Lecigne, Idem, ibid
RE se era en
Pour se rendre compte de la valeur des ouvrages de Taine, il importe de rappeler d’abord quelle fut sa doctrine philosophique ; c’est de cette doctrine que va sortir toute la partie de son œuvre qui est consacrée à la critique et à l’histoire littéraire.
Je vous ai dit que Taine n’avait plus la foi ; il ne croyait plus au Dieu personnel, créateur du monde. Mais comme, à défaut de Dieu, il faut toujours un
maître à l’homme ou à son esprit, Taine reconnut
d’abord pour maître Spinoza, et accepta pour siens les dogmes de la philosophie panthéiste. “ Tout se meut sous une hiérarchie de nécessités, filles d’une nécessité première. Par cette hiérarchie de nécessités, le monde forme un être unique, indivisible, dont tous les êtres sont les membres. Au suprême sommet des choses, au plus haut point de l’éclair lumineux et inaccessible se prononce l’axiome éternel, et le retentissement prolongé de cette formule créatrice compose, par ses ondulations inépuisables,
l’immensité de l’univers. .. ”’1
1. Les Philosophes classiques, p. 370. Cité par Longhaye, Dizneuvième siècle, LIL ,204.Nous devons np à cette étude du Père Longhaye, pour cet exposé sommaire des doctrines de Taine.
130 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE
Ces phrases de Taine, que l’on a beaucoup admirées,
contiennent une construction géométrique de l’uni-
vers, qui pourrait être acceptable à la foi, si Taine faisait prononcer par quelqu'un l’axiome éternel. Mais ce quelqu’un serait Dieu ; ‘et Taine n’en veut pas. L'axiome se prononce tout seul, et cette page ne deviert plus qu’un non-sens magnifique.
D'ailleurs, Tainene s’attachera pas longtemps au culte de l’abstraction géométrique de Spinoza. Il courra successivement à l’idéalisme transcendental de Hegel, au matérialisme de Stuart Mill, qui le conduira au positivisme d’Auguste Comte. Il se fixera dans le positivisme ; il en sera vers 1860 le maître le plus écouté.
Permettez-moi, pour l'intelligence encore de ce que nous aurons à dire de la critique de Taine, de vous rappeler brièvement, d’après Taine lui-même, sa croyance de philosophe positiviste.
Il n’y a pas en l’homme d’élément spirituel.
L'homme est un flux continuel de sensations, d’images, d’impulsions. La pensée est un produit des mouvements de la matière. L'idée vient de l’image, qui vient de la sensation. Notre esprit a la faculté
d’abstraire l’image de la sensation, et l’idée del’image.
TAINE ET BRUNEYIÈRE A LR ES Cette faculté d’abstraction est tout ce qui distingue l’esprit de l’homme de l'esprit des bêtes.
Mais parce que tout en nous est matière et mouvements, ces mouvements eux-mêmes sont mécaniquement réglés. Et dans la préface d’un livre dont nous nous occuperons tout à l’heure, Essai sur Tite- Live, Taine écrit cette phrase, qu’il emprunte à Spinoza et qu’il fait sienne : “ L’homme n’est pas dans la nature “ comme un empire dans un empire ”, mais comme une partie dans un tout ; et les mouvements de l’automate spirituel qui est notre être sont aussi réglés que ceux du monde matériel où il est compris. ”
On ne peut être plus déterministe, ni plus fataliste. On ne peut plus lestement faire bon marché de la liberté humaine. Tout en nous est nécessité par des lois invincibles. Taine écrira dans scu Histoire
de la Littérature anglaise, cette phrase fameuse qu’on lui a tant reprochée : “ Le vice et la vertu sont des
produits comme le vitriol et le sucre.” 1 A supposer
qu’il ait voulu dire tout simplement que le vice et la
vertu, comme le vitriol et le sucre, ont bescin de
causes qui les produisent, il ne reste pas moins de
Taine cette autre déclaretion : “ Les vices, vertus, 1. Introduction de l’Hist. de la Litt. anglaise, p. III.
132 LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XIXe SIÈCLE
crimes, actes d’héroïsme, apparaissent... comme des conséquences nécessaires de la nature, de l’imagination, du tempérament, de l’éducation, du milieu physique et moral. ”’' Et enfin cette autre affirmation négative de toute liberté : “ Les forces qui gouvernent l’homme sont semblables à celles qui gouvernent la nature... Une civilisation, un peuple, un siècle sont des définitions qui se développent. L’homme est un théorème qui marche.” Dans l’esprit de Taine, ce déterminisme géométrique, qui exclut ia liberté humaine et la contingence des lois de la nature, est une sécurité prise contre le surnaturel et le miracle, qu’il proscrit avec autant d’ardeur que
Spinoza et Renan.
Quelle sera sur la littérature et sur les méthodes de critique littéraire de Taine, l’influence de cette philosophie, de ce déterminisme géométrique ?
Le déterminisme philosophique ne peut manquer d’aboutir d’abord au déterminisme littéraire. Et puisque l'esprit humain est soumis à des nécessités
mathématiques qui conditionnent son activité, il
n’y a plus lieu de reprocher à l’esprit humain d’être,
1. Revue philosophique, nov. 1900, Fragment posthume sur la volonté.
TAINE ET BRUNETIÈRE 133 en tel ou tel écrivain, ce qu’il est ou ce qu’ilfut. De là pour le critique la dispense de juger, de louer ou de condamner, ou comme écrivait Taine, de “ proscrire ”’ ou de “ pardonner ”. Le critique n’est plus qu’un naturaliste, occupé à faire cette ‘ histoire naturelle des esprits ”, dont avait parlé Sainte-Beuve. Sa méthode “ consiste, écrit Taine, à considérer les œuvres humaines en particulier comme des faits et des produits dont il faut marquer les caractères et chercher les causes, rien de plus. Ainsi comprise, la science ne proscrit ni ne pardonne : elle constate et elle explique... Elle fait comme le botaniste...
“elle est, elle-même, une sorte de botanique appliquée,
non aux plantes, mais aux œuvres humaines. ” :
Et donc, comme le botaniste ne reproche pas à telle-ou telle plante d’être vénéneuse, ni le zoologiste au héron d’avoir ce long bec emmanché d’un long cou, on ne peut reprocher à un auteur sa littérature immorale, ou ses difformités esthétiques. Et si Michelet, comme s'exprime Taine, n’est qu’une “imagination passionnée ”, il est bien parce qu'il est ainsi. Et si Shakaspeare a mis au théâtre une vie humaine qui s’abandonne avec tant d’impétuo-