou purement académiques, d’où l’on avait exclu la foi religieuse. Rien ne pouvait mieux que le positivisme satisfaire provisoirement les ambitions, l’orgueil de l'intelligence émancipée, dédaigneuse de Dieu et de la foi.
Nous allons voir ce qu’une telle doctrine, introduite dans le domaine de la critique littéraire, pouvait produire de nouveautés suggestives, de méthodes hardies, d’utiles extravagances, de féconds avortements.
126 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE
Hippolyte Taine, l’une des plus sympathiques et des plus complètes victimes de l’irréligion matérialiste de la seconde moitié du siècle dernier, fut le premier qui engagea dans la voie des sciences expérimentales la critique littéraire.
Né à Vouziers en 1828, dans la foi catholique, orphelin de bonne heure, il commença à Rethel, sous la direction d’un vieux prêtre, des études qu’il s’en alla continuer à Paris, au lycée Bourbon, où il perdit la foi. Dans le milieu rationaliste et impie où il se trouva jeté à quinze ans, il ne put résister aux nouvelles influences qui s’exercèrent sur lui. A vingt ans, il entra à l’École Normale Supérieure, le premier d’une promotion qui fut illustre, et qui compte parmi ses gloires Prévost-Paradol, le cardinal Perraud, Edmond About, Francisque Sarcey. Taine a raconté, dans un journal qu’il écrivit à l’École Normale, le naufrage desafoi. Ily déclare comment à quinze ans, au milieu de cette jeunesse irréligieuse où le has:rd venait de le conduire, il voulut, lui aussi, avec sa
seule raison scruter et résoudre tous les problèmes
TAINE ET BRUNETIÈRE 127 a de la destinée, comment il v:: tombe vas à une toutes ses croyances, comment ua jour il douta de la raison elle-même, et s’abtma dans le scepticisme intellectuel. Et cette page est triste ; on sent que le jeune étudiant y a laissé couler des larmes. “ Je m'étais blessé moi-même dans ce que j'avais de plus cher, j'avais nié l'autorité de cette intelligence que j'estimais tant. Je me trouvais dans le vide et le néant, perdu et englouti”. Et il était jeune, il était à l’âge heureux “ où l’âme cherche quelque
chose où elle puisse s'attacher, comme ces plantes
grimpantes qui, au retour du printemps, saisissent avec force le tronc des arbres pour sortir de l’ombre et aller épanouir leurs fleurs à l’air et au soleil, ” 1 Hélas ! le jeune normalien s’était éloigné de l’arbre de vie qui pouvait porter au soleil la fleur de sa jeunesse et de son esprit ; il va maintenant et longtemps, dans les ténèbres, chercher la vérité. Un jour, dans la cour de l’École, il interroge Barnave, et lui demande de lui expliquer l’acte de foi. Barnave le lui explique, commentant le rationabile sit obsequium de saint Paul, et Taine de répondre : “Je m’en doutais, on vous